Un moment clé de la préhistoire des Lumières

Par Tom Carter
28 août 2014

Une critique de The Swerve: How the World Became Modern, Stephen Greenblatt, W.W. Norton, 2011 (US$16.95), ouvrage qui n'a pas encore été traduit en français. 

The Swerve

Dans son autobiographie, Trotsky compare la Réforme protestante en Europe à l'oeuvre d'hommes qui se sont échappés d'un asile d'aliénés. « Dans une certaine mesure, c'était vraiment le cas, » fait-il remarquer. « L'humanité européenne évadée du monastère médiéval. »

The Swerve: How the world became modern (Le changement de direction: Comment le monde est devenu moderne) récent livre à succès, non romanesque, écrit par l'universitaire de Harvard, Stephen Greenblatt, raconte comment les premières fissures commencèrent à apparaître sur les murs du monastère médiéval. Il fait la chronique d'un événement peu reconnu mais néanmoins significatif de l'histoire des idées humaines: la redécouverte du poème de Lucrèce De rerum natura (De la nature des choses) à l'hiver 1417 par un ancien secrétaire pontifical et chasseur de livres, Poggio Bracciolini. Greenblatt défend l'idée que certaines conceptions philosophiques clé tirées de ce poème redécouvert ont formé les fondements de nombreux développements ultérieurs de la pensée moderne.

L'ouvrage controversé de Greenblatt a obtenu le Prix Pulitzer et le National Book Award et il a aussi été attaqué pour être « une diatribe anti-religion. » L'ouvrage est de valeur et en tant que célébration des tout premiers stades de la trajectoire intellectuelle qui allait devenir les Lumières, il mérite d'être défendu.

The Swerve fait un portrait vraiment sombre du Moyen-Age en Europe. A l'aube du 15e siècle, la société était soumise aux volontés et caprices d'une cruelle aristocratie de propriétaires terriens, de seigneurs de guerre et de membres du clergé. L'ignorance et la superstition règnent, on maintient des listes d'ouvrages hérétiques et interdits. La guerre, la famine et les maladies déciment régulièrement des populations entières. Les ruines de la Rome antique sont pillées pour récupérer des briques et du métal et les trésors littéraires de l'antiquité sont oubliés. L'Eglise catholique traite chaque pensée originale comme une menace potentielle à son hégémonie et elle torture violemment les dissidents et les brûle au bûcher. Il n'y a pas une once de romantisme dans le sombre récit que Greenblatt fait de cette période de l'histoire.

Même 200 ans après les événements qui sont le thème principal du livre, au faîte de la Renaissance, l'Eglise catholique continuait à utiliser les méthodes les plus barbares contre ceux qui voulaient remettre en question sa conception du monde. Greenblatt décrit ainsi la mort du brillant philosophe haut en couleur Giordano Bruno qui fut tué par l'Inquisition le 17 février 1600:

« Il [Bruno] avait résolument refusé de se repentir durant les heures innombrables où il avait été harangué par des équipes de moines et il refusa de se repentir ou de tout simplement garder le silence maintenant que sa fin approchait. Ses paroles n'ont pas été conservées mais elles ont dû troubler les autorités puisqu'ils donnèrent l'ordre qu'on lui bride la langue. Littéralement et non au sens figuré: selon un compte-rendu on lui enfonça un clou dans la joue qui lui traversa la langue avant de ressortir par l'autre joue; un autre clou lui scellait les lèvres, formant ainsi une croix. Quand on éleva un crucifix au niveau de son visage, il détourna la tête. On mit le feu au bûcher et le feu fit son oeuvre. »

L'exécution des réformateurs religieux Jan Hus et Jérôme de Prague, brûlés eux aussi sur le bûcher, eurent de même un impact particulier sur le protagoniste de l'histoire, l'humaniste avant l'heure Poggio Bracciolini (1380-1459.) Poggio assista à l'exécution de Jérôme qui, selon un chroniqueur de l'époque, « survécut plus longtemps au milieu des flammes que Hus et poussa des hurlements terribles, car c'était un homme plus robuste et plus fort portant une épaisse et large barbe noire. »

Poggio, dans une lettre adressée à un ami, fit l'éloge de l'éloquence avec laquelle Jérôme avait plaidé son cas devant ses persécuteurs, alors que sa vie même en dépendait. Son ami lui répondit, « Il faut que je te conseille dès à présent d'écrire sur de tels sujets d'une manière plus prudente. » La terreur de l'Inquisition était partout.

Dans ces conditions, le travail des premiers humanistes devint clandestin. Leur travail prit la forme d'une recherche et d'une appréciation des travaux des écrivains classiques de l'antiquité grecque et romaine.

