Atterrissage sur la comète 67P/Churyumov-Gerasimenko: un nouveau jalon dans l’exploration spatiale

Par Bryan Dyne
17 novembre 2014

Des millions de gens dans le monde ont accueilli avec enthousiasme cette semaine la nouvelle que le robot Philae avait réussi à se poser, à plus de 500 millions de kilomètres de la terre, sur la comète 67P/Churyumov-Gerasimenko, un petit bloc rocailleux voyageant dans l’espace. Une nouvelle étape a été franchie où pour la première fois les scientifiques sont en mesure d’effectuer l’analyse sur place d’une comète.

Durant les six heures qu’a duré l’opération, les neuf instruments de Philae ont recueilli des informations qui aideront à répondre aux questions qui se posent depuis longtemps sur l’histoire du système solaire. Les scientifiques espèrent notamment que la mission permettra d’approfondir la théorie selon laquelle les comètes sont une source précoce d’eau et de composés organiques sur la terre. Bien que le robot soit entré en hibernation faute d’énergie, les résultats qu’il a transmis procurent d’ores et déjà un aperçu de la composition de la comète.

Il y a des chances que le petit « bond » fait par l’atterrisseur Philae vendredi pour changer de direction lui permettra de disposer de suffisamment d’énergie pour revenir brièvement en ligne. Mais il est plus probable qu’il puisera tranquillement de l’énergie durant les jours et les mois à venir, ce qui lui permettra finalement de poursuivre son étude. La sonde Rosetta qui a transporté Philae à sa destination restera en orbite et observera la comète, tout du moins jusqu’à l’année prochaine où elle approchera du soleil et commencera à perdre une grande quantité de matière.

Sur fond d’interminables proclamations sur les gloires supposées du principe de profit, il convient de souligner que la mission Rosetta qui fut lancée il y a dix ans, n’avait pas été motivée par l’intérêt personnel de l’une ou l’autre société multinationale mais bien plutôt par l’intégration rationnelle du travail collectif de milliers de scientifiques de par le monde.

L’atterrisseur, qui est capable d’échantillonner la surface et les gaz qui s’évaporent des matériaux plus volatiles qui composent la comète, dispose d’un ensemble d’instruments conçus et construits par des scientifiques issus de plus de dix pays. La gestion de la sonde a été dirigée par des scientifiques en Allemagne, y était impliqué un consortium d’experts d’Autriche, de Finlande, de France, de Hongrie, d’Irlande, d’Italie et du Royaume-Uni. D’inutiles restrictions financières – dictées par les gouvernements ayant des priorités plus « importantes » – ont toutefois eu un impact considérable sur la mission.

Les premiers projets pour un engin spatial capable de revenir sur la terre avec un échantillon de la comète avaient été abandonnés faute de ressources suffisantes. Des options moins coûteuses pour le véhicule de lancement de la mission et l’élimination d’un système de propulsion de la sonde furent aussi sélectionnées pour des raisons financières plutôt que scientifiques. De plus, le manque de source d’énergie nucléaire a eu un impact négatif sur la mission Rosetta et compromet la possibilité de projets semblables à l’avenir.

Néanmoins, aux dires de tous, l’atterrissage sur la comète s’est avéré être un vrai succès et dans les prochaines semaines et les prochains mois, nous aurons amplement l’occasion d’apprendre du nouveau sur le long voyage de Philae.

Le succès de Philae contraste fortement avec les deux catastrophes spatiales survenues en l’espace d’une semaine à la fin du mois dernier, qui toutes deux ont souligné les conséquences de la privatisation et de la subordination de l’exploration spatiale au profit privé. L’avion fusée SpaceShipTwo, la figure de proue de la start-up du tourisme de l’espace Virgin Galactic, a explosé en vol tuant le pilote d’essai. Dans un autre accident, lors d’une mission de ravitaillement de la Station spatiale Internationale, une fusée Antares de la société privée américaine Orbital Sciences a subi une panne de moteur catastrophique peu après son décollage.

