États-Unis: Cinquante ans depuis la promulgation de la loi sur les droits civiques

Par Tom Mackaman
18 août 2014

Il y a 50 ans, le 2 juillet 1964, Lyndon Johnson ratifiait la Civil Rights Act (Loi relative aux droits civiques). La loi bannit la ségrégation raciale dans la majorité des lieux publics, interdit la discrimination dans l'embauche et empêche l'application inéquitable de critères pour le droit vote. Cette réforme, qui est âprement contestée parmi la classe dirigeante américaine, est un produit du mouvement de masse qui balaie le Sud américain à partir des années 1950.

Johnson signant la Civil Rights Act

Les articles I et VIII de la loi visent les procédures électorales racistes, mais c'est la Voting Rights Act (Loi relative au droit de vote) de 1965 qui interdit les restrictions de vote telles que la taxe de vote. Les articles II-V interdisent la ségrégation dans les lieux publics. L'article VI bloque le financement fédéral pour les agences gouvernementales qui pratiquent la ségrégation raciale. L'article VII interdit à la plupart des employeurs de discriminer sur la base de la race, la couleur de peau, la religion, le sexe ou l'origine nationale et crée l'Equal Employment Opportunity Commission (EEOC, Commission de l'égalité des chances devant l'emploi) pour faire respecter la loi. Les articles IX, X et XI visent à réduire la dominance du système judiciaire ouvertement raciste du Sud.

Johnson essaie de profiter du prestige de son prédécesseur assassiné, John F. Kennedy, qui avait initialement proposé la loi et risqué sa propre crédibilité politique sur le passage de la loi. La loi parvient à peine à surmonter l'opposition des démocrates sudistes, incluant les sénateurs Byrd de Virginie-Occidentale, Gore du Tennessee, Fulbright de l'Arkansas et le raciste notoire Strom Thurmond de la Caroline du Sud. La loi «aurait tendance à entraîner l'égalité sociale et le mélange et l'entremêlement des races dans nos États», déclare le sénateur Richard Russell de Géorgie.

Après la promulgation de la loi, une vague de violence raciste balaie le Sud. Les jours précédant le vote, les activistes pour les droits civiques James Chaney, Andrew Goodman et Michael Schwerner sont kidnappés et tués au Mississippi.

La génération de travailleurs et de jeunes qui forcent la promulgation de la Civil Rights Act malgré l'opposition établie luttait contre un système légal de caste raciste connu sous le nom de ségrégation «Jim Crow». Plusieurs millions d'Américains se souviennent encore de panneaux sur lesquels on pouvait lire «blancs seulement», «les noirs à l'arrière du bus» et «fontaine pour noirs». Pratiquement tous les espaces publics étaient séparés. Noirs et blancs ne pouvaient pas envoyer leurs enfants à la même école, s'asseoir l'un à côté de l'autre au cinéma ou au restaurant, ou – ce qui était le plus tabou – se marier.

Un enfant à une fontaine réservée aux Noirs (1938)

Dans les années 1950, dans la plupart des États du Sud, moins de dix pour cent d'Américains noirs en âge de voter pouvaient pratiquer ce droit. Ils étaient bloqués par les taxes de vote, des tests de compétences linguistiques, et des «clauses de droits acquis»: des règles qui empêchaient aussi beaucoup de blancs pauvres de voter. De toute façon, les élections générales n'avaient pas de valeur. Tous les votes importants avaient lieu lors de congrès de mise en candidature fortement contrôlés du Parti démocrate.

Derrière ce système se trouvaient des représentants de la loi et des tribunaux violents et racistes, souvent qualifiés de «justice sudiste» ou «juge Lynche». Derrière eux se trouvait l'organisation terroriste partisane de la suprématie blanche, le Ku Klux Klan, dont les origines remontent à la campagne de violence et d'intimidation menée par des forces pro-esclavage à la suite de la défaite du Sud lors de la guerre civile américaine (1861-1865).

La guerre civile avait mis fin à l'esclavage racial, et un certain degré d'égalité politique exista pendant la Reconstruction (1865-1877), basé sur le passage des treizième, quatorzième, et quinzième amendements à la Constitution et la Civil Rights Acts de 1866 et 1875. Mais au moment de l'élection présidentielle Hayes-Tilden de 1876, le développement du capitalisme industriel dans le nord avait produit une énorme croissance de la classe ouvrière, que les capitalistes du nord, représentés par le Parti républicain, virent comme une plus grande menace que les vestiges de la vieille classe d'esclavagistes dans le sud.

