Le blocage américain: une guerre bipartite contre la classe ouvrière

Par Barry Grey
3 octobre 2013

Un jour après le blocage sur le budget du gouvernement américain, ni le gouvernement Obama ni la Chambre des représentants contrôlée par les républicains, ne semblent pressés de sortir de l’impasse de financement. Il n’y a pas de négociations annoncées publiquement et pas de changement visible dans l’insistance des républicains de la Chambre pour que la poursuite du financement du gouvernement fédéral inclue un retard dans l’application de la révision des soins de santé mis en place par Obama. Il n'y a pas non plus, de la part de la Maison Blanche, de refus de négocier sur cette question.

De plus en plus de signes donnent à penser, comme dans le cas des précédentes crises artificiellement créées par le gouvernement, qu'une fausse guerre entre les deux partis contrôlés par le patronat est utilisée pour intensifier une guerre implacable et très réelle menée contre le niveau de vie de la classe ouvrière.

Mardi, Wall Street a fait peu cas de ce premier blocage du gouvernement depuis 17 ans et les trois principaux indices boursiers ont engrangé en fin de journée des gains substantiels.

Ceci reflète l’attitude de l’élite financière et patronale face à l’impact punitif qu’a le blocage pour des millions de travailleurs et de pauvres en Amérique. Quelque 800.000 employés fédéraux, dont 400.000 travailleurs civils au ministère de la Défense, ont été mis à pied sans salaire et des milliers d’autres ont été sommés de se rendre au travail sans aucune garantie de salaire. Les 2 millions d’employés fédéraux sont déjà touchés par un gel des salaires de trois ans imposé par le président Obama ainsi que des semaines de chômage technique suite aux coupes du « séquestre » [le Budget sequester, est une procédure américaine créée en 1985 et modifiée à plusieurs reprises, elle impose au Trésor public de refuser automatiquement de procéder aux paiements ordonnés par l’Etat au-delà d’un plafond de dépenses totales prédéfini. ndt] qui sont entrées en vigueur en mars dernier.

Le programme du WIC, qui fournit de la nourriture aux mères qui ont de faibles revenus et à leurs jeunes enfants, a été suspendu tout comme ont cessé d’être traitées les demandes de prestations d’invalidité des vétérans de guerre.

Parallèlement, un soin particulier a été pris pour garantir que le blocage n’affecte pas sérieusement les militaires en uniforme ni le vaste appareil d’espionnage et de répression dans le pays, dont la NSA, la CIA, le FBI et le Département de la sécurité de la Patrie (Department of Homeland Security).

Le Washington Post a rapporté, « En privé, de hauts responsables républicains ont prédit que le blocage durerait au moins une semaine. » Le journal poursuit : « Les démocrates ont prédit que si le blocage s’étend jusqu’au week-end, le conflit sur le financement du gouvernement fédéral pourrait se transformer en une bataille encore plus sérieuse au sujet des 16,7 milliers de milliards de dollars du plafond légal de la dette fédérale… Des collaborateurs du gouvernement ont prédit que des négociations pour le déblocage du gouvernement pourraient être intégrées dans les pourparlers concernant la limite du plafond de la dette. »

On peut déceler ici la méthode qui se cache derrière l’apparente folie de l’establishment politique. Le 1er octobre marque le début de la nouvelle année fiscale et la fin de l’autorisation de financement gouvernemental sans adoption d’une nouvelle loi. Dans le courant du mois, les Etats-Unis vont atteindre le plafond actuel de leur dette, en brandissant le spectre d’une faillite nationale à moins qu'un relèvement du plafond de la dette ne soit autorisé par le Congrès.

On calcule que le blocage créera les conditions de crise optimales pour utiliser la convergence de ces trois dates butoirs comme couverture à un accord bipartite et imposer des mesures d’austérité sans précédent, dont des attaques généralisées contre des programmes de base, tels les coupons nourriture (Food Stamps), Medicaid, Medicare et la sécurité sociale.

Ce mode de fonctionnement pour réorienter l’ensemble de l’establishment politique davantage à droite et imposer des coupes, qui auparavant auraient été considérées comme politiquement impossibles, est à présent bien lubrifié et bien rodé. Des crises similaires en 2010, 2011 et en 2012 avaient été utilisées en premier lieu pour proroger de deux ans les réductions d’impôts aux riches accordées par Bush, puis pour promulguer des coupes de plus de 1 millier de milliards de dollars dans les dépenses discrétionnaires, et pour finalement mettre en place le processus de « séquestration » qui réduira les dépenses fédérales de 85 milliards de dollars cette année et de 1,2 millier de milliards de dollars sur huit ans.

