Un rassemblement à Berlin commémore le 75e anniversaire de la Quatrième Internationale

Par nos correspondants
20 décembre 2013

Des représentants de la direction du Partei für Soziale Gleichheit (PSG) d'Allemagne et du Socialist Equality Party de Grande Bretagne se sont exprimés lors d'une réunion le 30 novembre à Berlin pour marquer le 75e anniversaire de la fondation de la Quatrième Internationale. Parmi ceux qui se sont réunis dans un des auditoriums de l'Université technique pour souligner l'importance de l'un des événements historiques centraux du XXe siècle figurait une délégation de la France. 

La réunion de Berlin 

Avant tout, la réunion a clarifié deux points. Tout d'abord, au milieu de la plus profonde crise du capitalisme mondial depuis les années 1930, les perspectives politiques de la Quatrième Internationale trouvent une résonance croissante parmi les travailleurs, les étudiants et les intellectuels. Deuxièmement, 75 ans après que la Quatrième Internationale ait été fondée par Léon Trotsky en 1938, sa continuité historique est représentée uniquement par le Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI) et ses sections.

Quatre rapports très complets ont donné un aperçu de l'histoire de la Quatrième Internationale et de son importance pour la situation actuelle. L'accent a été mis sur la lutte continue, théorique et politique, des trotskistes orthodoxes dans la défense des principes de la Quatrième Internationale contre toutes les variétés d'opportunisme politique.

Dans sa présentation, Ulrich Rippert, le président du PSG, a détaillé la lutte de Trotsky contre le centrisme dans les années menant à la fondation de la Quatrième Internationale. Au centre de la lutte de Trotsky se trouvait son insistance sur la nécessité de créer un nouveau parti socialiste international de la classe ouvrière.

Ulrich Rippert

Rippert a expliqué que la conclusion que Trotsky a tiré de la catastrophe allemande de 1933 - l'arrivée au pouvoir d'Hitler, sans résistance de la part des principaux partis ouvriers - ainsi que la politique funeste du Parti communiste allemand et de l'Internationale communiste qui avait rendu possible la prise du pouvoir par Hitler, était que la Troisième Internationale était morte pour ce qui était de la révolution socialiste. Afin de préserver les cadres militants révolutionnaires et la lutte pour le marxisme, Trotsky a insisté qu'il était essentiel de fonder une nouvelle, Quatrième Internationale.

Les partis centristes, comme le SAP allemand (Parti socialiste ouvrier), le POUM espagnol (Parti Ouvrier de l'Unification Marxiste) et l'ILP britannique (Independent Labour Party) devaient en certaines occasions exprimer de la sympathie ou même un accord avec tel ou tel aspect de l'analyse de Trotsky, mais ils rejetaient la lutte et le combat en faveur d'une nouvelle Internationale révolutionnaire.

Rippert a expliqué qu'ils ne partageaient pas fondamentalement l'évaluation que « la situation politique dans son ensemble est principalement caractérisée par une crise historique de la direction du prolétariat », ainsi qu'il est indiqué dans le Programme fondateur de la Quatrième Internationale. Cette déclaration, a continué Rippert, était « non seulement correcte pour les conditions de 1938, mais éclaire également le problème qui est au coeur de l'histoire moderne. »

La révolution socialiste n'était pas simplement le résultat inévitable des conditions économiques objectives, a souligné Rippert. « Elle nécessite que la classe ouvrière intervienne consciemment dans le processus historique sur la base d'un programme socialiste indépendant et d'un plan stratégique clairement élaboré. C'est sur cela que repose l'importance historique du Parti révolutionnaire et de la Quatrième Internationale. »

A partir de l'exemple de Willy Brandt, Rippert a illustré les questions de classe qui étaient en jeu dans la lutte contre le centrisme. En tant que membre du SAP et dirigeant de son organisation de jeunesse exilée en Norvège, Brandt avait systématiquement travaillé contre la fondation de la Quatrième Internationale. Il avait exclu les trotskistes du Bureau international de la jeunesse et les avaient accusés du « pire des sectarismes ». Ce qui dictait la conduite de Brandt et des autres centristes, c'était leur rejet de la révolution socialiste. Rippert a souligné que l'hostilité de Brandt envers le trotskisme a préparé son rôle de futur chancelier et de principal dirigeant de l'impérialisme allemand.

