La signification de l'élection de Syriza en Grèce

Par Chris Marsden
29 janvier 2015

Syriza et son chef Alexis Tsipras ont été en mesure d’exploiter le mécontentement de masse causé par les mesures d'austérité brutales imposées à la population grecque depuis 2010. Mais la victoire électorale de Syriza n'exprime pas pour la classe ouvrière grecque ou de sa part un développement politique, une avancée, un progrès ou quoi que ce soit de ce genre.

Par son origine, sa composition sociale et politique, Syriza est un parti bourgeois, un de ces partis parmi tant d’autres qui, comme les démocrates du président Obama aux Etats-Unis, arrivent au pouvoir grâce à des promesses d’« espoir » et de « changement », et imposent ensuite une politique d'austérité et de guerre. Syriza trahira inéluctablement et ce, plus tôt que tard, l’aspiration cyniquement exploitée à une fin des privations et de la souffrance sociales.

Rien n'illustre mieux la vraie nature de la politique de Syriza que le choix de son partenaire de coalition. Les Grecs indépendants sont un parti droitier, nationaliste, formé en 2012 par Panos Kammenos, ancien ministre adjoint de la marine marchande et membre du parti conservateur Nouvelle Démocratie. Il a été décoré, avec dix autres députés de la Nouvelle Démocratie, par le président français conservateur Nicolas Sarkozy.

Les Grecs indépendants font de l’agitation contre l'immigration et le multiculturalisme, tout en préconisant un système chrétien orthodoxe d'éducation et la formation d'un patriotique « Front démocratique ». Kammenos s'insurge contre « les usuriers de l'étranger » et il a récemment affirmé que les juifs grecs payaient moins d'impôts que les autres et jouissaient d’un traitement préférentiel.

Les médias dépeignent l’alliance de Tsipras et des Grecs indépendants comme une « surprise » mais c’est précisément avec cette alliance en vue que le dirigeant de Syriza a conduit sa campagne électorale. Dans son dernier meeting électoral ont prédominé les appels à « une nouvelle alliance sociale et patriotique » et à la fin de « l'humiliation nationale », tout comme les appels aux sentiments chauvins anti-allemands. Parmi ses premiers actes publics après l'élection figurait la réception de Tsipras, à sa demande, par l'archevêque d'Athènes et de Grèce, Ieronymos II.

Tsipras et Syriza ont d'autres amis notables à l'extrême droite. Leur victoire a été saluée par Marine Le Pen, la dirigeante du Front national en France, comme une « gifle démocratique monstrueuse » donnée par « le peuple grec » à l'Union européenne.

Le New York Times a pratiquement approuvé la victoire de Syriza comme seul moyen de sauver le capitalisme grec et l'Union européenne. Dans un éditorial publié lundi sur son site web, le Times notait avec satisfaction que Tsipras avait « signalé aux Européens qu'il était prêt à modérer ses ambitions une fois au pouvoir. »

Le journal a demandé à la chancelière allemande Angela Merkel de renégocier la dette grecque et de collaborer avec Syriza. Il écrit: « La Grèce a besoin d'espace pour respirer, non seulement pour donner à M. Tsipras une chance de redresser la situation du pays, mais aussi dans l’intérêt du reste de l'Europe. » Puis donnant au nouveau Premier ministre ses ordres de route, il a déclaré: « Bien sûr, M. Tsipras doit faire usage de son mandat populaire pour faire passer les réformes internes fondamentales que son prédécesseur, Antonis Samaras, avait entamées. »

Tout cela sera déclaré sans importance par les nombreux apologistes de Syriza parmi les groupes petits-bourgeois soi-disant de gauche. Ceux-ci ont applaudi Syriza, l’ont présenté comme de « gauche » ou « socialiste » et même (à en croire la « Gauche unitaire » anglaise), comme la tête d'un « gouvernement ouvrier » qui, nous dit l’ISO (Organisation socialiste internationale) des Etats-Unis, « a besoin du soutien des travailleurs et des mouvements sociaux de toute l'Europe. »

Syriza n’affirme rien de tel. Tsipras a déclaré avant l'élection: « Syriza ne veut pas l'effondrement mais le sauvetage de l'euro... Et sauver l'euro est impossible pour les États membres lorsque la dette publique est hors de contrôle. » Celui qu’il envisageait à ce moment comme ministre du Développement, George Stathakis, a déclaré au Financial Times, « Nous voulons rendre la vie plus facile aux gens d'affaires, pour aider à éliminer les problèmes de bureaucratie dont ils se plaignent. »

Si Syriza est socialiste, cela a certainement échappé à l'attention de l'oligarchie financière. Le jour de sa victoire électorale, l'euro s’est remis d'une baisse record vis-à-vis du dollar américain et tous les principaux marchés boursiers du monde se sont mis à la hausse. Les grands investisseurs du monde entier croient de toute évidence que Tsipras est, comme l'avait dit Margaret Thatcher de Mikhaïl Gorbatchev, quelqu'un avec qui on peut parler affaires.

