La guerre nazie d’anéantissement contre l’Union soviétique: Deuxième partie

La politique nazie sur le front de l’Est en 1941: Guerre totale, génocide et radicalisation

Par Clara Weiss
16 mars 2015

Ci-dessous, la deuxième et dernière partie du compte rendu en deux parties de l’ouvrage Nazi Policy on the Eastern Front, 1941: Total War, Genocide, and Radicalization [La politique nazie sur le front de l’Est en 1941: Guerre totale, génocide et radicalisation], ed. by Alex J. Kay, Jeff Rutherford, David Stahel, Rochester University Press, 2012, 359 p. La première partie de ce compte rendu a été mise en ligne le 14 mars. 

Toutes les citations renvoient, sauf indication contraire, à l’ouvrage.

L’Opération Barberousse et l’Holocauste

Le début de l'Opération Barberousse du 22 juin 1941 a constitué un tournant dans l'Holocauste et a été étroitement lié à la décision de mettre en œuvre la «solution finale» – la destruction presque totale des Juifs européens. Bien que largement admis parmi les universitaires, ce sujet n'a jusqu'à présent pas pénétré la conscience populaire ou la compréhension générale de l'Holocauste.

Dans l'idéologie du nazisme allemand, l'image du «bolchevique juif» a occupé une place centrale dans son antisémitisme virulent. Précisant sa pensée sur cette relation, l'historien israélien Leonid Rein écrit:

«Les Allemands avaient l’intention dès l’origine, non seulement de vaincre les armées ennemies, mais aussi de supprimer et d'anéantir les porteurs réels ou imaginaires de l'idéologie bolchevique adverse. Pour les nazis, les principaux porteurs de l'idéologie communiste étaient juifs. Les millions de Juifs vivant dans les territoires envahis étaient considérés comme l'incarnation même du proverbial bolchevisme juif qui dominait l'État soviétique, dont l'image avait été propagée par Hitler et d'autres dirigeants nazis bien avant leur arrivée au pouvoir en Allemagne. Ainsi, l'extermination des Juifs soviétiques a été perçue non seulement comme l'anéantissement d'un ennemi racial, mais aussi comme une condition préalable à la réalisation des objectifs géopolitiques nazis à l'Est.» [P. 220]

En fait, jusqu'en 1941, les dirigeants nazis, tout en étant violemment antisémites, n'avaient pas de plans concrets pour l'élimination physique des Juifs d'Europe. Ils étaient mis à l’écart de la vie économique et impitoyablement dépouillés, d'abord en Allemagne, puis dans les territoires occupés; des camps de travail et des ghettos avaient été mis en place en Pologne dès le départ; des fusillades de masse des Juifs, mais aussi des pogroms provoqués eurent lieu dans plusieurs villes.

Toutefois, la solution du «problème juif» était encore vue comme passant par une émigration de masse forcée. Le plus connu de ces projets est celui de 1940, quand le gouvernement nazi a spéculé sur la possibilité de déporter tous les Juifs d'Europe à Madagascar. Cependant, cela aurait nécessité la défaite militaire préalable de la Grande-Bretagne. De ce fait, le prolongement de la guerre sur le front occidental a incité les nazis à abandonner cette idée au début de 1941.

Bien qu'il n’existe aucun ordre officiel pour l'extermination totale des Juifs soviétiques avant juin 1941, les procès d'après-guerre contre les dirigeants nazis y ont fait référence. (Il faut également noter qu'il n’existe presque aucun document officiel du processus décisionnel des dirigeants nazis sur la «solution finale», étant donné que les nazis ont été extrêmement prudents, en premier lieu de ne pas produire beaucoup d'entre eux et en deuxième lieu de détruire tout ce qui pouvait l’être à la fin de la guerre.)

Ce qui ressort clairement, cependant, et qui est puissamment illustré dans cet ouvrage, c'est que l'anéantissement presque complet des Juifs dans tous les territoires conquis a commencé dès les premiers jours de l'Opération Barberousse.

