La perspective banqueroutière de « Blockupy »

Officiellement, les blocages, manifestations et rassemblements organisés le 18 mars (voir: Mobilisation policière massive à Francfort-sur-le-Main) lors de l’inauguration du nouveau siège de la Banque centrale européenne (BCE) à Francfort étaient dirigés contre la politique d’austérité en Europe. Mais en réalité, ces actions avaient un but très différent. Elles devaient fournir une couverture au parti Die Linke et à ses alliés européens, notamment Syriza en Grèce et Podemos en Espagne, au moment où ceux-ci devenaient les instruments les plus importants pour l’application de cette politique.

Les protestations de Francfort eurent lieu entre deux événements importants.

Il y a un mois, le gouvernement Syriza a laissé tomber la promesse faite avant l’élection d’en finir avec la politique d’austérité. Il a trahi en tous points la population appauvrie dont les voix l’avaient porté au pouvoir. Syriza a promis à l’euro groupe de poursuivre les mesures d’austérité du gouvernement grec précédent, de préparer de nouvelles coupes sociales, d’honorer rapidement les obligations financières envers tous les créanciers et de maintenir la collaboration avec les inspecteurs de la « troïka » (BCE, FMI et UE) (voir : La capitulation de Syriza et ses leçons pour la classe ouvrière. »

Une semaine après les actions de protestations, le premier ministre grec Alexis Tsipras a rendu visite à la chancelière allemande Angela Merkel (Voir : Tsipras à Berlin). Les deux chefs de gouvernement ont promis d’établir un partenariat respectueux et Tsipras a réaffirmé sa volonté de continuer la politique d’austérité en étroite collaboration avec l’UE et le gouvernement allemand.

Cette capitulation n’a pas échappé à ceux, nombreux, qui espéraient un changement politique après la victoire électorale de Syriza. Elle a également affecté les alliés européens de Syriza. Podemos a obtenu 15 pour cent des voix aux élections de dimanche dernier en Andalousie, loin des résultats escomptés. En Allemagne, Die Linke est de plus en plus considéré pour ce qu’il est vraiment – un parti bourgeois pro-capitaliste peu différent du Parti social-démocrate (SPD), des Verts et de l’Union chrétienne-démocrate (CDU).

Dans ces circonstances, Syriza, Podemos et Die Linke manquaient cruellement d’une nouvelle caution de gauche. Blockupy était tout à fait prêt à la leur procurer.

Derrière son nom – une combinaison entre blockage et occupy – se cache un vaste réseau allant d’Attac à divers groupes syndicaux et incluant Die Linke, de nombreux groupes de la pseudo-gauche comme la Ligue socialiste révolutionnaire (Revolutionär Sozialistische Bund, RSB) et l’Alternative socialiste (Sozialistische Alternative, SAV), divers forums et initiatives, ainsi que des groupes autonomes et anarchistes, tels que la Gauche interventionniste (Interventionistische Linke, IL) ou l’alliance « Tout ou Rien » (« UmsGanze »).

Si ces organisations ont des divergences politiques, elles sont unies sur une question: le rejet de tout mouvement indépendant de la classe ouvrière dans le but de renverser le capitalisme. Leur perspective se limite à faire pression sur la BCE et d’autres institutions capitalistes pour que, en plus des banques et des ultra-riches, les couches les plus affluentes de la classe moyenne puissent tirer profit de la politique de celles-ci.

Certains membres de Blockupy agissent ouvertement en conseillers de la politique bourgeoise. En ce qui les concerne, les protestations contre la BCE ne servent que de tremplin pour une carrière politique. Ils interprètent le terme « occupy » littéralement – ils ne veulent pas abolir la BCE mais bien plutôt occuper un fauteuil confortable dans le nouveau palais de verre sur la rive du Main. Sven Giegold, qui a longtemps été le visage d’Attac en Allemagne, a précisément décroché un tel emploi. Il représente les Verts au Comité des affaires économiques et monétaires du parlement européen où il veille au respect des critères définis par la zone euro.

C’est aussi la raison pour laquelle l’énorme trahison commise par Syriza n’a pas affecté ces gens. Ce qui les a enthousiasmé chez Syriza n’a jamais été sa campagne de promesses creuses mais bien plutôt la perspective de remporter des sièges gouvernementaux pour leur propre compte, ainsi que des salaires lucratifs.