Les républicains concluent une entente sordide qui accorde la présidence à leur candidat, Rutherford B. Hayes, en échange de la promesse de mettre fin à la Reconstruction et de céder le contrôle politique du sud au Parti démocrate, qui avait été le parti pro-esclavage principal et demeurait le bastion du racisme contre les Noirs.

Dans le sud, le métayage remplace l'esclavage et continue de produire des cultures commerciales telles que le coton, le sucre et le tabac pour le marché mondial. Un système pauvre de fermage agricole basé sur un système de nantissement sur récolte, le métayage opprime des millions de noirs et de blancs pauvres.

Dans les années 1880 et 1890, le mouvement de protestation agricole émerge de la Farmers' Alliance et de la Colored Farmers' Alliance ségrégée (les variantes du populisme au sud) et s'attire l'appui de millions d'agriculteurs pauvres et locataires, blancs et noirs. Ce n'est pas par hasard que c'est précisément durant cette période que le lynchage atteint des proportions épidémiques, et que le cadre légal pour la ségrégation est mis en place en s'appuyant fortement sur la décision de la Cour suprême dans le cas Plessy vs. Ferguson (1896). En 1891, la Colored Farmers' Alliance atteint son point culminant de 1,2 million de membres. L'année suivante, un nombre record de Noirs américains sont lynchés: 161.

Le lynchage de Laura Nelson à Okemah, Oklahoma, le 25 mai 1911. Elle fut lynchée en même temps que son fils.

Durant cette même période, l'industrie prend de l'importance, entraînant des millions de travailleurs, blancs et noirs, de l'isolement de la campagne vers les villes du sud. Des millions émigrent vers les villes du nord, comme Chicago, Detroit, Cleveland, Pittsburgh, Philadelphie et New York.

Les syndicats – incluant le syndicat industriel radical Industrial Workers of the World (IWW) – gagnent de l'influence parmi les débardeurs de la Nouvelle-Orléans, les travailleurs du tabac en Floride, les travailleurs du bois en Géorgie, les mineurs de charbon en Oklahoma, les mineurs et travailleurs des fabriques des Appalaches et même les métayers. Après 1917, le communisme, inspiré par la Révolution russe, a une grande influence parmi les métallurgistes noirs en Alabama. Ces travailleurs étaient immensément courageux. L'association au syndicalisme ou à la politique radicale condamnait les Noirs dans le sud à des attaques violentes et même au lynchage.

Et pourtant, le problème fondamental de la classe ouvrière américaine n'a jamais été posé aussi clairement que dans le sud: la nécessité de se défaire du carcan des politiques capitalistes. Dans le nord au début du siècle dernier, le Parti démocrate revêt le voile de la réforme, bien qu'il domine encore les «machines des grandes villes» comme Tammany Hall à New York. Mais dans le sud, le Parti démocrate est le parti de la ségrégation et de la suprématie blanche.

La formation d'un parti travailliste aurait eu un impact énorme dans le sud, mais dans les années 1930, les dirigeants du Congress of Industrial Organisations (CIO) rebelle, incluant ceux liés au Parti communiste alors stalinisé, luttent pour maintenir les travailleurs subordonnés au Parti démocrate. Après la Seconde Guerre mondiale, le CIO avorte l'«Opération Dixie», la dernière tentative importante de syndiquer le sud, par peur que le Parti démocrate perde sa position dominante à l'échelle politique nationale. La campagne est aussi abandonnée, pour toutes fins pratiques seulement quelques mois avant qu'elle ne soit officiellement mise en branle, parce qu'elle entre en conflit avec les purges et la chasse aux sorcières anticommunistes du CIO. Les militants syndicaux les plus dévoués dans le sud étaient des travailleurs d'orientation socialiste, la plupart du temps affiliés au Parti communiste.

La classe ouvrière du sud reste largement privée d'organisation et le sud devient une ressource de main-d'oeuvre bon marché pour l'industrie du nord.

Quand le mouvement des droits civiques émerge dans les années 1950, le mouvement syndical en entier s'en dissocie, et beaucoup de dirigeants, tels que le président de l'AFL-CIO George Meany, s'y opposent. Bien qu'il s'agit d'un mouvement enraciné dans la classe ouvrière et la jeunesse, la direction du mouvement des droits civiques est laissée entre les mains d'éléments de classe moyenne dominés par le clergé, dont le représentant le plus notable, Martin Luther King Jr.

