Il y a soixante-quinze ans avait lieu en Allemagne nazie les pogromes de la ‘Nuit de Cristal’

Par Peter Schwarz
19 novembre 2013

Au cours de la nuit du 9 novembre 1938 et dans les jours qui suivirent, un total de 1.400 synagogues fut incendié partout en Allemagne. Des milliers de commerces juifs furent détruits, des maisons pillées, des gens attaqués et des cimetières profanés. Près de 30.000 Juifs furent enfermés dans des camps de concentration et environ 1.500 furent assassinés.

Les pogromes de novembre n’ont pas marqué le début de la persécution des Juifs dans l’Allemagne nazie – qui avait eu lieu immédiatement à partir de janvier 1933 après la nomination d’Adolf Hitler à la chancellerie – mais la transition entre la discrimination des citoyens juifs et leur persécution systématique. Trois ans plus tard celle-ci culminait dans leur extermination organisée.

Les nazis se sont donnés beaucoup de mal pour présenter les pogromes de novembre comme des débordements suscités par l’indignation populaire contre l’assassinat par balle du diplomate allemand Ernst vom Rath le 7 novembre à Paris par un jeune homme de 17 ans, Herschel Grynspan. En fait, les pogromes avaient été planifiés et organisés au plus haut niveau hiérarchique du parti et de l’Etat.

Hitler et l’ensemble de la direction du parti s’étaient rassemblés à Munich pour marquer l’anniversaire de la tentative de coup d’Etat d’Adolf Hitler et de Ludendorff le 9 novembre 1923 lorsque Rath mourut deux jours après son agression. Dans un discours radiodiffusé. Le ministre de la Propagande, Joseph Goebbels, incita alors personnellement des sentiments antisémites.

La veille déjà, le Völkische Beobachter [journal du parti nazi NSDAP] avait fixé la marche à suivre. « Il est intolérable qu’à l’intérieur de nos frontières des centaines de milliers de Juifs continuent à dominer des rues commerçantes entières, des lieux de divertissement en encaissant en tant que propriétaires « étrangers » l’argent des locataires allemands pendant que leurs collègues juifs incitent à la guerre contre l’Allemagne et abattent des responsables allemands, » avait écrit le journal nazi.

Après le discours de Goebbels, les responsables nazis et les dirigeants de la SA présents à Munich ont donné des instructions aux organisations locales du parti. Le ministère de la Propagande de Goebbels a télégraphié aux chefs de district et à ceux de la Gestapo qui, eux à leur tour, ont donné des ordres à leurs subalternes.

Un ordre adressé au bureau du groupe « Nordsee » (Mer du Nord) disait : « Tous les magasins Juifs doivent être immédiatement détruits par les hommes de la SA (Sturmabteilung – bataillon d’assaut) en uniforme. [...] Les synagogues juives doivent être immédiatement incendiées, les symboles juifs doivent être confisqués. Tous les Juifs doivent être désarmés. Tirer à vue en cas de résistance. Des panneaux doivent être accrochés au-dessus des commerces juifs, des synagogues, etc. dont le texte est comme suit : Vengeance pour le meurtre de vom Rath. Mort à la communauté juive internationale. Aucune entente avec les gens qui sont d’appartenance juive. » 

Une vague de terreur sans précédent commença du jour au lendemain contre la population juive. Un rapport émanant d’un témoin oculaire de Nuremberg et cité par l’historien Jörg Wollenberg dans son livre « Personne n’y était et personne ne le savait » a décrit ce qui s’était déroulé dans de nombreuses villes :

« D’abord, les grands magasins ont été attaqués ; les vitres furent brisées à l’aide de barres et une horde prévenue la veille saccagea les magasins sous la direction de la SA. Les suivants sur la liste furent les maisons habitées par des Juifs. [...]

« Un grand nombre des justiciers ‘spontanés’ étaient équipés de pistolets et de poignards, chaque groupe disposait des outils requis pour commettre des vols, comme des haches, de gros marteaux et des pieds de biches. Certains hommes de la SA portaient des sacs à dos pour récupérer l’argent, les bijoux, les photographies et autres objets de valeur susceptibles d’être emportés. [...]