En 2011, lors de la crise du plafond de la dette, Obama avait proposé aux républicains un « grand marchandage » (« grand bargain ») sur la réduction du déficit incluant des réductions drastiques de l’indice du coût de la vie compensant la perte du pouvoir d’achat pour les bénéficiaires de la sécurité sociale, un relèvement de l’âge d’admissibilité et l’introduction d’un examen des ressources pour bénéficier de Medicare, le programme fédéral de santé pour les retraités.

Le rôle le plus agressif avait été joué lors de ces crises, tout comme c’est le cas dans l’actuel blocage, par les républicains droitiers qui avaient exigé des coupes sociales encore plus extrêmes et plus rapides que celles proposées par Obama et les démocrates. Ils avaient donné le ton et, au nom de la résolution de la situation de crise, les démocrates avaient adapté leur politique de façon à satisfaire le gros de l’agenda de la droite républicaine.

Cette fois-ci, ce sera pareil. Les démocrates ont déjà entamé le processus vu que les démocrates de la Chambre ont accepté lundi de réduire de 42 milliards de dollars leur proposition de dépenses en s'accordant sur le niveau plus bas des républicains.

Mardi, lors de son discours prononcé dans le jardin aux roses, Obama a signalé sa volonté d’élaborer un accord bipartite afin de « mettre de l’ordre dans nos finances à long terme », une référence codée faite aux attaques historiques contre Medicare et la sécurité sociale. Avec des Américains non assurés servant derrière lui de figurants lors d’une séance photo, le président a versé des larmes de crocodile pour les employés fédéraux et les autres touchés par le blocage tout en n'exprimant aucune volonté de mettre un terme rapide au blocage.

Il s’est servi de son discours pour se vanter de son remaniement du régime de santé, une mesure réactionnaire qui réduira considérablement la couverture médicale en augmentant les dépenses annexes pour des dizaines de millions de travailleurs, en octroyant des bénéfices exceptionnels aux compagnies d’assurance et aux géants des soins de santé, et en encourageant les entreprises et les gouvernements locaux à abandonner les plans de santé de leurs employés en forçant à la place les travailleurs à souscrire des assurances santé privées mises en place par l’ACA (Loi sur les prestations de soins, Affordable Care Act, ACA). De nombreuses entreprises, comme IBM et Walgreens ainsi que des villes comme Detroit ont déjà décidé de reléguer leurs salariés dans ces échanges en leur donnant des bons d’achat pour acheter des polices individuelles.

Cette introduction de bons pour l’achat d’une assurance sera inévitablement étendue à Medicare et minera ce programme en préparant sa privatisation.

Derrière la façade de cette « impasse » partisane, on n’a jamais vu un consensus plus grand entre les deux partis sur les questions de fond de la politique sociale. Ils sont totalement d’accord pour faire payer à la grande masse de la population la crise du capitalisme américain et mondial. Les différences concernent le meilleur moyen de le faire.

Dans une situation de chômage de masse, de pauvreté grandissante et de niveaux d’inégalité sans précédent – la Réserve fédérale continue d’injecter 85 milliards de dollars par mois dans les marchés financiers – il n’existe ni faction ni parti qui préconise d’authentiques réformes sociales. Au contraire, l’attention du gouvernement Obama et de l’ensemble de l’establishment politique se concentre exclusivement sur la protection et sur l’augmentation de la richesse des 5 pour cent les plus riches.

La colère et le dégoût de l’opinion publique quant au blocage et aux attaques en cours contre le niveau de vie et les droits démocratiques doivent se transformer en un mouvement politique conscient de la classe ouvrière qui soit dirigé contre les deux partis et le système capitaliste qu’ils défendent. Le Parti de l’Egalité socialiste (Socialiste Equality Party, SEP) appelle à la nationalisation des banques et des grandes entreprises et à leur transformation en services publics placés sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière.

Ceci, en plus de la confiscation de la richesse acquise illégalement par les criminels de Wall Street ainsi qu’une vaste restructuration du système fiscal pour imposer le fardeau aux riches et non aux travailleurs, créera les conditions pour fournir des soins de santé de qualité à tous, tout en garantissant le droit à un emploi, à des salaires décents, à l’éducation, à des logements et à une retraite sûre ainsi que l’accès à la culture.

Telle est la réponse socialiste à la crise.

(Article original paru le 2 octobre 2013)