Pour donner une idée de tout ce qui avait été perdu, Greenblatt cite l'éloge fait par le rhétoricien romain Quintilien des oeuvres de Macer, Lucrèce, Varro d'Atax, Cornelius Severus, Saleius Bassus, Gaius Rabirius, Albinovanus Pedo, Marcus Furius Bibaculus, Lucius Accius, Marcus Pacuvius et d'autres. Greenblatt écrit que les oeuvres de tous ces auteurs ont été perdues, à l'exception de celle de Lucrèce.

Le poème de Lucrèce que Poggio redécouvre en 1417 a des implications philosophiques significatives. On connaît peu de choses de la vie de Lucrèce (99 avant Jésus-Christ à 55 avant J-C) qui était un disciple d'Epicure. Dans son chef-d'oeuvre De rerum natura, il a cherché à allier la beauté de la présentation esthétique (la poésie) et les plus grands accomplissements de la science et de la philosophie.

Vers le milieu du livre, Greenblatt fait une liste de certaines des idées clé du poème de Lucrèce: toute chose est composée de particules invisibles; ces particules élémentaires sont éternelles; toutes les particules sont en mouvement dans un vide infini; l'univers n'a pas de créateur ni de concepteur; la nature ne cesse d'expérimenter; la société humaine a commencé non pas dans un Age d'or de tranquillité et d'abondance mais dans une bataille primitive pour la survie; il n'y a pas de vie après la mort; toutes les religions organisées sont des illusions superstitieuses; les religions sont invariablement cruelles; il n'existe ni anges, ni démons, ni esprits; comprendre la nature des choses engendre un profond émerveillement; le but le plus élevé de la vie humaine est l'augmentation du plaisir et la réduction de la douleur; et le plus grand obstacle au plaisir n'est pas la douleur mais l'illusion.

D'après Lucrèce, tous les phénomènes surgissent du fait de l'imprévisible « changement de direction » (swerve) des particules élémentaires, et c'est de cette conception que Greenblatt tire le titre de son livre. Il y a un quasi-matérialisme curieux chez Lucrèce qui sans aucun doute a dû fasciner ses premiers lecteurs modernes: « La vue n'existait pas avant la naissance des yeux, ni la parole avant la création de la langue. »

En plus de son contenu philosophique radical, le poème de Lucrèce ne manque pas de passages d'une beauté saisissante, même aujourd'hui après tant de siècles. Lucrèce dépeint le monde comme étant en changement perpétuel et ayant malgré tout une continuité. La vie a un sens, même si la vie d'un individu s'arrête à sa mort, car elle fait partie de quelque chose de plus grand: « Ainsi la somme des choses est en renouvellement perpétuel et les mortels vivent en dépendance les uns des autres. Certaines nations s'accroissent, d'autres diminuent, et en un court espace les générations de créatures vivantes sont changées et tels des coureurs passent à la génération suivante le flambeau de la vie. »

The Swerve retrace l'impact fascinant du poème et de ses idées épicuriennes au cours des siècles suivants. Boticelli peint des scènes tirées du poème; Shakespeare fait référence au poème dans ses pièces; Montaigne le cite dans ses essais; et il donne vie à L'Utopie de Thomas More. Interrogé sur sa philosophie de la vie, Thomas Jefferson avait répondu, « Je suis épicurien. »

Greenblatt ne le mentionne pas dans The Swerve, mais la philosophie d'Epicure a eu une influence certaine sur une autre grande figure de la pensée moderne: le très jeune Karl Marx qui a rempli sept carnets d'une étude de la philosophie épicurienne et a même écrit sa thèse de doctorat sur « La différence entre la philosophie de la nature chez Démocrite et chez Epicure. »

Un aspect de la valeur du livre de Greenblatt se reflète dans la férocité des attaques dont il fait l'objet. L'hostilité aux Lumières et à tous ses accomplissements prédomine dans les cercles dirigeants aux Etats-Unis et de par le monde. Lénine écrit que l'époque de l'impérialisme « n'est que réaction sur toute la ligne. » Ce n'est pas une coïncidence si, dans un pays où la Cour suprême a récemment affirmé « le droit religieux » des entreprises à refuser les soins de santé aux femmes, un livre qui célèbre l'humanisme laïc et les Lumières rencontre un accueil glacial dans certains milieux.

