L'expertise de Christie's ouvre la voie à la vente des chefs d'oeuvre du Detroit Institute of Arts

Par Joseph Kishore
21 décembre 2013

Le liquidateur judiciaire de Detroit, Kevyn Orr, a publié jeudi l'expertise finale réalisée par Christie's d'une grande partie des chefs d'oeuvres du Detroit Institute of Arts. En publiant cette expertise, Orr indique qu'il est prêt à mettre à exécution sa menace de saisir les œuvres, qui appartiennent aux gens de Detroit, de le vendre à de riches investisseurs, et d'utiliser l'argent pour rembourser les institutions financières créancières de la ville.

Il n'y a qu'un mot pour décrire le spectacle qui se déroule en ce moment à Detroit sous les yeux ébahis et horrifiés du monde, celui de pillage! Orr, l'homme de paille des banques, non-élu, incarne la descente de la classe dirigeante américaine dans la criminalité.

La prétendue « monétisation » des grandes œuvres d'art fait partie du plan, coordonné avec la Maison blanche d'Obama, appliqué par le juge Steven Rhodes du Tribunal de commerce, et soutenu avec enthousiasme par l'ensemble des médias et de l'élite politique, pour utiliser les procédures collectives dans le but de réduire les retraites et l'assurance-maladie des employés municipaux, de vendre les biens publics, et de privatiser les services.

Cette « évaluation publique sans précédent de la valeur des biens d'un musée public » (comme l'écrit le Detroit Free Press) est vu comme un modèle pour des actions similaires dans des villes de tout le pays et établit un précédent pour la privatisation des musées, des librairies et d'autres biens culturels dans le monde entier.

Ce rapport de 150 pages (publié sous le titre « Fair Market Value for Financial Planning ») comprends des estimations pour 2718 œuvres d'art qui ont été achetées directement par la ville de Detroit, pour la plupart dans les années 1920 et 1930. L'estimation de leur valeur monétaire aux enchères donne une fourchette allant de 454 à 867 millions de dollars.

Dans cette liste, il y a des trésors de la culture humaine venant de tous les coins du monde et de toutes les périodes de la civilisation humaine – depuis un relief taillé dans du calcaire daté de 2400 avant JC (estimé entre 150 000 et 300 000 dollars par Christie's), et une sculpture Bouddhiste chinoise du cinquième siècle, à des œuvres modernes d'artistes européens et américains. Ils comprennent une grande partie des œuvres les plus importantes de la ville, sans lesquelles elle cesserait d'être une institution de classe mondiale. Onze pièces représentent à elle-seules près des trois quarts de l'estimation totale.

L'estimation de Christie's pour la Danse de mariage de Bruegel : 100 à 200 millions de dollars

*La Danse de mariage, peinte en 1566 par l'artiste hollandais Pieter Bruegel l'Ancien, est un chef d'oeuvre de la renaissance. Cette peinture a été acquise par le directeur du DIA William Valentiner en 1930. Elle est estimée par Christie's entre 100 et 200 millions de dollars.

*Un autoportrait de Vincent Van Gogh en 1887, également acquis par Valentiner, ce fut la première pièce du peintre hollandais à entrer dans une collection aux États-Unis. Elle est estimée entre 80 et 150 millions de dollars. 

*La visitation, de Rembrandt, peinte en 1640, évaluée entre 50 et 90 millions de dollars.

*La fenêtre, un tableau d'Henri Matisse de 1916, évalué entre 40 et 80 millions de dollars. 

*Une esquisse de Michel-ange pour le projet de la Chapelle sixtine évalué entre 12 et 20 millions de dollars.

L'évaluation de ces œuvres intervient à la suite d'une décision du juge Rhodes au début du mois qui autorise la procédure de cessation de paiement à continuer. Ce rapport de Christie's a été publié en avance du plan qu'Orr compte sortir début janvier et qui détaillera son projet pour réduire les retraites et restructurer la ville dans l'intérêt des riches.

L'attaque menée contre le DIA est une partie centrale de ce plan. Orr a demandé que cette institution contribue 500 millions de dollars, soit par la vente directe des œuvres soit par une forme ou une autre de privatisation.

Les créanciers de la ville ont réagi au rapport de Christie's en le critiquant parce qu'il n’inclut que les objets achetés directement par la ville et non l'ensemble de la collection. Le Free Press a noté que ceux-ci, parmi lesquels de grandes institutions financières et les assureurs des emprunts, « se plaignent qu'en demandant à Christie's d'évaluer seulement 5 pour cent de la collection, Orr excluait sans raison ce que les experts estiment à des milliards de dollars d'oeuvres d'art appartenant à la ville. » 

Parmi les créanciers, il y a la Fédération américaine des employés publics, ainsi que plusieurs organisations en lien avec les syndicats. Le mois dernier, ces groupes se sont rassemblés pour une motion de soutien à la procédure de cessation de paiement, tout en demandant une attaque plus agressive contre le DIA (lire en anglais : “The unions and the Detroit bankruptcy”).