« Les portes vitrées, les miroirs et les images furent emportés, les peintures à l’huile découpées à l’aide de poignards, la literie, les chaussures, les vêtements furent mis en lambeaux, tout fut taillé en pièces. Au matin du 10 novembre, les familles touchées se retrouvèrent sans tasse, sans cuillère ou couteau, sans rien. La moindre somme d’argent découverte fut confisquée, les titres financiers et les livrets d’épargne furent enlevés. Le pire de tout furent les exactions commises contre les propriétaires et les femmes furent tout autant victimes d’abus que les hommes. »

Les badauds s’assemblèrent sur les lieux des pogromes, en acclamant les auteurs ou en participant eux-mêmes au pillage. Dans les régions rurales, les membres de la jeunesse hitlérienne furent impliqués dans des abus. En général, la réaction de la population fut plutôt caractérisée par un mélange de passivité, d’horreur et une attitude de rejet.

C’est ce qui a été documenté entre autres dans des rapports non publiés rédigés par des diplomates se trouvant en mission en Allemagne et que le ministère allemand des Affaires étrangères a compilés pour marquer le 75ème anniversaire des pogromes. Ces documents sont actuellement présentés à la Synagogue de la rue d’Oranienburg, située au centre de Berlin.

Les diplomates étaient parfaitement bien informés sur l’ampleur et la brutalité du pogrome et décrivaient les réactions du public. Selon le magazine Der Spiegel, l’ambassadeur de Finlande, Aarne Wuorimaa, avait remarqué : « ‘J’ai honte d’être un Allemand’ est une expression couramment entendue. »

La direction bien informée du SPD en exil avait aussi rendu compte de « l’indignation face à ce vandalisme » et de marques d’opposition de la part du public émanant de différentes parties du pays.

A cette époque, la population allemande avait été soumise pendant cinq ans et demi à une propagande antisémite systématique. En avril 1933, les nazis avaient organisé le premier boycott national des commerces juifs. Le même mois, de nouvelles lois étaient promulguées régissant l’accès à la fonction publique et au barreau. Trente-sept mille Juif furent privés de leur existence professionnelle. Deux ans plus tard, les lois raciales de Nuremberg dégradaient les Juifs en faisant d’eux des citoyens de deuxième classe. Ces lois interdisaient le mariage et les relations sexuelles entre Juifs et non-Juifs, privait les Juifs de leurs droits civiques et leur barrait l’accès à de nombreuses professions.

Toute personne s’y opposant pouvait s’attendre à être dénoncée et persécutée. Des partis et des organisations susceptibles d’organiser une résistance n’existaient plus. Les deux seules organisations à n’avoir pas été totalement mises au pas, les Eglises protestante et catholique, soit n’ont rien dit soit ont soutenu les pogromes.

L’évêque protestant de Thuringe, Martin Sasse, a salué l’incendie des synagogues en citant Martin Luther dont l’anniversaire tombait le 10 novembre. Il a décrit Luther comme quelqu’un qui « avait mis en garde son peuple contre les Juifs. »

Le Conseil suprême de l’Eglise protestante luthérienne du Mecklembourg avait déclaré : « Aucun chrétien allemand véritable ne peut déplorer les mesures d’Etat prises aux quatre coins du pays à l’encontre des Juifs, et en particulier la confiscation des biens juifs, sans être déloyal envers la bonne et propre cause de la lutte pour la liberté de la nation allemande contre le bolchévisme juif et anti-chrétien mondial. »

Par leurs attaques contre les Juifs, les nazis visaient plusieurs objectifs.

Premièrement, l’antisémitisme – comme toute forme de racisme jusqu’à ce jour – visait à enfoncer un coin entre la classe ouvrière et les couches politiquement arriérées des classes moyennes. Karl Lueger, le maire de Vienne et l’un des plus importants modèles politiques de Hitler, était passé maître dans cette technique. Lueger s’est servi d’un mélange entre un discours antisémite et anticapitaliste pour conquérir une vaste base parmi la petite bourgeoisie et diriger la capitale autrichienne de 1897 à 1910.

L’antisémitisme propre de Hitler était marqué par sa haine du mouvement ouvrier socialiste. L’historien Konrad Heiden a souligné que « non pas Rothschild, le capitaliste, mais plutôt Karl Marx, le socialiste » avait inspiré l’antisémitisme de Hitler. Hitler ne méprisait pas le mouvement ouvrier parce qu’il était dirigé par des Juifs, a remarqué Heiden, mais il méprisait les Juifs parce qu’ils dirigeaient le mouvement ouvrier.