Dans le deuxième rapport, Johannes Stern, membre du Comité national du PSG et un contributeur au World Socialist Web Site, est intervenu sur le thème du 60ème anniversaire de la « Lettre ouverte » de 1953 et de la Fondation du Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI). Stern a insisté sur le rôle crucial joué au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale par la « Lettre ouverte » dans la défense de l'indépendance politique de la classe ouvrière et de la continuité historique du trotskisme.

Le pablisme était une tendance opportuniste qui s'était développée au sein de la Quatrième Internationale après la guerre. Il attaqua la perspective politique et historique du trotskisme et a oeuvré pour liquider la Quatrième Internationale.

« Ses dirigeants, Michel Pablo et Ernest Mandel, dirigeaient les sections de la Quatrième Internationale vers leur dissolution dans le stalinisme et les partis sociaux-démocrates ou dans les mouvements nationaux de la bourgeoisie et de la petite petite-bourgeoise » a dit Stern. « La “lettre ouverte” publiée par James P. Cannon et le Socialist Workers Party (SWP) des États-Unis défendait le principe marxiste que la classe ouvrière était la seule classe véritablement révolutionnaire dans la société » et qu'un parti révolutionnaire devait être construit dans chaque pays pour résoudre la crise de sa direction. ».

D'une part, a expliqué Stern, la stabilisation du capitalisme d’après guerre et la force des bureaucraties staliniennes et social-démocrates étaient des facteurs objectifs puissants qui sous-tendaient le pablisme. Ils ont placé une forte pression sur les cadres de la Quatrième Internationale. Les pablistes se sont adaptés à cette pression et ont finalement capitulé devant les appareils bureaucratiques du monde du travail.

Dans le même temps, a souligné Stern, le pablisme était l'expression d'une offensive idéologique plus large contre le marxisme. Après la Deuxième Guerre mondiale, des conceptions ont de plus en plus pris racine dans des sections de l'intelligentsia petite-bourgeoise qui utilisaient les défaites de la classe ouvrière dans les années 1920 et 1930 pour mettre en question le marxisme et le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière.

Des mouvements philosophiques tels que l'Ecole de Francfort, ont expliqué ces défaites non pas comme la conséquence des faiblesses et plus tard des politiques contre-révolutionnaires de la part des partis communistes, mais par les caractéristiques sociales de la classe ouvrière elle-même.

Stern a souligné qu'une chose liait le pablisme, l'Ecole de Francfort et d’autres courants intellectuels antimarxistes : le rejet de la classe ouvrière comme une force révolutionnaire indépendante..

À la fin de son intervention, Stern a expliqué que l'immense pression qui s’exerçait sur la Quatrième Internationale dans l'après-guerre a été clairement exprimée par le fait que peu de temps après qu’ils aient lancé la lutte contre le pablisme, Cannon et le SWP s’adaptèrent aux mêmes forces de classe devant lesquelles les pablistes avaient déjà capitulés. Au cours de la révolution cubaine, le SWP a développé ouvertement des positions pablistes et en 1963 il s’est uni avec le Secrétariat International pabliste sur une base complètement dénuée de principe.

Toutefois, a expliqué Stern, la « Lettre ouverte » n’a rien perdu de son importance historique. « Pour les trotskistes orthodoxes du CIQI, tout d'abord sous la direction de la British socialist Labour League (SLL) de Gerry Healy et plus tard sous la direction de la Workers League (WL) et de David North aux États-Unis, la « Lettre ouverte » demeura une base essentielle pour la défense et le développement du trotskisme et elle est toujours un document clé de notre mouvement ».

