Le 100e anniversaire de la Trêve de Noël

Par Julie Hyland
29 décembre 2014

Le jour de Noël 2014 a marqué le 100e anniversaire de l'un des moments les plus poignants de la Première Guerre mondiale, la Trêve de Noël, (Weihnachtsfrieden en Allemagne, Trêve de Noël en France).

Le 24 décembre 1914, un cessez-le-feu spontané était intervenu sur le front occidental qui s'étendait sur 700 kilomètres, de la frontière Suisse à la Mer du Nord.

Des soldats allemands et britanniques se rencontrent au cours du cessez-le-feu officieux dans le no man’s land (soldats britanniques des Northumberland Hussars dans le secteur de Bridoux-Rouge Banc)

Cet événement était extraordinaire, compte tenu des torrents de propagande chauvine et réactionnaire déversés par les puissances belligérantes – l’Allemagne, la France, la Russie et la Grande-Bretagne – pour justifier leur recours à la guerre quelques mois auparavant.

Déterminée à affirmer sa prédominance en Europe contre les puissances coloniales qu’étaient la Grande-Bretagne et la France, l'Allemagne impérialiste avait décidé de mener la guerre sur deux fronts. Elle avait envahi la Belgique et le Luxembourg afin d’obtenir une victoire rapide sur ses adversaires sur le front occidental (elle devait être obtenue en six semaines), pour se tourner ensuite vers une guerre contre la Russie à l’Est.

En décembre, tout ce qui avait été obtenu c’était une impasse sanglante et précaire. Des centaines de milliers d'hommes, enterrés dans les tranchées humides, glacées et infestées de rats qu’ils avaient creusées, se faisaient face de chaque côté des « lignes ennemies », parfois à quelques mètres de distance. Il était clair que la guerre ne serait pas terminée pour Noël comme on l’avait affirmé. Le grand massacre avait à peine commencé.

C'est dans ces conditions qu'un certain nombre de trêves officieuses et spontanées se sont produites. À partir de la veille de Noël, environ 100 000 soldats le long du front ouest ont déposé les armes et ont fraternisé dans le no man’s land.

Pendant 48 heures et dans certains cas encore plus longtemps, ils ont chanté des chants de Noël et échangé des cigarettes, de la nourriture et des souvenirs personnels. Des photographies de soldats britanniques et allemands fraternisant, ainsi que des lettres de soldats adressées à leurs familles témoignent de cet événement.

La Trêve de Noël ne fut certes pas générale. Dans de nombreux secteurs le massacre s’est poursuivi et c'est le 24 décembre 1914 que la première bombe allemande a atterri sur le sol britannique, à Douvres. Dans certains cas, l'accalmie dans les hostilités n’a duré que quelques heures – juste assez de temps pour permettre de récupérer et d'enterrer les cadavres qui gisaient sur la terre ravagée et glacée.

Le 26 décembre: des soldats allemands du 134e régiment saxon et des soldats britanniques du Royal Warwickshire Regiment se rencontrent dans le no man’s land.

On se rappelle l'événement aujourd'hui surtout à cause du match de football « amical » du jour de Noël, auquel participaient des soldats britanniques et allemands. Qu’une telle rencontre, à laquelle auraient assisté les troupes, se soit vraiment produite et à quel endroit, est un fait contesté, même s’il existe des témoignages montrant que des matchs plus petits ont effectivement eu lieu.

Mais le cessez-le-feu était sans aucun doute symptomatique d’un large sentiment antimilitariste qui se développait. Comme le note la version anglaise de Wikipedia, la trêve de Noël n'était pas « unique, mais... l'exemple le plus spectaculaire de non-coopération à l'esprit de guerre, qui comprenait aussi le refus de combattre, les trêves officieuses, les mutineries, les grèves et les protestations en faveur de la paix. »

Les élites en guerre de toutes les nations étaient unies dans leur détermination à mettre fin à de telles actions. Dans les jours qui ont suivi, les commandements allemands, britanniques et français ont lancé des ordres anti-fraternisation, assortis des peines extrêmement lourdes. Parmi ceux dénonçant le cessez-le-feu se trouvait le caporal Adolf Hitler des 16ème Bavarois : « De telles choses ne devraient pas arriver en temps de guerre. Vous, allemands, n'avez-vous plus aucun sens de l'honneur? » s'était-il plaint.

En Grande-Bretagne, la Trêve de Noël a longtemps été considérée comme un symbole de l'horreur et de la futilité de la guerre et de la ferveur patriotique.

Ceci explique le déluge de protestations déclenché par une récente campagne de marketing des supermarchés Sainsbury pour les fêtes de Noël. La publicité, dans laquelle des soldats allemands et britanniques bien propres émergeaient de leurs tranchées respectives pour jouer au football et échanger du chocolat dans un no man’s land tout aussi immaculé, méritait bien un tel opprobre.

Plus cyniques et plus grotesques que cela sont les tentatives de l'élite dirigeante de la Grande-Bretagne de s'approprier la Trêve à leurs propres fins.

