Un forum de Reddit met le WSWS sur sa liste noire

Par comité rédaction du WSWS
17 février 2014

Dans un acte flagrant de censure politique, les modérateurs du forum r/socialism sur le site de partage de liens Reddit ont unilatéralement mis sur la «liste noire» le World Socialist Web Site pour une période d’un mois. En annonçant l’interdiction, l’un des modérateurs a déclaré qu’elle deviendrait permanente à moins que le WSWS ne change sa ligne politique.

Le 10 février, les modérateurs du même forum ont temporairement supprimé un article du site Web de la Commission d’enquête des travailleurs sur la faillite de Detroit (detroitinquiry.org) qui avait atteint le sommet de la page en raison de sa popularité parmi les utilisateurs de Reddit. Ce geste, pris sans aucune explication, a clairement révélé la motivation politique derrière l’interdiction du WSWS et l’attitude méprisante des modérateurs, liés à divers groupes politiques, à l’endroit des utilisateurs du forum.

Leur objectif est de saper l’influence politique du mouvement socialiste à un moment où le lectorat du WSWS est en croissance et que les campagnes du Parti de l’égalité socialiste gagnent un large soutien parmi les travailleurs et les jeunes à Detroit et partout au pays.

La raison immédiate de cette interdiction est la position du WSWS sur le dernier scandale sexuel attisé par les médias – l’attaque contre Woody Allen lancée par le chroniqueur Nicholas Kristof du New York Times. Dans un article de David Walsh, rédacteur Arts & Culture du WSWS, et publié le 5 février, le WSWS a dénoncé la résurrection par Kristof des allégations discréditées selon lesquelles Allen aurait abusé sexuellement de sa fille adoptive il y a vingt ans.

Dans sa chronique, Kristof a grossièrement abusé de l’éthique journalistique en faisant la promotion d’une vendetta personnelle pour le compte d’une amie et collaboratrice politique, à savoir Mia Farrow, l’ex-femme de Allen maintenant séparée. Même s’il a reconnu que «personne ne peut être certain de ce qui s’est passé», Kristof a utilisé sa position en tant que chroniqueur du Times pour faire tout en son possible pour discréditer et salir le réalisateur.

Cet article, de même qu’un autre publié il y a cinq ans, «The sordid coalition pursuing filmmaker Roman Polanski» (La coalition sordide poursuivant le cinéaste Roman Polanski), ont été mis en référence, mais sans jamais être cités par le modérateur (utilisant le pseudonyme «G0VERNMENT» et s’identifiant comme un partisan du «marxisme-deleonisme/IWW») de Reddit qui a annoncé l’interdiction. Cette personne a affirmé que les articles font «l’apologie du viol» et déclaré que le WSWS doit «à l’avenir s’abstenir de défendre les pédophiles et les violeurs condamnés».

Le WSWS rejette avec mépris la demande de modifier sa ligne politique pour plaire à ces forces.

Ces allégations d’apologie du viol sont une ignoble calomnie s’apparentant avec le type d’accusations venant des tabloïds de la presse de droite. Les partisans de l’interdiction qui ont commenté sur le site r/socialism l’annonce de ces accusations hystériques de «défendre des violeurs» dénoncent également par des propos scatologiques les nombreux participants du site (en fait la majorité) opposés à l’interdiction du WSWS.

Un fort courant de violentes menaces dirigées contre les critiques marxistes est palpable. Un message distinct sur Reddit comprenant un lien vers le même article du WSWS sur Allen, était intitulé «David Walsh should be shot» (David Walsh devrait être abattu).

C’est là le langage et la politique de l’extrême droite. Les accusations calomnieuses d’apologie du viol sont un écran de fumée pour cacher la réalité: les deux articles du WSWS mettent en relief la rencontre de réactionnaires confirmés, des médias, des poseurs des «droits de l’homme» et des promoteurs de droite des politiques identitaires, tous défenseurs de l’État et de son fonctionnement.

L’utilisation d’allégations de viol et de violence sexuelle par les forces de la réaction pour promouvoir leur programme politique, tant aux États-Unis qu’à l’étranger, ne date pas d’hier. L’utilisation du terme «liste noire» par le modérateur de r/socialism est des plus révélatrices – embrassant carrément du coup une pratique infâme remontant à l’assaut des années 1940 et 1950 de McCarthy contre les artistes de Hollywood qui partageaient des idées socialistes, ainsi que contre les écrivains de gauche, et plus largement les intellectuels et les travailleurs. Il y a une certaine ironie dans le fait que Walsh a beaucoup écrit sur la liste noire de Hollywood et interrogé des réalisateurs et des écrivains comme Abe Polonsky, Walter Bernstein et John Berry qui en ont été victimes.

L’article de Walsh sur Polanski réfère à d’autres cas notoires où des scandales sexuels ont été concoctés dans une tentative de détruire des personnalités ciblées par les forces de droite et l’État. Pensons notamment à l’utilisation de la Mann Act, loi qui interdit le transport des femmes au-delà des frontières d’un État à des «fins immorales», pour cibler le champion de boxe Jack Johnson et l’acteur de cinéma et réalisateur Charlie Chaplin, un socialiste.

Walsh cite également le lynchage de Leo Frank, directeur juif d’une usine d’Atlanta, qui avait été poursuivi par des pseudo-populistes de droite antisémites après avoir été faussement accusé du viol et du meurtre d’une ouvrière.