Dans les deux cas, la priorité fut accordée au profit au détriment de la sécurité et de la technologie : SpaceShipTwo a effectué ce vol d’essai avec un nouveau type de carburant dont les scientifiques de la société avaient le sentiment qu’il n’avait pas été suffisamment testé tandis qu’Antares utilisait des moteurs soviétiques recyclés, vieux de plus de quarante ans. (Voir : « Capitalism and the space program »)

La réussite scientifique contraste d’autant plus crûment avec la trajectoire catastrophique que les classes dirigeantes sont en train de prendre et qui risque de plonger le monde dans l’abîme.

Ce week-end, les dirigeants du G20 se rencontrent en Australie, sur fond de crise géopolitique grandissante provoquée par une politique belliciste de plus en plus agressive des principales puissances impérialistes. En Europe, on voit dans la crise ukrainienne les Etats-Unis et l’Europe occidentale saisir, une fois de plus, la Russie à la gorge. Sur la scène politique du Pacifique, l’Australie, le Japon et un certain nombre d’autres pays sont embrigadés par les Etats-Unis pour ‘contenir’ la Chine. Au Moyen-Orient, le gouvernement Obama a lancé, et est rapidement en train d’étendre, la guerre en Irak et en Syrie.

De vastes sommes d’argent sont gaspillées pour causer la mort et la destruction. Les Etats-Unis à eux seuls dépensent bien au-delà d’un demi billion de dollars (un billion=mille milliards) par an pour préserver leur appareil militaire et de renseignement – contre 1,75 milliards de dollars pour la mission Rosetta. L’on estime que la guerre en Irak de 2003 à 2011 finira par coûter plus de 4 billions de dollars.

A ceci s’ajoute les sommes allouées à l’aristocratie financière, les innombrables milliers de milliards distribués aux banques pour étayer les marchés boursiers et alimenter les congestions des ultra-riches. De plus, alors qu’elles dirigent l’humanité dans une impasse, les élites dirigeantes de chaque pays sont en train de ressusciter, dans une forme politique et idéologique, tout ce qui est arriéré, anti-scientifique et réactionnaire.

Les succès scientifiques tels que l’atterrissage sur la comète 67P sont un important rappel que l’humanité est capable d’accomplir de grandes choses, tant dans les limites de l’atmosphère terrestre qu’au-delà. Ils évoquent des possibilités dont la réalisation dépend de la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière qui deviendra le défenseur de tout ce qui est progressiste.

Qu’est-ce qui empêche une résolution des grands et pressants défis auxquels nous sommes confrontés? Ce ne sont pas les capacités productives de l’humanité, mais l’organisation sociale du capitalisme. Dans une société basée sur des fondations rationnelles, les méthodes scientifiques utilisées pour atterrir sur une comète seraient appliquées avec tout autant de succès pour résoudre les problèmes ici sur terre : la pauvreté, le chômage, les désastres environnementaux, les catastrophes, la maladie, la famine et la guerre.

Devant cet atterrissage sur une comète, il faut songer à feu l’astrophysicien américain Carl Sagan, qui avait une fois remarqué en contemplant l’immensité du cosmos : « D’innombrables mondes, un nombre incalculable de moments et l’immensité de l’espace et du temps. Et notre petite planète à ce moment précis, ici nous faisons face à un embranchement crucial de l’histoire. Ce que nous faisons avec notre monde, en ce moment, se propagera tout au long des siècles et influera très fortement sur le destin de nos descendants. Il est tout à fait en notre pouvoir de détruire notre civilisation et peut-être aussi notre espèce … Mais nous sommes tout aussi capables d’user de notre compassion, notre intelligence, notre technologie et notre richesse afin de créer une vie abondante et significative pour chaque habitant de cette planète. »

Ces mots ont été prononcés en 1980, au beau milieu de la Guerre froide entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. Trente-cinq ans plus tard, ils s’appliquent avec plus de force encore. Le choix entre ces deux possibilités – la destruction de la civilisation ou l’instauration de conditions pour un progrès scientifique et un progrès social – dépend de la création de nouvelles fondations pour la société humaine, le renversement du capitalisme et son remplacement par le socialisme. Il s’agit en somme d’une question révolutionnaire.

(Article original paru le 15 novembre 2014)