Les élections européennes en France

Par Peter Schwarz
24 mai 2014

Depuis des mois, les sondages en France prévoient la victoire du Front national (FN), parti d'extrême-droite, aux élections européennes de dimanche. Les tout derniers sondages donnent le FN entre 21 et 23 pour cent du suffrage juste devant le parti conservateur Union pour un mouvement populaire (UMP) qui recueillerait entre 20 et 21 pour cent et clairement devant le Parti socialiste (PS) au gouvernement (17-18 pour cent.) Si les sondages sont corrects, le FN deviendrait alors pour la première fois le premier parti dans une élection nationale en France.

La poussée du FN est avant tout la conséquence du mécontentement envers les partis de l'establishment. Une étude de la Commission européenne révèle que 88 pour cent des électeurs français ne font pas confiance aux partis politiques et que 80 pour cent se méfient du gouvernement.

Marine Le Pen qui est à la tête du FN depuis trois ans prend soin de placer les questions sociales au coeur de sa propagande. Le FN est expressément opposé à l'euro et à l'Union européenne (UE) que bon nombre de Français tiennent pour responsable de la crise sociale et du niveau élevé du chômage.

Mais cela ne veut pas dire que le FN s'est départi de ses attitudes fascistes. Pas plus tard que cette semaine, le fondateur du FN, Jean-Marie Le Pen, 85 ans, qui est tête de liste du parti dans la circonscription du Sud-Est s'en est pris au « risque de submersion » de la France par l'immigration et déclaré que le problème pourrait se résoudre en l'espace de trois mois avec le virus Ebola.

Cela fait quelque temps que le FN obtient de bons résultats aux élections dans les anciennes régions industrielles délabrées, aux prises avec un chômage élevé, et dans le Sud moins industrialisé. Au premier tour des élections municipales de mars dernier, le FN était arrivé en première position dans 12 villes de plus de 10 000 habitants.

Ce n'est pas dû à un virage à droite de larges sections de la population comme le prétendent souvent les médias; les voix pour le FN semblent bien peu de chose à côté des plus de 60 pour cent d'électeurs dont on prévoit qu'ils vont s'abstenir de voter (un taux record en France.) Les succès électoraux du FN sont le résultat du virage à droite de l'ensemble de l'establishment politique et notamment de son flanc « gauche. »

Tandis que certaines sections de l'UMP sont favorables à une collaboration avec le FN, celui-ci est renforcé par la politique anti-ouvrière et xénophobe du Parti socialiste au pouvoir. Dans les mois à venir, le gouvernement de Manuel Valls entend réduire drastiquement le coût des salaires et l'impôt sur les sociétés et diminuer les dépenses publiques à hauteur de 50 milliards d'euros.

Dans cette situation, le renforcement du FN est quelque chose que les cercles dirigeants appellent de leurs voeux. L'élite dirigeante française a besoin de l'extrême-droite pour intimider la classe ouvrière et réprimer toute opposition à ses mesures d'austérité et à sa politique de guerre. Sa collaboration avec les fascistes de Svoboda et de Secteur de droit à Kiev pour installer au pouvoir un régime de droite, pro-UE en Ukraine est un avertissement à cet égard. 

Si le FN arrivait réellement en première place dimanche, alors les partis de l'establishment vireraient encore plus à droite. Le quotidien Le Monde écrit: « Un tel résultat provoquerait à coup sûr une secousse d'ampleur dans les deux principaux partis et pourrait favoriser une recomposition politique autour d'un Front national en pleine dynamique. » 

Il existe déjà de puissants courants au sein du parti conservateur UMP à vouloir s'allier au FN. Le journal La tribune fait remarquer que « nombreux vont être les députés, notamment dans le Sud, se sentant menacés par un candidat frontiste lors des futures législatives de 2017, à enjoindre leurs dirigeants de passer un accord avec l'entourage de Marine Le Pen. L'idée étant de faire sauter les digues qui tiennent encore entre l'UMP et le parti d'extrême droite. »

Marine Le Pen se sent confortée par le tournant à droite pris par les partis de l'establishment. Elle se vante déjà de ce qu' « il y aura une redéfinition totale de la vie politique française » si le FN arrivait en tête aux élections européennes. Elle espère que le président François Hollande sera contraint de dissoudre le parlement et d'ordonner la tenue de nouvelles élections avant la date prévue de 2017.

Si le FN est en mesure d'étendre son influence c'est en premier lieu du fait de la politique réactionnaire des groupes de pseudo-gauche et petits-bourgeois, qui jouent un rôle particulièrement important dans la vie politique française. Ils forment une sorte de bouclier protecteur autour du gouvernement de Hollande et Valls et autour du Parti socialiste avec lequel ils sont étroitement liés par le biais des syndicats, des alliances électorales et d'innombrables autres canaux peu recommandables.

Le Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, Lutte ouvrière (LO) et le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) participent aux élections européennes avec leurs propres listes de candidats. Les sondages prédisent qu'ils obtiendront autour de 10 pour cent des voix. Dans leur profession de foi on trouve de nombreuses critiques de la politique d'austérité du gouvernement Valls et de l'Union européenne. Mais ces critiques ont avant tout un but préventif : Elles ont pour objectif de détourner le mécontentement fort répandu et d'empêcher tout déclenchement de lutte des classes visant directement le Parti socialiste.

Le NPA ne peut pas sérieusement s'opposer au gouvernement puisqu'il soutient les aspects les plus réactionnaires de la politique étrangère du Parti socialiste: les guerres en Libye, en Syrie et le coup d'Etat mené par les fascistes en Ukraine, que le NPA qualifie de révolution démocratique.

Il y a douze ans, Mélenchon était même ministre dans un gouvernement du Parti socialiste. Le pilier le plus important de ce Front de gauche, le Parti communiste, forme des alliances avec le Parti socialiste dans de nombreux endroits. Internationalement, il travaille en étroite collaboration avec le dirigeant de Syriza, Alexis Tsipras principal candidat de la Gauche européenne qui défend explicitement l'UE.

Le but de ces organisations n'est pas de mobiliser la classe ouvrière contre le Parti socialiste et le Front national. Ils représentent les sections aisées de la classe moyenne, qui défendent leurs privilèges en cherchant à réprimer la lutte des classes.

(Article original paru le 24 mai 2014)