Le journal de Lena Mukhina: Un important document sur le siège de Leningrad

Lenas Tagebuch, traduit par Lena Gorelik et Gero Fedtke, Munich, 2013

Par Clara Weiss
24 juin 2014

Ce journal est un document historique important qui est lié à l'un des crimes de guerre les plus horribles, mais souvent oubliés, de l’impérialisme allemand. Environ 1,1 million de personnes ont perdu la vie au cours du siège de Leningrad par les nazis entre la fin de l’été 1941 et le début de l’année 1944. Ce fut l'un des sièges d'une ville les plus longs de l’histoire mondiale.

Lena Muchina [Photo: Ullstein Buchverlage]

Plus d’un million de soldats de l’Armée rouge sont morts en défendant Leningrad et 2,4 millions ont été blessés. Quelque 130.000 soldats ont perdu la vie du côté allemand, alors que 480.000 ont été blessés et 220.000 ont été capturés ou ont disparu.

Le journal de Lena débute en mai 1941 et se termine à la fin mai 1942, lorsqu’elle fut évacuée de Leningrad. Au début du journal, le lecteur fait la connaissance d’une jeune fille introvertie de seize ans. Lena habite avec sa tante Lena et Aka, une amie de la famille, dans un appartement communal à Leningrad. La famille est pauvre et survit en empruntant de l’argent. Lena a peu d’amis à l’école et est plutôt malheureuse dans l'amour qu'elle porte à Vova, un garçon de sa classe. Malgré ses efforts pour être une «bonne étudiante soviétique», ses notes ne sont pas très bonnes.

Le ton du journal change abruptement le 22 juin 1941, lorsque les nazis envahissent l’Union soviétique. Comme plusieurs millions d’autres citoyens soviétiques, elle entend le discours du ministre des Affaires étrangères Molotov à la radio. Staline, secoué par l’invasion nazie qu’il n’a pas su anticiper malgré plusieurs avertissements, ne fera une déclaration que deux semaines après le déclenchement de la guerre.

Des infirmières venant en aide aux blessés lors du premier bombardement

Le 23 juin, Lena note que la population n’est pas préparée à la guerre. Elle écrit: «Pour être franche, ni nous ni aucune personne de nos appartements n’étions prêts à faire face à une attaque: Nous ne savons pas où trouver un centre d’aide médical, un site de décontamination, un abri contre les attaques aériennes; nous ne savons pas où il y a des unités de défense aérienne ou comment nous sommes censés réagir aux bombardements.» [p.53]

Seulement quelques semaines après le début de la guerre, Lena avait noté dans son journal ses pensées à propos des exercices militaires soviétiques: «Jour après jour, des soldats s’entraînent avec leurs commandants et lorsque l’ennemi nous attaquera – ce qui va arriver; tôt ou tard, il y aura la guerre – nous pouvons être assurés de la victoire. Nous savons ce que nous défendrons, comment nous le défendrons et qui nous défendrons.» [p.42]

Le front de Leningrad de mai 1942 à janvier 1943

En fait, l’Union soviétique était loin d’être militairement parée à une attaque. La majeure partie de la direction de l’Armée rouge avait été exterminée au cours de la Grande Terreur de 1937. La plupart des victimes avaient été entraînées et éduquées sous la direction de Léon Trotsky, qui a dirigé l’Armée rouge de 1919 à 1924. Staline a décimé la direction militaire du pays, au grand bonheur d’Hitler.

L’arrivée au pouvoir d’Hitler en janvier 1933 était le résultat des politiques frauduleuses de la bureaucratie stalinienne. Le cours ultra-gauchiste qu’elle a imposé au Parti communiste allemand a empêché une lutte unifiée de la classe ouvrière allemande contre les nazis et rendu possible la victoire d’Hitler.

Dans les mois qui ont suivi, la bureaucratie stalinienne a opéré un virage à droite et adopté la stratégie désastreuse du «Front populaire». La lutte pour le socialisme à travers la mobilisation de la classe ouvrière était explicitement rejetée. Au lieu, les travailleurs en Espagne et en France devaient se limiter à soutenir la démocratie bourgeoise contre le fascisme.

D’autres défaites dévastatrices ont eu lieu en conséquence de cette politique. Au même moment, des dizaines de milliers de trotskistes et des centaines de milliers d’autres ouvriers socialistes et intellectuels étaient assassinés en Union soviétique.

En 1939, Staline concluait un pacte avec Hitler, croyant que cela empêcherait une attaque allemande sur l’Union soviétique. En réalité, le pacte a ouvert la voie à l’invasion allemande de la Pologne une semaine plus tard.

Tandis que Léon Trotsky travaillait inlassablement en exil pour alerter du danger d’une attaque nazie sur l’Union soviétique, la bureaucratie stalinienne s’attardait à donner un faux sentiment de sécurité à la population.