Bruce Babiarz, un porte-parole de l'organisme de gestion des retraites de la police et des pompiers, contrôlé par les syndicats, a déclaré en réaction au rapport de Christie's : « Nous avions cru comprendre que tout était envisageable d'après les déclarations de Kevyn Orr, et cela veut dire qu'il devrait y avoir une évaluation totale de tout ce qu'il y a dans le musée. Ensuite, l'on pourrait décider si une partie quelconque de la collection peut être vendue ou monétisée. »

Les syndicats disent qu'ils veulent que les oeuvres soient vendues pour protéger les retraites des travailleurs de la ville. Ils mentent. Les dirigeants syndicaux savent très bien que tous les bénéfices de la vente des œuvres du DIA iront aux banques et aux créanciers de la ville, et aux fonds de retraite contrôlés par les syndicats, mais pas aux travailleurs eux-mêmes. Ils ne cherchent pas à maintenir les bénéfices des travailleurs retraités, mais à protéger leurs propres salaires, qui viennent de leur contrôle de ces fonds d'investissements qui détiennent des centaines de millions de dollars. Les syndicats ont déjà accepté de faire des concessions sur des centaines de millions de dollars et ont clairement dit qu'ils étaient prêts à travailler avec Orr pour imposer plus de coupes aux employés de la ville.

La position des syndicats et des institutions financières est que le DIA et d'autres institutions culturelles sont des services « non-essentiels » et donc des proies autorisées pour les liquidateurs et les voleurs de Wall Street. 

Le musée quant à lui a publié une déclaration réitérant que la direction du DIA « soutient activement » un schéma de privatisation rédigé par un médiateur appointé par Rhodes pour transférer le contrôle du musée à un trust, financé par diverses fondations, en échange de 500 millions de dollars. Une telle manœuvre serait la fin de la propriété publique du musée, ouvrirait la voie à des restrictions à l'accès du public et à des changements dans le contenu des expositions. (lire en anglais : The implications of privatising the Detroit Institute of Arts

Le Free Press a cité des commentaires du journaliste artistique d'expérience, Lee Rosenbaum, qui remarquait que la menace contre la collection du DIA pourrait mener sur une « pente glissante », dans laquelle, suivant les termes du journal, « d'autres villes, universités et même les responsables d'autres musées pourraient considérer la vente des œuvres de Detroit comme un modèle pour compenser des difficultés financières. »

« Ce qui se passe à Detroit pourrait bien se passer ailleurs, » commentait Rosenbaum. 

Le gouvernement Obama a travaillé étroitement avec Orr et le conseil municipal de Detroit durant toute la procédure de cessation de paiement. Au début de la semaine, la Maison blanche a annoncé que Gene Sperling, le directeur du Conseil économique national d'Obama, qui fait également le lien entre le gouvernement et Detroit, restera en poste encore au moins un mois au-delà de sa date de départ initialement annoncée au 1er janvier. La semaine dernière, Sperling a rencontré le maire nouvellement élu Mike Duggan, qui a applaudi les efforts du gouvernement pour « revitaliser » Detroit. 

Il y a une opposition populaire très large aux manœuvres de Orr et aux attaques contre l'art et les retraites. Pourtant toutes les institutions officielles – les représentants des deux partis du grand patronat, les syndicats, les tribunaux, les grands médias – acceptent l'affirmation selon laquelle il n'y aurait « pas d'argent » et que la classe ouvrière doit payer par la destruction de ses droits à la culture, à une retraite sûre et à des services sociaux de base.

Ce genre d'affirmation est fait au beau milieu de profits records pour les grandes entreprises et d'une inégalité sociale qui s'envole. L'évaluation totale pour les 2781 œuvres d'art examinées par Christie's représente un centième des dollars imprimés chaque mois par la réserve fédérale américaine (85 milliards de dollars) qui sont transférés aux banques de Wall Street et font croître la bulle spéculative boursière. Ford viens d'annoncer un profit record pour 2013 de 8,5 milliards de dollars. 

La faillite de Detroit est une conspiration massive et criminelle contre la classe ouvrière de Detroit, des États-Unis et du monde. Elle s'appuie sur une montagne de mensonges – dont le principal est que les travailleurs eux-mêmes sont responsables de la crise parce qu'ils demandaient des retraites et des aides trop élevées.

Qui est réellement responsable ? Qui a profité du démantèlement des usines automobiles à Detroit et nationalement, de la croissance du chômage et de l'appauvrissement de la population ? Qui fait des millions grâce à la restructuration de la ville et au vol des biens publics ? Qui sont Kevyn Orr et ses amis avocats et banquiers ? Quel est le rôle d'Obama ? 

Ce sont là les questions qui doivent être posées et auxquelles il faut répondre, pour que les travailleurs de Detroit et de tout le pays aient les informations et les connaissances nécessaires pour monter une lutte massive contre la faillite et ses auteurs.

Les travailleurs ont besoin de la vérité. C'est pourquoi le Socialist Equality Party a organisé une Enquête ouvrière sur l'attaque contre le DIA et la faillite de Detroit. Cette enquête révélera les véritables forces sociales et politiques derrière la faillite de Detroit et sur cette base, elle posera les fondements d'un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière.

Pour plus d'informations et pour vous inscrire pour l'enquête, visitez http://detroitinquiry.org/

(Article original paru le 20 décembre 2013)