Dans sa contribution, Chris Marsden, Secrétaire national du Socialist Equality Party de Grande Bretagne, a abordé la « guerre civile » de trente ans qui s’est développée au sein de la Quatrième Internationale entre les trotskistes orthodoxes et diverses formes d’antimarxisme petit-bourgeois, jusqu'à ce que les trotskistes orthodoxes du Comité International prennent finalement le dessus en 1985-1986.

Il a commencé sa contribution en faisant remarquer que pendant longtemps, la SLL avait été la plus importante tendance politique au niveau mondial, parce qu'elle incarnait la lutte pour l'indépendance politique de la classe ouvrière et la continuité du trotskisme. C'est pour cette raison qu'elle était tellement détestée par les révisionnistes. « Elle [la SLL] n'était pas prête à abandonner la perspective de la révolution socialiste et à rejoindre la marche inexorable vers la droite entreprise par la gauche petite-bourgeoise partout dans le monde ».

Healy et la SLL avaient rejeté l’affirmation du SWP et des pablistes que les guérilleros petit-bourgeois sous le commandement de Fidel Castro et de Che Guevara procédaient à une « révolution prolétarienne » à Cuba comme « marxistes inconscients », a déclaré Marsden. « La SLL s'opposait à la réunification dépourvue de principes avec les pablistes et lançait une offensive pour le trotskisme orthodoxe. »

Le résultat le plus important de cette lutte fut la création de nouvelles sections du Comité International dans plusieurs pays. En 1966, la Workers League a été fondée aux États-Unis ; en 1968, la Revolutionary Communist League a été mise en place au Sri Lanka ; en 1971, le Bund Sozialistischer Arbeiter a été fondé en Allemagne et en 1972, la Socialist Labor League était créée en Australie.

Marsden a abordé ensuite le développement contradictoire de la SLL, qui avait été renommée en Workers Revolutionary Party en 1973, et qui a de plus en plus adopté des positions pablistes.

« Healy a progressivement attribué une plus grande importance au développement organisationnel de la section britannique qu’à la lutte théorique et politique contre le pablisme et à la construction de nouvelles sections du CIQI, » a indiqué Marsden.

Ce développement, a dit Marsden, était en partie fondé sur une fausse lecture de la Révolution russe. « Le postulat de Healy, était qu'il pourrait imiter la façon dont la prise du pouvoir par les bolcheviques avait fourni l'impulsion pour le développement de la Troisième Internationale. Mais la révolution russe avait été principalement le produit de facteurs internationaux, pas nationaux et elle a été préparée par la lutte conduite par Lénine contre l'opportunisme de la Deuxième Internationale, et menée sur la base de la stratégie révolutionnaire internationale élaborée par Trotsky. »

Marsden a ensuite abordé la bataille décisive menée par les trotskistes orthodoxes au sein du CIQI, menée par David North et la Ligue des travailleurs, contre la dérive opportuniste du WRP.

En 1982, dans une critique détaillée, North a montré que les concepts théoriques du WRP représentaient une « vulgarisation du marxisme », qui était « accompagnée par une dérive opportuniste sans équivoque au sein du Comité International, en particulier dans le WRP ». Marsden a fait remarquer que dans les lettres et les documents internes, la Workers League et North se déclaraient préoccupés par le fait que le WRP adoptait de plus en plus des positions pablistes et s’orientait sans les critiquer vers des mouvements nationaux au Moyen-Orient.

Dans la rupture avec le WRP en février 1986, les trotskistes ont pris le dessus à l'intérieur du Comité International. L'importance décisive de cette scission allait bientôt devenir claire. La lutte contre le WRP ne représentait rien de moins que la défense de la continuité du trotskisme. En cause était la question de la révolution et la contre-révolution, a déclaré Marsden.