Pour Lena comme pour des millions de travailleurs, d’intellectuels et de paysans, l’attaque sur l’Union soviétique a été un véritable choc. L’Armée rouge a été forcée de battre en retraite dans les premiers mois de la guerre. À la fin de l’année, la Wehrmacht avait atteint les abords de Moscou. L’armée soviétique et le peuple étaient profondément démoralisés. La confiance dans le gouvernement soviétique, dans la mesure où elle existait encore après la terreur des années 1930, était fortement ébranlée.

Après que l’Armée rouge a été forcée d'abandonner la capitale ukrainienne Kiev – 500.000 soldats de l’Armée rouge ont perdu la vie en défendant la ville – Mukhina écrivait le 22 septembre: «Je suis toujours en vie et en mesure d’écrire dans mon journal. Je ne suis plus du tout convaincue que Leningrad ne sera pas abandonnée. Tant de beaux mots et de discours ont été prononcés: Kiev et Leningrad sont des forteresses imprenables!!!... Jamais fasciste n’entrera dans la capitale fleurissante de l’Ukraine, jamais il ne sera capable de pénétrer dans la perle du nord de notre pays, Leningrad. Mais aujourd’hui, il a été rapporté à la radio…après plusieurs jours d’âpres combats, notre armée… s’est retirée de Kiev! Qu’est-ce que cela signifie? Personne ne comprend.» [pp.115-16]

Le cimetière Volkovo

Dès l’automne 1941, Leningrad était pratiquement encerclée. Seul le lac Ladoga n’avait pas été isolé par les nazis et continuait d'assurer un lien avec le monde extérieur. En septembre, les premiers bombardements conventionnels et incendiaires ont pris place. Ils ont fait environ 50.000 victimes avant la fin de la guerre: 16.474 morts et 33.782 blessés. [1]

Plusieurs notes de Mukhina laissaient libre cours à sa haine des fascistes qui commettaient des massacres et des viols au fur et à mesure qu’ils avançaient en plus de réduire des régions entières à la ruine.

À partir de novembre, les nazis commençaient les bombardements ciblés sur les usines à pain, les entrepôts, les grandes cuisines communautaires et les centrales électriques. Ainsi, à l’hiver – l'un des plus froids du 20e siècle – les réseaux d’approvisionnement en nourriture et en énergie s’étaient presque entièrement effondrés. L’eau ne sortait qu’occasionnellement des tuyaux. Les notes du journal de Mukhina, qui jusque là traitaient généralement de ses inquiétudes et pensées politiques et personnelles, se concentraient de plus en plus sur deux choses: le froid et la faim. Le 21 novembre, le jour de sa fête, elle n’avait presque rien à manger. La ration de pain pour les étudiants à ce moment était limitée à 125 grammes – l’équivalent d’une tranche de pain extrêmement mince. Autrement, Lena, sa tante et Aka survivaient principalement avec du gruau chaud et quelques friandises.

Le 22 novembre, Mukhina écrit: «L’approvisionnement de gaz s’est arrêté, il est impossible d'acheter du kérosène, les gens cuisinent leurs plats quotidiens sur le four, alimenté par le bois de chauffage et des copeaux de bois. Mais la plupart des gens dépendent des cantines. Aujourd’hui, plus personne ne descend dans les abris contre les attaques aériennes; ils n’ont plus la force de monter et descendre les escaliers en raison de la malnutrition systématique.» [p.146]

Comme pour des centaines de milliers d’autres, la faim a forcé la famille de Mukhina, en décembre, à tuer leur animal domestique, un matou. À la fin de l’année, tous les chiens, les chats et même les souris et les rats avaient disparu de Leningrad.

La majorité des appartements ne sont pas chauffés. Le froid extrême et la malnutrition causent un grand nombre de morts. En décembre, près de 40.000 personnes décèdent; en janvier et février 1943, les chiffres atteignent 100.000 chaque mois. Dès l’été 1942, 150.000 autres personnes perdent la vie. Le cannibalisme fait son apparition.

Aka et la tante de Lena maigrissent à vue d'oeil en hiver. Aka, qui a 76 ans et qui est totalement épuisée par la faim, meurt le 1er janvier 1942.

Les notes de Mukhina deviennent de plus en plus marquées par le désespoir.

Le 3 janvier, elle écrit avec colère: «Nous mourons comme des mouches ici à cause de la faim, mais hier Staline a organisé un autre dîner à Moscou en l’honneur d’Eden [le ministre des Affaires étrangères britannique Anthony Eden]. C’est odieux. Ils se remplissent la panse là-bas alors que nous n’avons pas même un bout de pain ici. Ils jouent les hôtes à toutes sortes de réceptions grandioses, tandis que nous vivons comme des hommes des cavernes, comme des taupes.» [pp.187-88]

La tante de Mukhina meurt au début du mois de février. Elle est désespérée et sur le point de mourir de faim. Seuls les coupons alimentaires de sa tante, qu’elle est en mesure de continuer à utiliser, lui permettent de survivre.