En Lituanie, 180.000 sur un total de 220.000 Juifs furent tués en pas plus de six mois. Ceci inclue la culturellement et historiquement importante communauté juive de Vilnius, la «Jérusalem de la Lituanie». En Lettonie, près de 50 pour cent des Juifs étaient déjà morts en octobre 1941. L’Estonie fut déclarée libérée des Juifs («Judenfrei» dans la terminologie nazie) vers la fin de 1941. Comme le souligne Leonid Rein, cette mise à mort rapide de la population juive a été rendue possible avant tout en raison de la «collaboration à grande échelle des forces nationalistes locales». [P. 231]

Dans la partie orientale de la Biélorussie, pratiquement l'ensemble de la population juive avait été exterminé à la fin de l'année. La plupart des Juifs de l’ouest de la Biélorussie, qui était récemment devenu une partie de l'Union soviétique, avaient également été assassinés. Des camions à gaz destinés au meurtre des Juifs ont commencé à être utilisés au début de 1942, avant que les chambres à gaz d'Auschwitz n’aient commencé à fonctionner.

Bien que cela ne soit pas évoqué dans ce livre, il convient de préciser que la destruction des Juifs soviétiques a également signifié la liquidation d'une partie importante de la population urbaine; en Europe de l'Est, les Juifs constituaient traditionnellement entre 10 et 50 % des villes les plus importantes.

Parallèlement à ces événements en Union soviétique, une vaste préparation pour l'extermination des Juifs à Auschwitz et dans d’autres Vernichtungslager (camps d'extermination) a été entreprise. La Conférence de Wannsee a suivi le 20 janvier 1942 et a marqué le début de l'extermination massive des Juifs d'Europe dans les chambres à gaz d'Auschwitz et dans des camps semblables.

A cette époque, 800.000 Juifs avaient déjà été tués au total dans les territoires soviétiques. Avant la libération de ces territoires par l'Armée rouge, 700.000 autres Juifs devaient mourir aux mains des Einsatzgruppen des SS et de leurs collaborateurs locaux en Union soviétique.

Le rôle des collaborateurs locaux et des puissances de l'Axe de l'Europe de l'Est dans l'Holocauste

L'un des sujets les plus importants politiquement abordés dans le livre est le rôle des nationalistes locaux et des puissances de l'Axe – Roumanie, Hongrie et Slovaquie – qui ont rejoint la campagne menée par les nazis contre l'Union soviétique. Aujourd'hui, les héritiers historiques de ces forces, dont l'influence s'est développée depuis la dissolution de l'URSS en 1991, sont mobilisés par l'impérialisme comme soutien pour une guerre contre la Russie.

En dehors de la droite radicale collaborationniste dans les pays baltes et la Biélorussie, la milice ukrainienne, composée en grande partie des partisans de l'organisation fasciste ukrainienne OUN, a joué un rôle important dans l'Holocauste, non seulement en Ukraine, mais aussi en Biélorussie.

Un essai de l'historienne américaine Wendy Lower porte sur le rôle des puissances de l’Axe de l’Europe orientale dans l'Holocauste en Ukraine. Les forces de l'Axe fournirent un sur six des soldats qui marchèrent sur l'Union soviétique sous le drapeau nazi. Les régimes d'extrême droite des puissances de l'Axe partageaient l’anticommunisme violent des nazis, qui, en Europe orientale, était étroitement lié à l'antisémitisme radical.

Dans l'Holocauste, le rôle le plus important après l'Allemagne nazie a été joué par le régime fasciste roumain de Ion Antonescu. La Roumanie a rejoint l’opération Barberousse après qu’Hitler ait promis à Antonescu des gains territoriaux en Transnistrie, Bucovine et en Bessarabie. Tous ces territoires et en particulier la Bucovine (qui ne figure plus sur les cartes) avaient une importante population juive avec de longues traditions historiques.

Ion Antonescu et Adolf Hitler au Führerbau à Munich en juin 1941 [© Bundesarchiv]

Dès le début, Antonescu a décidé de chasser tous les Juifs des villages de ces régions. En Transnistrie, un vaste réseau de camps de concentration et de ghettos fut mis en place. C’est là que quelque 250.000 Juifs et 12.000 Roms ont été assassinés.