La destruction du mouvement ouvrier organisé a à son tour été une condition préalable au déclenchement de l’antisémitisme pur et simple. Contrairement aux partis bourgeois, le mouvement ouvrier marxiste s’est toujours vigoureusement opposé à l’antisémitisme. Le sort des Juifs était indissolublement lié à son sort.

Deuxièmement, l’expropriation des Juifs était pour les membres de élite nazie un moyen de s’enrichir et de financer l’armement en vue de la préparation d’une nouvelle guerre mondiale. Un certain nombre d’entre eux ont soutenu les pogromes parce qu’ils ont profité personnellement de l’« aryanisation » des biens juifs.

Immédiatement après le pogrome, le régime nazi décida d’exclure totalement les Juifs de l’économie allemande. Comme « paiement expiatoire » pour « l’attitude hostile du judaïsme à l’égard du peuple allemand, » les nazis instaurèrent un impôt sur la fortune de l’ordre d’un milliard de Reichsmarks. Tous les citoyens juifs possédant plus de 5.000 Reichsmarks devaient verser 20 pour cent de leurs actifs à l’Etat.

Cela représentait une somme considérable pour le budget de l’Etat qui était sur le point de s’effondrer. Hermann Göring qui avait proposé la mesure, avait remarqué à l’époque : « Situation très critique pour les finances nationales. Une première aide grâce aux milliards imposés aux Juifs et grâce aux bénéfices engrangés par l’aryanisation des actifs juifs. »

Après la prise de pouvoir des nazis, les Juifs avaient été persécutés et légalement discriminés. Suite aux pogromes de novembre, les Juifs furent mis hors la loi. Les forces de sécurité et les autorités judiciaires reçurent l’ordre de la plus haute autorité de rester passives face à la destruction de la propriété et des vies juives et de ne pas poursuivre les auteurs. Trente mille Juifs furent déportés dans les camps de concentration à Buchenwald, Dachau et Sachsenhausen où ils durent vivre et travailler dans des conditions inhumaines et où un grand nombre d’entre eux périt.

Les pogromes de novembre étaient un précurseur direct de l’Holocauste. L’éclatement de la guerre élimina les derniers obstacles qui subsistaient encore pour le meurtre de masse des Juifs.

L’Holocauste fusionna avec la guerre d’extermination menée par les nazis dans l’Est et qui avait visé dès le début l’élimination de la totalité de la direction politique et intellectuelle de l’Union soviétique. Le meurtre de sang-froid de 6 millions de Juifs a été l’apogée d’une campagne d’extermination dont furent victimes en Pologne, en Europe de l’Est et en Union soviétique des millions de communistes, de partisans, d’intellectuels et de civils.

La responsabilité de ces crimes historiquement sans précédent incombe non seulement à Hitler et à ses acolytes immédiats, mais aussi à l’ensemble de l’élite dirigeante en Allemagne. Elle avait confié le pouvoir à Hitler au moment où tous les autres mécanismes de répression de la classe ouvrière et de concrétisation de ses objectifs expansionnistes avaient échoué au milieu de la plus profonde crise du capitalisme.

Thyssen, Krupp, Flick et les autres industriels avaient fait don de plusieurs millions à la NSDAP. Hindenburg, la figure de proue de l’armée allemande, avait nommé Hitler chancelier et tous les partis bourgeois avaient approuvé la loi d’habilitation (Ermächtigungsgesetz) qui scella la dictature de Hitler.

Le 75ème anniversaire des pogromes de novembre n’est donc pas seulement une occasion de commémoration, c’est aussi celle d’un avertissement pour l’avenir. La classe dirigeante réagit à la profonde crise mondiale du capitalisme et aux antagonismes de classe grandissant en s’engageant de plus en plus sur la voie de formes de gouvernement autoritaire, du racisme et de la guerre.

La barbarie des nazis, qui a culminée dans le meurtre de millions de Juifs et la guerre d’extermination menée à l’Est, fut l’expression la plus nette de la nature brutale du capitalisme. Une répétition de telles catastrophes ne peut être empêchée que par le renversement du capitalisme et son remplacement par une société socialiste.

(Article original paru le 13 novembre 2013)