Syriza est arrivé au pouvoir sur un programme qui articule les intérêts d'un secteur puissant de la bourgeoisie grecque et d’une couche fortement privilégiée de la classe moyenne. Il s’adresse toutefois à des forces plus puissantes encore: les bourgeoisies impérialistes d'Europe et des États-Unis.

Les mesures d'austérité, exigées surtout par l'Allemagne, n'ont pas résolu la crise économique qui a éclaté en 2008, mais l'ont exacerbée. La destruction du niveau de vie des travailleurs qui va de pair avec la thésaurisation pratiquée par les grandes banques et les grands investisseurs internationaux, menace de plonger l'Europe, et, avec elle l'économie mondiale, dans une spirale déflationniste et une dépression plus sévère encore.

Le New York Times a averti ce mois-ci que l'économie européenne avait atteint un « point d'inflexion psychologique » avec, pour la première fois depuis le plus fort de la crise financière mondiale, en 2009, une inflation négative. Le Times écrit que « les dernières données renforcent encore l’inquiétude que l'Europe ne se dirige vers une nouvelle crise économique et financière. »

C’est ce qui a conduit la Banque centrale européenne (BCE) à annoncer le 22 janvier un programme d'assouplissement quantitatif (AQ), l'Allemagne s’y opposant. Ce programme implique l’achat mensuel de valeurs mobilières des secteurs public et privé combinés – y compris l’achat d’obligations d’Etat – totalisant au moins 1100 milliards d'euros d’ici 2016.

L’initiative, à la fois préconisée et saluée par Tsipras, n'a rien à voir avec une fin de l'austérité. L’architecte de ces mesures, le chef de la BCE Mario Draghi, a demandé que l’AQ aille de pair avec des « progrès importants sur le plan des réformes structurelles – des marchés du travail plus souples, moins de bureaucratie, la réduction des impôts, » en particulier dans les pays très endettés du sud de l’Europe. Draghi a déclaré que dans ces pays : « Les réformes ont attendu trop longtemps. Il est maintenant temps de les mettre en œuvre. Voilà mon message. »

Comme pour les précédentes mesures de relance, quelle que soit la quantité d’argent injectée dans l'économie, celle-ci sera acheminée vers les banques et les grandes sociétés et sera payée par la classe ouvrière. On instruira Syriza de mettre en œuvre toutes les attaques jugées nécessaires par l'UE, la BCE et le FMI.

S'il y a une renégociation du « Mémorandum » régissant les conditions de remboursement de la dette grecque, elle se limitera à donner à Syriza un peu plus de temps pour imposer des mesures réactionnaires à une population travailleuse politiquement combative et socialement à bout.

« Notre motivation à travailler avec le nouveau gouvernement grec pour qu’il maintienne le cap de la reprise est grande », a déclaré Jeroen Dijsselbloem, parlant au nom des ministres des Finances de la zone euro. Il a ajouté, « Nous devons tous nous rendre compte, et le peuple grec doit se rendre compte, que les principaux problèmes de l'économie grecque n'ont pas disparu et n'ont même pas changé du jour au lendemain par le simple fait qu’une élection a eu lieu. »

Tsipras fera peut-être initialement quelques maigres concessions, symboliques, à l’opinion populaire. Celles-ci seront cependant conçues pour gagner le temps nécessaire à une réorientation de la politique de la bourgeoisie, à une réorganisation de l'État, à désorienter et démoraliser la classe ouvrière, avant que ne soit lancée un assaut plus décisif.

Pendant les visites de Tsipras aux États-Unis et dans diverses discussions avec les responsables américains, la CIA aura sollicité des assurances de sa part que la Grèce allait poursuivre une politique étrangère totalement alignée sur les intérêts essentiels de la bourgeoisie américaine. La situation de la Grèce en Méditerranée et sa proximité avec le Moyen-Orient la rendent cruciale pour les Etats-Unis sur le plan géopolitique dans leur confrontation avec la Russie et la Chine.

On aura aussi questionné Tsipras sur l'attitude de Syriza vis-à-vis de l'investissement chinois croissant en Grèce, de la crise en Ukraine et de l'encerclement de la Russie par l'OTAN. Les mois à venir révèleront les dangereuses implications des assurances qu'il a sans aucun doute fournies.

Le Comité international de la Quatrième internationale rejette avec mépris l'excuse politique avancée par la pseudo-gauche petite-bourgeoise pour justifier son agenda pro-capitaliste et son soutien à Syriza –l’excuse qu'un gouvernement Tsipras serait une « expérience » nécessaire à la classe ouvrière, grâce à laquelle elle en viendrait à comprendre la nécessité d’une politique véritablement socialiste.

Ces sophismes ne sont avancés que dans le but de s’opposer à l’apparition d'un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière, qui ne sera possible que si l’on démasque sans relâche Syriza politiquement. C’est la tâche qu’a entreprise le World Socialist Web Site pour préparer les travailleurs et les jeunes aux luttes décisives qui les attendent en Grèce et au plan international.

(Article original publié le 27 janvier 2015)