Les forces roumaines ont été fortement impliquées dans certains des pires massacres de Juifs dans ce qui est aujourd'hui l'Ukraine. Dans l'un des massacres les plus notoires de la Shoah, le massacre d'Odessa (22-24 octobre 1941), qui a été ordonné directement par Antonescu, quelque 35.000 Juifs ont été assassinés. Fournissant un aperçu de la barbarie de cette débauche de violence, Lower écrit:

«Les méthodes roumaines de meurtres ont notamment consisté à lancer des grenades et à fusiller les Juifs qui avaient été entassés par milliers dans des constructions en bois. Dans un acte qui rappelle le bûcher des Juifs de Strasbourg au XVe siècle, les Roumains menèrent de force les Juifs sur la place du port et les brûlèrent vifs. Sauf que dans la version du XXe siècle, les Roumains ne permettaient pas aux Juifs de se sauver en se soumettant à la conversion (baptême). Ainsi, la barbarie des guerres religieuses a été surpassée par ces campagnes modernes de colonisation et de purification nationale.» [Pp. 205-206]

Quelques semaines plus tard, au moins 48.000 Juifs ont été abattus à Bogdanivka le jour de Noël, par des soldats roumains, des SS allemands et par la milice ukrainienne, ainsi que d'autres collaborateurs.

Un rapport de 2004 a établi que pour l’ensemble de ses actions, le régime d’Antonescu est responsable du meurtre de quelque 280.000 à 380.000 Juifs en Transnistrie, Bessarabie et Bucovine.

Le «Royaume de Roumanie» dans ses frontières de 1942]

Ce relevé historique des actions de la bourgeoisie roumaine est un sérieux avertissement aux travailleurs d'Europe de l'Est, compte tenu du fait que le gouvernement roumain est maintenant intimement impliqué dans les préparatifs de la guerre impérialiste contre la Russie, en attisant la guerre civile en Ukraine.

Les troupes hongroises, elles aussi, ont participé à des massacres monstrueux. En particulier, elles ont participé à la fusillade de quelque 23.600 Juifs lors du massacre de Kamianets-Podilsky du 27-28 août 1941 en Ukraine occidentale. Ce massacre a principalement visé les réfugiés juifs hongrois qui résidaient en Ukraine carpatique.

Charnier du massacre de Kamianets-Podilsky [© Yad Vashem Photo Archive]

Lower souligne que la «Question juive» était un élément important de la «Diplomatie de l’Europe orientale de l'Axe», où chaque puissance refusait d’accepter les Juifs sur ses territoires. Selon l'historien, «leurs points de vue du problème juif, bien que largement antisémites, étaient également au centre d’affrontements spécifiques concernant les frontières nationales et les gains territoriaux». [P. 197]

On est moins documenté sur la participation slovaque dans l'opération Barberousse. Cependant, le gouvernement de Tiso a été informé dès le début de la «solution finale» et il y souscrivait pleinement. En fait, les premiers Juifs déportés à Auschwitz en mars 1942 provenaient de Slovaquie. «Apparemment, Tiso était tellement pressé de débarrasser son pays des Juifs qu'il a payé cinq cents reichsmarks à Hitler pour chaque Juif déporté.» [P. 203]

L'importance de cet ouvrage

C’est de façon opportune que le présent volume a été publié à la veille de la nouvelle campagne ukrainienne menée par les impérialismes américains et allemands.

Alors que les atrocités de la guerre à l'Est sont imprimées au fer rouge dans la mémoire historique de la classe ouvrière d'Europe de l’Est et pareillement, d’Allemagne, pour la majorité de la population d’Europe occidentale et des États-Unis, l’opération Barberousse demeure en grande partie «la guerre inconnue».

Il y a certaines raisons historiques et politiques bien déterminées pour ce manque de connaissances, qui sont expliquées, en partie, par les éditeurs de l'ouvrage. Dans l'historiographie anglo-saxonne, les travaux sur la guerre nazie contre l'Union soviétique se sont consacrés en grande partie à l’histoire militaire en raison des conditions qui prévalaient pendant la guerre froide.