Presque entièrement seule, Mukhina planifie maintenant de fuir Leningrad par le «chemin de la vie», le lac Ladoga. Elle prévoit partir et aller vivre avec des membres de sa famille à Moscou.

Jusqu'en avril, plus d’un demi-million de personnes sont évacuées par le lac Ladoga. Mukhina réussit à s’échapper sans doute aux alentours de la fin mai. Son journal se termine abruptement le 25 mai.

À partir de 1943, suite à la victoire de Stalingrad, l’Armée rouge était en mesure de contre-attaquer la Wehrmacht par plusieurs offensives, y compris une à Leningrad. Toutefois, la cité n’a été totalement libérée que le 27 janvier 1944. À ce moment, un citoyen sur trois de Leningrad avait perdu la vie et plus d’un million de soldats de l’Armée rouge étaient tombés au combat en défendant la ville.

Après la guerre, Mukhina a été incapable – comme elle l’avait un jour souhaité – de poursuivre son éducation. Elle a reçu des formations et travaillé dans plusieurs usines. Comme plusieurs survivants du siège, elle a eu plusieurs problèmes médicaux pour le reste de sa vie. Elle est décédée en 1991, quelques mois avant la dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne.

Le nombre élevé de victimes lors du siège était tout sauf une conséquence fortuite de la guerre. Plutôt, l’extermination de la population à Leningrad et autour faisait partie intégrante du soi-disant «Plan directeur pour l’Est» nazi [Generalplan Ost] sur lequel était basée la guerre d’anéantissement contre l’Union soviétique.

Les stratèges des politiques économiques à l'Est écrivaient: «Plusieurs dizaines de millions de personnes seront de trop dans cette région [en Russie centrale et au nord] et devront soit mourir ou émigrer en Sibérie». Au total, on allait laisser mourir de faim 30 millions de citoyens soviétiques.

L’objectif du plan était de créer un «espace vital [Lebensraum] à l’Est». Les Allemands allaient devoir s'établir en Russie occidentale et en Europe de l’Est à la place des «Slaves».

La guerre d’extermination à l’Est visait aussi à assurer que la Wehrmacht et la population allemande aient suffisamment de nourriture pour que l’Allemagne gagne la guerre contre la Grande-Bretagne. Cette nourriture devait provenir de la Russie et de l’Ukraine.

Le «Plan directeur pour l’Est» était fondé sur la stratégie et l’expérience de l’impérialisme allemand dans la Première Guerre mondiale. Déjà à cette époque, l’Ukraine devait être mise sous le contrôle de l’Allemagne en tant que «corbeille à pain de l’Europe». Comme la stratégie militaire contre la France, toutefois, celle à l’Est avait échoué. D’énormes pénuries ont mené à la famine de masse dans l’empire allemand: environ 800.000 personnes sont mortes de faim en Allemagne entre 1914 et 1918. La pauvreté et la faim généralisées faisaient partie des principales forces motrices de la révolution allemande de novembre 1918-19, laquelle a été contrecarrée uniquement par la trahison de la social-démocratie.

Les nazis voulaient éviter une telle situation à tout prix. Hermann Göring, le commandant des forces aériennes allemandes durant la Deuxième Guerre mondiale, a joué un rôle prépondérant dans la décision de ne pas conquérir Leningrad à l’automne 1941, mais plutôt de l’assiéger et de la réduire à la famine. «Si quelqu’un doit mourir de faim, ce ne sera pas un Allemand», a-t-il déclaré.

Les sièges de Leningrad et de Moscou, ainsi que ceux d’autres villes importantes comme Kiev, Kharkov et Sébastopol en Ukraine, faisaient partie intégrante de cette stratégie. Mais c’est à Leningrad que le siège a été imposé de la façon la plus impitoyable. Hitler a lui-même affirmé que cette ville devait être entièrement rasée. Dans le cadre d’une «Russie germanisée», il n’y avait aucune place pour Leningrad, avec sa population forte de trois millions d’individus.

La ville était importante à plusieurs niveaux. C’est à cet endroit que la première révolution ouvrière dans l’histoire mondiale a eu lieu en octobre 1917. Leningrad avait donc une grande importance symbolique tant pour la population soviétique que pour les nazis. Ces derniers voulaient détruire l’Union soviétique et les succès de la classe ouvrière.

De plus, Leningrad était le deuxième plus grand centre industriel de l’Union soviétique. La «stratégie d’annihilation» nazie en Russie occidentale et dans les grandes villes étaient avant tout dirigée contre la classe ouvrière. La ville portuaire de Leningrad était aussi importante pour des raisons stratégiques. Les nazis voulaient la conquérir afin de prendre contrôle de la région balte. 

Notes:

[1] Jörg Ganzenmüller: Das belagerte Leningrad 1941-1944: Die Stadt in den Strategien von Angreifern und Verteidigern [ Leningrad under siege 1941-1944: The City in the Strategy of its Attackers and Defenders ], Paderborn 2007, p. 66

[2] ibid, p. 47

[3] ibid, p. 63