Le Los Angeles Review of Books a publié une telle attaque, intitulée « Pourquoi Stephen Greenblatt a tort, et pourquoi c'est une question importante. » L'auteur de cette attaque, Jim Hinch, correspondant sur les sujets de religion du California’s Orange County Register s'offense avec colère du récit de Greenblatt « sur la manière dont la culture laïque occidentale moderne s'est libérée de la mainmise mortelle de siècles de dogmatisme religieux médiéval. »

« La caricature du Moyen-Age que fait Greenblatt aurait peut-être été jugée valable auprès d'historiens du siècle des Lumières, » écrit Hinch (en utilisant le terme de « Lumières » de façon péjorative.) The Swerve, poursuit-il, est « plein d'inexactitudes factuelles et se fonde sur une vision de l'histoire qui n'est pas partagée par les spécialistes sérieux des périodes historiques que Greenblatt étudie. »

Ces « inexactitudes factuelles » ne sont jamais spécifiées. Dans le même temps, il semble que les « spécialistes sérieux » (que Hinch ne nomme pas) ont dernièrement déterminé que le Moyen Age n'était pas une période si ténébreuse, que la Renaissance ça n'existe pas et que la vie sous l'Inquisition n'était pas vraiment aussi abominable qu'on le dit!

Répondant à une critique hostile dans un magazine différent, Greenblatt écrit, « Je plaide coupable ...c'est à dire que je suis dans le camp du diable, de ceux pensent que quelque chose de significatif s'est produit durant la Renaissance et je plaide coupable aussi d'être convaincu que l'atomisme, dont le principal véhicule était De rerum natura de Lucrèce, était d'une importance cruciale dans la trajectoire intellectuelle qui a conduit à Jefferson, Marx, Darwin et Einstein. »

Que plus de deux millénaires après sa composition et près de 600 ans après sa redécouverte par Poggio, ce poème puisse encore provoquer une telle hostilité témoigne de sa puissance. Indirectement, en quelque sorte, la réaction de gens comme Hinch confirme la thèse de Greenblatt.

Finalement, qualifier The Swerve de « diatribe anti-religion » fait partie de ces calomnies qui proviennent de ce que le public n'a pas lu le livre en question. Les sympathies de Greenblatt vont clairement à la raison, à la laïcité et aux Lumières, mais le livre ne se préoccupe en fait pas de plaider en faveur ou contre la religion.

En fait Greenblatt, de façon plutôt objective, raconte comment le protagoniste de l'histoire, Poggio a fait carrière au sein d'institutions complexes de l'Eglise catholique. Greenblatt décrit aussi les monastères religieux médiévaux comme des lieux où les livres étaient copiés avec soin, préservés et vénérés (sinon toujours appréciés à leur juste valeur.) On a un aperçu ici et là, au cours de six siècles, de la vie telle qu'elle était, dans son mouvement et ses contradictions.

Le livre de Greenblatt mérite d'être défendu contre l'obscurantisme droitier, mais du point de vue du rédacteur de ces lignes, ses limites sont ailleurs. En cherchant à écrire un livre aussi simple et abordable que possible, le lecteur a parfois l'impression que Greenblatt a un peu trop « nivelé par le bas » le sujet, presque au point de se montrer condescendant. On a envie de demander à l'auteur de bien vouloir se dispenser du style « populaire » et de nous faire part, plutôt, de ses connaissances. Dans le même temps, l'auteur revient sans cesse à certains thèmes philosophiques clé pour les mettre en valeur, mais le résultat est parfois tout bonnement répétitif.

La suggestion de Greenblatt que la redécouverte du poème de Lucrèce est en fait « à l'origine » du « changement de direction » ( swerve) du monde va au-delà de la licence poétique. C'est pure exagération. De rerum natura est fascinant et il ne fait pas de doute qu'il a exercé une forte influence sur une longue période. Mais on ne peut appréhender la Renaissance, la Réforme et les Lumières comme dépendant totalement de la redécouverte de ce poème.

Les conditions matérielles pour un changement majeur de la conscience en Europe étaient en pleine maturation à l'époque de la redécouverte par Poggio de De rerum natura. La doctrine de l'Eglise médiévale avait servi d'idéologie dominante durant toute la longue période historique caractérisée par les relations de productions féodales, à savoir l'exploitation des paysans attachés à des domaines appartenant à l'aristocratie féodale. L'expansion des villes, caractéristique des premières relations capitalistes, et qui étaient de plus en plus contrôlées par ce qui allait devenir la classe bourgeoise moderne, annonçait un changement dans les idées.

Les formes anciennes de conscience étaient en train d'être déstabilisées par le changement des conditions matérielles et la redécouverte du poème dans ces circonstances fut fortuite. Autrement dit, si le poème de Lucrèce n'avait pas été redécouvert et avait été perdu à jamais, alors la forme des processus historiques qui conduisirent à la Renaissance, à la Réforme et aux Lumières en aurait certes été affectée, mais pas la trajectoire finale.

Mais comme histoire de ce qui s'est réellement passé, et comme introduction à un chef-d'oeuvre de la littérature mondiale qui mérite d'être à nouveau redécouvert, le livre de Greenblatt vaut la peine d'être lu.

(Article original paru le 9 août 2014)