Le Royaume-Uni est à l'avant-garde des provocations montées par l'OTAN contre la Russie. On apprenait ce mois-ci, en même temps que l’annonce du retour des forces britanniques en Irak l’an prochain, la construction d’une nouvelle base militaire à Bahreïn — la première base permanente au Moyen-Orient depuis 1971. Celle-ci est considérée comme essentielle pour faciliter les préparatifs militaires de Washington contre la Russie et la Chine.

Pour la bourgeoisie il faut donc d’urgence déployer des efforts pour « réinterpréter » la Première Guerre mondiale de façon à légitimer de nouvelles guerres impérialistes d'agression.

Ainsi, le 12 décembre, le Prince William dévoilait une statue commémorant la Trêve de Noël au National Memorial Arboretum. Cinq jours plus tard, un match de football, le « Jeu de la trêve », réunissant militaires britanniques et allemands, se tenait au Aldershot Football Club. L’argent collecté était versé à des organismes de bienfaisance militaires britanniques et allemands et on notait la présence de spectateurs éminents tel que le Chef d’Etat major, le général Sir Nicholas Carter.

Le 19 décembre, le ministre des Finances George Osborne annonçait qu’il supprimait la TVA sur l’hymne de charité à la Trève All Together Now, enregistrée par le Peace Collective. Osborne a déclaré qu'il était « on ne peut plus normal que nous utilisions le centenaire de la Trêve de Noël de 1914 pour commémorer la mémoire de nos soldats qui ont combattu pour ce pays durant la Première Guerre mondiale et soutenir nos courageuses forces armées qui continuent à se battre pour défendre la Grande-Bretagne ».

Il ne fait aucun doute que les artistes y participant ont été consternés par les commentaires d’Osborne. Le morceau avait été écrit par Peter Hooton du groupe The Farm, en hommage à la fraternisation de 1914. Hooton a dit à propos de la Trêve de Noël que « c'était un acte spontané d'humanité qui transcendait les horreurs et la barbarie de la Première Guerre mondiale et c'est une histoire qui résonne encore 100 ans après. C'est une histoire d'espoir et de paix qui doit être racontée maintes et maintes fois. »

Mais c’est le fait que cet acte spontané ait été de si courte durée et qu’il ait finalement été infructueux qui lui donne tout son pathos. Non seulement le carnage a repris, mais il a pris un caractère encore plus meurtrier. A son terme, en novembre 1918, la guerre avait coûté la vie à seize millions de personnes et fait vingt millions de blessés, ce qui en fait un des conflits les plus meurtriers de l'histoire.

La leçon durable de la Trêve de Noël, d’une actualité brûlante aujourd'hui, est que le vrai coup porté à la cause de la solidarité prolétarienne l’avait été des mois auparavant par la trahison de la Seconde internationale.

Lors de son congrès de Bâle en 1912, les partis marxistes et socialistes y prenant part avaient mis en garde contre les dangers d’une guerre et pris la résolution de faire tout leur possible pour l'empêcher. Dans le cas où cela s’avérerait impossible, les sections de l’Internationale s’étaient engagées à utiliser la crise créée par la guerre pour hâter le renversement du capitalisme.

Cet engagement fut rompu lorsque, le 4 août 1914, le Parti social-démocrate allemand (SPD) – la section la plus importante et la plus influente de la Seconde internationale – vota en faveur des crédits de guerre demandés par le Kaiser.

D’autres sections devaient suivre. « Le 4 août 1914, la social-démocratie allemande a abdiqué politiquement et en même temps l’Internationale socialiste s'est effondrée », a écrit Rosa Luxemburg. La trahison n’a été contestée que par une poignée de marxistes, en particulier par le dirigeant bolchevique russe Vladimir Lénine.

En réponse à la nouvelle des fraternisations de Noël, Lénine a posé la question de savoir quel eût été le résultat si les dirigeants de la Seconde internationale, plutôt que « d’aider la bourgeoisie », avaient constitué « un Comité international pour une agitation en faveur “de la fraternisation et de tentatives d'établir des relations amicales” entre les socialistes des pays belligérants, tant dans les “tranchées” qu’au sein des troupes en général. » (Lénine : le Slogan de la guerre civile illustré, 29 mars 1915 [traduit de l’anglais]

Analysant les racines de la guerre mondiale dans le contexte de la crise historique du capitalisme mondial, Lénine insistait sur le fait qu'une nouvelle internationale devait être construite pour mettre en œuvre les tâches révolutionnaires dans l'époque de l'impérialisme. 

Cette troisième Internationale, insistait-il, ne pourrait être formée que par le biais de la lutte la plus implacable contre toutes les formes de l'opportunisme national – non seulement celui de la Seconde internationale, qui avait déserté ouvertement pour rejoindre le camp de sa « propre » bourgeoisie, mais aussi de ceux qui sur la « gauche » cherchaient à lui fournir une couverture. 

C'est sur la base de cette perspective que le parti bolchevique, sous la direction de Lénine et de Trotsky, a mené la Révolution russe d’Octobre 1917. Conçue comme la première bataille de la révolution socialiste mondiale, c’est la prise de pouvoir de la classe ouvrière russe qui devait réaliser les aspirations exprimées dans la Trêve de Noël et obliger la bourgeoisie à mettre un terme à la guerre. 

(Article original paru le 24 décembre 2014)