Les leçons du 4 août 1914

Par Ulrich Rippert
7 août 2014

C’est aujourd’hui l’anniversaire du jour fatidique où, il y a cent ans, le Parti social-démocrate allemand (SPD) votait les crédits en faveur de l’armée du Kaiser pour le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Ce fait est généralement ignoré, ou mentionné en passant, dans les nombreuses publications, expositions et émissions spéciales produites à l’occasion du centenaire de la guerre, et pourtant ce vote revêt une importance historique cruciale.

Après le vote unanime du 4 août 1914 sur l’approbation des crédits de guerre au Reichstag, le président du SPD, Hugo Haase, a déclaré: «Nous n’abandonnerons pas la patrie à l’heure du danger.» Les députés rassemblés au Reichstag ont explosé de joie. Le chancelier allemand, Theobald von Bethmann-Hollweg, et les députés conservateurs nationalistes allemands avaient espéré obtenir une majorité des votes, mais n’avaient pas anticipé un soutien unanime du SPD en faveur de la politique de guerre du Kaiser.

Les députés étaient parfaitement au courant et craignaient une opposition à la guerre venant des travailleurs. Quelques jours à peine avant le vote au parlement, des centaines de milliers de personnes avaient manifesté contre la guerre à Berlin.

Dans son appel à manifester, le SPD avait écrit le 25 juillet: «Au nom de l’humanité et de la culture, le prolétariat allemand conscient se déclare fermement opposé aux activités criminelles des fauteurs de guerre. Nous exigeons instamment du gouvernement allemand qu’il pèse de tout son poids sur le gouvernement autrichien pour le maintien de la paix et, si cette guerre honteuse ne pouvait être empêchée, de s’abstenir de se mêler au conflit. Aucune goutte de sang d’un soldat allemand ne doit être sacrifiée aux intrigues ambitieuses des dirigeants autrichiens au pouvoir au nom du profit et des intérêts impérialistes.»

Cet appel était pleinement conforme à la ligne officielle du parti. Pendant plus de quatre décennies, le SPD avait fait l’éducation des ouvriers sur la base du principe de la solidarité internationale et de l’hostilité à l’impérialisme. En novembre 1912, il avait encore joué un rôle dirigeant au congrès de Bâle de la Deuxième Internationale socialiste en appelant expressément les travailleurs européens à s’opposer à la guerre.

Le manifeste du congrès, signé par tous les principaux partis socialistes d’Europe, disait: «Ce congrès… appelle les ouvriers de tous les pays à opposer à l’impérialisme capitaliste la force de la solidarité internationale du prolétariat.»

Le manifeste a menacé les «classes dominantes de tous les États» de conséquences révolutionnaires en cas de guerre et a lancé l'avertissement suivant: «Ce serait de la folie pour les gouvernements de ne pas comprendre que la seule pensée du caractère effroyable d’une guerre mondiale provoquera nécessairement l’indignation et la colère de la classe ouvrière. Les prolétaires considèrent comme un crime de tirer les uns sur les autres au profit des capitalistes, des ambitions dynastiques ou à la gloire de traités diplomatiques secrets.»

Cependant, le 4 août 1914, la direction du SPD a rompu ces principes et a capitulé devant l’opportunisme national au sein du mouvement social-démocrate.

Rosa Luxemburg a dénoncé cette décision en écrivant: «Jamais, de toute l’histoire de la lutte des classes et depuis qu’il existe des partis politiques, il n’y avait eu un parti qui, de cette manière et après cinquante ans de croissance ininterrompue, après être devenu une force de premier plan et avoir rassemblé autour de lui des millions de personnes, a abdiqué aussi complètement et ignominieusement en tant que force politique en l’espace de vingt-quatre heures comme l’a fait la social-démocratie.»

Luxemburg a tiré cette conclusion: «Le 4 août 1914, la social-démocratie allemande a abdiqué et l’Internationale socialiste s’est effondrée».

Un an après l’éclatement de la guerre, Léon Trotsky qui observait attentivement l’état d’esprit des masses européennes écrivait: «Même si les partis socialistes, impuissants à empêcher la guerre ou, à ses tout débuts, à interpeller les dirigeants, avaient décliné dès le début toute responsabilité pour le massacre mondial – combien grande serait l’autorité du socialisme international vers lequel les masses, déçues par le militarisme et écrasées par le deuil et les privations grandissantes, se seraient de plus en plus tournées comme vers un véritable pasteur des peuples!... Et ce programme libérateur que chaque section de l’Internationale meurtrie s’efforce de réaliser dans la boue ensanglantée, à la traîne des états-majors, aurait pu être une réalité puissante dans l’offensive du prolétariat socialiste contre toutes les forces de la vieille société.»

Dans son analyse minutieuse de l’effondrement de la Seconde Internationale, «La guerre et l’Internationale», Trotsky a expliqué les pressions ayant alimenté la croissance de l’opportunisme national. Comme ce fut le cas pour le développement de l’économie, le développement du mouvement ouvrier a lieu principalement dans le cadre des États-nations. Ce sont tous les programmes basés sur une perspective nationale au lieu d’une perspective socialiste internationale qui se sont effondrés une fois pour toutes avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale.

«La guerre de 1914 conduit au naufrage des États nationaux», a écrit Trotsky. Il a ajouté: «Les partis socialistes, appartenant à une époque désormais révolue, étaient des partis nationaux. Ils se sont enracinés dans les États nationaux avec toutes les différentes ramifications de leurs organisations, avec leurs activités et leur psychologie. Malgré les déclarations solennelles faites à leurs congrès, ils se sont précipités à la défense de l’État conservateur alors même que l’impérialisme, qui a grandi sur le sol national, commençait à détruire les entraves nationales obsolètes. Et, dans leur chute historique, les États nationaux ont fait sombrer avec eux les partis socialistes nationaux.»

La lutte menée par des bolcheviques contre l’opportunisme national devant lequel le SPD avait capitulé les avait préparés politiquement pour les luttes révolutionnaires qui éclateront en Russie en 1917. Ils menèrent la classe ouvrière dans une révolution prolétarienne victorieuse en Russie sur la base d’une perspective selon laquelle la révolution socialiste en Russie était le coup d’envoi d’une révolution socialiste mondiale du prolétariat.

Dès 1903, Lénine avait souligné dans Que faire? que la conscience socialiste ne surgissait pas spontanément des luttes de classes, mais devait être introduite «du dehors» au sein de la classe ouvrière par un parti révolutionnaire, c’est-à-dire en dehors des luttes sur les planchers des usines.

La conscience bourgeoise est toujours la conscience sociale dominante, a-t-il expliqué. La tâche du parti est donc d’entreprendre une lutte politique persistante, infatigable et intransigeante contre toutes les formes d’opportunisme –l’expression de la conscience bourgeoise au sein du mouvement ouvrier. Le caractère du parti et tous les aspects de son travail et de sa perspective devaient viser à atteindre cet objectif. L’indépendance politique de la classe ouvrière ne peut être établie que par la lutte constante pour l’internationalisme révolutionnaire contre l’opportunisme national.

La confrontation qui existe actuellement entre des puissances disposant de l’arme nucléaire et le risque d’une guerre mondiale résultant de l'offensive des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie au sujet de l’Ukraine, ainsi que le «pivot vers l’Asie» de Washington visant la Chine, confèrent à ces leçons une importance contemporaine considérable.

(Article original paru le 4 août 2014)