Alors que les dirigeants du WRP, Gerry Healy, Cliff Slaughter et Mike Banda, entraient ouvertement dans le camp du stalinisme et de l'impérialisme, la majorité trotskiste du Comité International était en mesure de défendre et de développer le marxisme à une époque où le triomphalisme capitaliste accompagnait la fin de l'Union soviétique.

Le Comité International a analysé le processus de la mondialisation, l'effondrement de l'URSS et la transformation des appareils syndicaux, de ceux de la social-démocratie et du stalinisme en instruments directs de la contre-révolution et il en a tiré des conclusions politiques de grande portée. Une étape clé dans le développement du mouvement trotskiste mondial a été la mise en place des Partis de l'Egalité Socialiste dans plusieurs pays dans le milieu des années 1990 et la Fondation du World Socialist Web Site en 1998.

Marsden a ensuite déclaré, « Aujourd'hui le WSWS est la voix reconnue et faisant autorité du marxisme révolutionnaire. Avec un lectorat mensuel dépassant 2 millions, il a plus de soutiens que Die Linke en Allemagne, Syriza en Grèce, le Nouveau Parti anticapitaliste en France, l'International Viewpoint pabliste et que les deux tendances soi-disant de gauche les plus importantes au Royaume-Uni, le Parti ouvrier socialiste et le Parti socialiste, combinés ».

Peter Schwarz, le Secrétaire de la Quatrième Internationale et le président du Comité de rédaction allemand du World Socialist Web Site, a donné son exposé après Marsden, présentant la signification contemporaine de l'héritage historique de la Quatrième Internationale.

Schwarz a commencé par parler de la situation politique en Europe et au niveau international, qui est caractérisée par la montée des inégalités sociales, le militarisme et la destruction des droits démocratiques. « 75 ans après la fondation de la Quatrième Internationale, il est clair que le capitalisme est à nouveau, ou reste encore, dans une crise mortelle de dimension mondiale, » a-t-il dit. « Tous les mécanismes et les systèmes tampons à travers lesquels la classe dirigeante a cherché à atténuer les antagonismes de classe dans le passé se sont effondrés. »

Il a souligné que la construction du CIQI comme direction révolutionnaire était maintenant la tâche plus urgente que devait mener les travailleurs et la jeunesse à l'échelle internationale.

Schwarz a cité l'exemple de la révolution égyptienne pour montrer combien était décisive la question de la direction révolutionnaire. « Les pré-conditions objectives pour une révolution socialiste se sont développées très rapidement en Egypte. Toutefois, le problème était le développement d'une direction politique. Les soulèvements de masse en Égypte ont renversé des dirigeants individuels et déstabilisés l'élite politique. « Mais ils n’ont pas réussi à enlever le pouvoir aux militaires et à mettre fin à l'oppression et à l'exploitation capitaliste ou à abolir l'État capitaliste ».

Schwarz a expliqué que la construction du CIQI était « possible seulement par un combat irréconciliable contre les organisations de la pseudo-gauche, qui s'opposent à un mouvement indépendant de la classe ouvrière. Comme Die Linke, Marx21 et le SAV en Allemagne, le Socialist Workers Party et Left Unity en Grande-Bretagne, le NPA en France, Syriza en Grèce et les Socialistes révolutionnaires en Egypte sont devenus des piliers directs de soutien au capitalisme et à l'impérialisme. »

À la fin de sa présentation, Schwarz a souligné que la crise de la direction révolutionnaire de la classe ouvrière ne peut être résolue par un regroupement de la pseudo-gauche. De telles manœuvres sont réalisées pour bloquer la construction d'une direction révolutionnaire, a-t-il dit.

« La construction d'une nouvelle direction révolutionnaire est possible uniquement sur la base programmatique et théorique défendue et mise au point par la Quatrième Internationale et le Comité International au cours de ses 75 ans d'histoire. »