D’autres membres de Blockupy recourent à des méthodes de protestation plus conséquentes – blocages et désobéissance civile. Mais le caractère radical de leurs méthodes est en proportion inverse à leurs objectifs politiques. Eux aussi ne cherchent qu’à exercer une pression sur la BCE afin de mieux adapter sa politique aux intérêts de la classe moyenne aisée. Ils expriment leur haine envers la classe ouvrière plus ouvertement que n’importe quelle autre partie de ce mouvement.

Dans leur appel à bloquer la BCE, la Gauche interventionniste (IL) a rejeté le blâme sur la grande majorité de la population et dit que celle-ci considérait « toutes les luttes sociales actuellement menées » comme étant synonyme de « chaos », et leur préfère « l’ordre capitaliste réellement existant. » Dans son appel à manifester, l’alliance « UmsGanze » a insulté les travailleurs allemands et les a appelé des « hamsters qui tournent dans leur roue » et qui vivent aux dépens des pays du Sud, qui ne veulent que se « saouler après le boulot, faire du jogging, rêver d’un abonnement à Landlust et jouer à World of Warcraft. »

Les deux groupes sont issus des protestations parfois violentes qui s’étaient déroulées contre le sommet du G8 à Heiligendamm en 2007. Ils sont proches des milieux libertaires et anarchistes et font partie de Blockupy.

Die Linke utilise délibérément le mouvement Blockupy pour mobiliser du soutien pour sa politique droitière et pour celle de Syriza. Le parti avait en grande partie assuré lui-même l’organisation des protestations de Francfort. La direction nationale du parti avait décidé dès le 24 janvier de « soutenir financièrement les protestations de Blockupy à hauteur de 7.000 euros. »

Le rassemblement fut annoncé par Ulrich Wilken, le président de Die Linke dans le Land de Hesse, et la vice-présidente du parti, Sahra Wagenknecht qui, aux côté de Giorgos Chondros de Syriza et de Miguel Urban de Podemos, faisait partie des orateurs en vue qui ont pris la parole à la fin de la principale manifestation.

Wagenknecht a chanté les louanges de Syriza et vanté son rôle exemplaire. Elle a dit que « la Grèce avait montré comment l’on pouvait faire tout simplement table rase d’un système de partis corrompus en amenant au pouvoir une nouvelle force. » Chondros a cherché à encourager les fonctionnaires de Die Linke et les bureaucrates syndicaux présents et a dit « L’exemple de Syriza montre que tout est possible en politique. Jadis un très petit parti, nous sommes maintenant le parti qui forme le gouvernement. »

Cette glorification de Syriza est partagée par tous les membres de Blockupy. Dans un communiqué publié après les actions de protestation, les cercles dirigeants du mouvement ont expliqué que « la courageuse décision prise par les gens aux élections en Grèce, » est « une inspiration pour des millions de personnes à travers l’Europe, elle leur montre qu’une société est possible en dehors de la tristesse du capitalisme. »

La Gauche interventionniste avait annoncé en amont des protestations que Syriza était « une troisième possibilité, une possibilité de gauche, la possibilité d’une alternative sociale au-delà de la politique d’austérité honteuse dictée par l’UE. » Le groupe a qualifié Syriza et Podemos de « début du printemps européen. »

Même des dirigeants conservateurs de Die Linke ont reconnu l’utilité des groupes existant au sein du milieu ‘autonome’ et ce, bien que leurs méthodes soient parfois en marge de la légalité. Depuis son élection à la présidence nationale de Die Linke en 2012, Katja Kipping s’est efforcée de promouvoir une collaboration plus étroite avec eux. La propre fondation du parti, la Fondation Rosa Luxemburg, finance régulièrement les événements de la Gauche interventionniste et soutien bon nombre de ses membres grâce à l’attribution de bourses. Ces derniers leur rendent la pareille en soutenant Die Linke.

Une opposition réelle aux dictats d’austérité de la BCE, de l’UE et du gouvernement allemand exige la construction d’un parti révolutionnaire qui unisse la classe ouvrière européenne et internationale sur la base d’un programme socialiste. Ceci n’est possible qu’en menant une lutte politique et théorique inlassable contre Syriza, Die Linke et leurs partisans au sein du mouvement Blockupy.

(Article original paru le 27 mars 2015)

 

 

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