Dans le sud des États-Unis, ces accusations ont joué un rôle central dans le règne de lynchage de terreur contre les Afro-Américains, y compris l’assassinat en 1955 d’Emmett Till, âgé de 15 ans, pour avoir soi-disant flirté avec une femme blanche dans le Mississippi.

Le cas des Scottsboro Boys est parmi les exemples les plus notoires. Neuf adolescents noirs accusés du viol d’une femme blanche dans l’Alabama en 1931 avaient été piégés et ont failli être lynchés. Seule une campagne massive des forces de la gauche leur a sauvé la vie, bien que plusieurs aient passé des décennies en prison et que l’un d’eux ait été abattu par un gardien en prison. Les moralistes modernes, tels les modérateurs de r/socialism, appelleraient à l’exécution des Scottsboro Boys et dénonceraient ceux qui mettraient en doute les accusations portées contre eux comme étant des «apologistes du viol».

Le FBI cherche régulièrement des informations sur les relations sexuelles et les infidélités de personnes ciblées pour des desseins politiques néfastes, comme dans sa tentative de chantage contre Martin Luther King, Jr. Plus récemment, un scandale sexuel a servi de modus operandi pour tenter de destituer Bill Clinton dans une campagne de droite pour renverser un président élu afin de poursuivre un programme politique implicitement réactionnaire.

Ces tactiques ne sont pas limitées aux États-Unis. Des allégations sordides de crimes sexuels, appelés Rassenschande («souillure de la race») et Blutschande («souillure du sang»), étaient monnaie courante dans la propagande antisémite de l’Allemagne nazie. Le tabloïd nazi Der Stürmer publiait de telles accusations. Beaucoup de Juifs ont ainsi été jugés et exécutés pour viol supposé dans le cadre de relations sexuelles présumées avec des femmes allemandes dites «aryennes».

C’est là le legs politique des croisés-moralistes actuels. Les personnes ciblées lors des récents scandales sexuels attisés dans les médias comprennent de nombreux artistes – fait à noter, souvent juifs – comme dans le cas de Polanski et maintenant d'Allen. Les victimes de ces attaques sont habituellement associées à des œuvres comprenant un caractère de critique sociale.

Parmi les cas les plus infâmes de ces derniers temps, mentionnons la chasse aux sorcières menée contre Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks. Les partisans de la censure contre le WSWS expriment leur plein appui à la vendetta menée contre Assange par l’administration Obama. Le même modérateur qui a annoncé l’interdiction du WSWS déclare dans un message qu’«il y a d’autres exemples (d’apologie du viol par le WSWS) comme dans le cas de sa défense d’Assange».

Ces forces n’ont absolument rien à voir avec la politique de gauche. Leurs politiques ne sont pas définies par comment ils décident de s’appeler, mais par leurs gestes. Quant à l’utilisation du terme «socialiste», il convient de rappeler que les nazis s’appelaient eux-même «national-socialistes».

S’exprimant au nom de sections privilégiées de la haute classe moyenne, ces éléments sont anticommunistes, antimarxistes, pro-impérialistes et intensément hostiles à la classe ouvrière.

Ils s’alignent volontairement et avec enthousiasme sur l’État et ses appendices des médias. Les politiques identitaires qu’ils ont défendues sont maintenant adoptées en tant que composante de base de l’idéologie bourgeoise. Les allégations sexuelles en particulier sont devenues partie intégrante du modus operandi pour attaquer les droits démocratiques et le lancement de guerres d’agression au nom des «droits de l’homme».

Dans tous les arguments des adversaires du WSWS, il n’y a pas une seule référence quant au point central de l’article sur Allen, qui est la politique de Nicholas Kristof et du Times.

Comme mentionné dans l’article d’origine du WSWS, Kristof est «apparu au cours de la dernière décennie comme l’un des défenseurs les plus véhéments de l’impérialisme des ‘droits de l’homme’, mettant de l’avant l’option de l’intervention militaire des États-Unis au Soudan (Darfour), en Libye et en Syrie, toutes des régions où les intérêts géopolitiques et énergétiques de l’élite américaine sont en jeu».

Le chroniqueur du Times s’est fait une spécialité des descriptions graphiques de viol et de violence sexuelle en Afrique dans le cadre d’une campagne pour demander l’intervention des États-Unis.

La raison de ce silence sur les politiques de Kristof est simple: les organisations de la pseudo-gauche partagent sa position. Elles ont été parmi les plus fervents défenseurs des opérations en Libye et en Syrie, et elles sont maintenant impliquées dans une agitation similaire en appui des manœuvres américaines pour orchestrer un changement de régime en Ukraine.

Parmi les voix s’opposant à l’interdiction du WSWS, plusieurs ont suggéré que cette mesure s’apparente aux provocations antisocialistes d’organismes de l'État, tels que le programme COINTELPRO des années 1960 et 1970. Il ne fait aucun doute qu’en coulisses, des individus ayant des liens directs avec de tels organismes sont impliqués. Mais la chasse aux sorcières contre le WSWS correspond également à la politique des groupes et des individus concernés. Ils sont ce qu’ils font.

La campagne contre le WSWS et sa position sur Woody Allen aide à révéler l’orientation politique des tenants des politiques identitaires et de la classe moyenne aisée de droite qui constitue leur base sociale. Leur réaction à une critique socialiste étant d’interdire tout débat politique, nul doute que leur réaction à un mouvement de la classe ouvrière sera de soutenir la répression étatique.

(Article original pari le 11 février 2014)