Le mouvement qui se propage, entraînant des millions de personnes et ébranlant toute la structure de la politique américaine, vise d'abord l'égalité légale, et non pas sociale. Ses dirigeants désavouent le socialisme et cherchent plutôt à canaliser la lutte à travers des sections réformistes du même Parti démocrate à la tête de Jim Crow dans le sud.

Craignant toujours que le mouvement des droits civiques puisse se transformer en une lutte plus large de la classe ouvrière, des sections plus clairvoyantes de l'élite dirigeante jugent nécessaire d'offrir des compromis. Cette position est précipitée par le soulèvement d'après-guerre des masses coloniales opprimées en Asie et en Afrique, où les États-Unis cherchent à se présenter comme des défenseurs de la démocratie contre les mouvements nationalistes et quasi socialistes appuyés par l'Union soviétique et la Chine.

La Civil Rights Act s'ajoute à une série de décisions de la Cour suprême, incluant Brown vs.Board of Education (1954), et aux décrets de présidents dans les années 1950 et 1960 faisant respecter des lois de droits civiques et décisions juridiques.

Un siècle après la guerre civile, Jim Crow est officiellement démantelé. Mais il devient bientôt évident que les garanties fédérales pour l'égalité légale signifient peu face à l'immense pauvreté dans le Sud américain et au commencement de la désindustrialisation des villes du nord. Même King tire cette conclusion à la fin des années 1960, lançant sa «Campagne pour les pauvres» interraciale, critiquant fortement la guerre du Vietnam et devenant encore plus «communiste» aux yeux du FBI dans la période précédant son assassinat en 1968.

En réalité, l'oppression raciale avait toujours été un pilier de l'exploitation de classe. Se débarrassant d'un système légal ouvertement raciste dans les années 1960, la classe dirigeante américaine préserve tout de même la base de sa dominance dans le contrôle de l'État et des moyens de production.

La Civil Rights Act et la Voting Rights Act, en plus de Medicare et Medicaid, s'avèrent le point culminant ainsi que le dernier souffle du libéralisme réformiste qui est incapable d'endiguer la crise résurgente du capitalisme. En 1965, des émeutes de cinq jours causent 34 morts à Watts, Los Angeles. Deux ans plus tard, un soulèvement à Detroit cause 63 morts. En 1968, suite à l'assassinat de Martin Luther King, 120 émeutes secouent les villes du pays. Les soulèvements urbains coïncident avec des grèves syndicales de masse et le mouvement de protestation contre la guerre. Au même moment, le déclin de la position mondiale du capitalisme américain, devenu apparent au début des années 1970, cause l'érosion de la base économique sur laquelle s'appuient les politiques réformistes.

Vers la fin des années 1960 et au début des années 1970, le gouvernement fédéral abandonne les grandes réformes populaires pour des politiques de «discrimination positive» conçues dans le but de cultiver une couche de dirigeants noirs dans les entreprises, le gouvernement, les universités et l'armée: ce que le président Nixon appelle le «capitalisme noir». Durant les années suivantes, il y a une croissance rapide de l'inégalité sociale non seulement au pays, mais au sein de la population noire elle-même. Une couche bien nantie d'Afro-américains et d'Hispaniques s'installe confortablement au sein de l'élite dirigeante, où elle partage aujourd'hui l'hostilité de la classe dirigeante envers tous les travailleurs (qu'ils soient noirs, blancs, autochtones, ou immigrés) ainsi que sa haine profonde du socialisme. Ainsi, les conditions de vie pour la vaste majorité des Noirs se sont considérablement détériorées.

L'opposition au socialisme et au marxisme a largement pris la forme de la politique identitaire, qui a été adoptée par toutes les organisations de classe moyenne de l'ex-gauche et qui a procuré une couverture idéologique pour la dominance de la réaction politique et des attaques incessantes sur la classe ouvrière.

Cinquante ans après la Civil Rights Act, des travailleurs noirs ont le droit de se joindre à des travailleurs blancs afin de voter pour des politiciens capitalistes – incluant même des politiciens capitalistes noirs tels que Barack Obama – qui réduisent leurs salaires, détruisent leurs écoles, s'approprient leur argent pour massacrer des travailleurs d'autres pays et démantèlent leurs droits démocratiques.

Maintenant, encore plus qu'il y a 50 ans, la tâche centrale est de se libérer du Parti démocrate afin de construire un mouvement politique pour unifier la classe ouvrière en opposition au système bipartite et à l'ordre capitaliste qu'il défend.

(Article paru d'abord en anglais le 2 juillet 2014)