«En raison des circonstances de la Guerre froide et de la volonté d'intégrer l'Allemagne de l'Ouest dans le bloc de l'OTAN, les premières recherches sur la guerre sauvage dans l'Est se sont souvent réduites à des histoires purement opérationnelles... Tout d'abord, les dirigeants politiques et militaires américains et britanniques n'avaient aucune expérience de la lutte contre l'Armée rouge et ont cherché à en savoir autant que possible sur leur nouvel ennemi... Deuxièmement, beaucoup de ces travaux étaient fondés presque exclusivement sur les mémoires et les études des anciens hauts officiers allemands eux-mêmes... Le mythe d'une armée allemande honorable s’est fermement enraciné dans l'esprit collectif du monde occidental.» [P. 4-5]

Pour la bourgeoisie des États-Unis et de Grande-Bretagne, les crimes des nazis pâlissaient en comparaison avec le «crime» de la classe ouvrière russe renversant le tsarisme et le capitalisme en 1917 et retirant ainsi de vastes portions de la planète de l'orbite immédiate de l'impérialisme mondial. Dans leur anticommunisme et leur objectif de démembrement de l'Union soviétique, ils ont trouvé un terrain d'entente avec les anciens nazis.

Dans l'Allemagne de l'Ouest, à tous les niveaux, les anciens criminels de guerre – les juges, les médecins, les journalistes et les chefs militaires – furent pour l’essentiel autorisés à maintenir leurs positions ou à en obtenir de nouvelles, non moins prestigieuses. Certains des principaux criminels de guerre, tels que Reinhard Gehlen, qui a été directement impliqué dans l'opération Barberousse et la «solution finale», ont été directement embauchés par la CIA avec pour mission d’aider à construire le nouveau service secret allemand, le BND.

Plusieurs idéologues et universitaires de premier plan impliqués dans la préparation et l'exécution de la «Solution finale» ont poursuivi leur carrière d'écrivain en tant qu’idéologues de l'anticommunisme. Un exemple est celui de Peter-Heinz Seraphim, auteur du livre Les Juifs en Europe de l'Est, qui a servi d'inspiration et de ligne directrice pour les politiques des administrations militaires allemandes dans la persécution des Juifs de Pologne puis ailleurs en Europe de l'Est. [3] Après la guerre, avec le soutien des forces d'occupation américaines, il a travaillé pour Gehlen et devint un auteur anticommuniste populaire et un expert renommé de l'Europe de l’Est.

Les États-Unis ont pris le contrôle de la plupart des réseaux nazis d'ultra nationalistes et de collaborateurs fascistes en Europe de l'Est, s’appuyant en grande partie, pour leur stratégie de guerre secrète, précisément sur ces mêmes forces.

À sa parution, cet ouvrage a été justement salué dans des publications universitaires comme un ouvrage de référence en langue anglaise sur l’Opération Barberousse. Même si ces essais comportent des recherches inédites, ils consistent avant tout en des résumés succincts de certains des principaux résultats de la recherche historique des deux dernières décennies.

Avec l'ouverture des archives soviétiques auparavant closes en 1991, les études portant sur la guerre d'anéantissement et l'Holocauste ont reçu un élan puissant. De jeunes chercheurs allemands, en particulier, ont effectué d'importants travaux afin de révéler les crimes du régime nazi en Europe orientale. Cependant, très peu du flot de nouvelles publications a jusqu'à présent trouvé son chemin jusqu’au public de langue anglaise.

L'Union soviétique n'existe plus. Le démembrement de l'Union soviétique, que les nazis n’ont pu réaliser lors de la Deuxième Guerre mondiale, a été accompli par la bureaucratie stalinienne avec la dissolution de l'URSS en 1991 et la restauration du capitalisme. Toutefois, les intérêts géopolitiques et économiques de l'impérialisme mondial dans cette région du monde demeurent bien réels. En ce sens, la campagne de l'impérialisme américain et allemand se trouve dans la tradition de l’Opération Barberousse des nazis.

De ce point de vue, les documents historiques présentés doivent être étudiés par les travailleurs comme un avertissement de ce dont l'impérialisme est capable. Aussi, les impérialismes américains et allemands, sauf si la classe ouvrière internationale les en empêche, seront aujourd'hui encore plus brutaux dans la poursuite de leurs intérêts géopolitiques et économiques.

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[3] Dan Michman: The Emergence of Jewish Ghettos during the Holocaust, Cambridge 2011, pp. 45-101.

(Article original paru le 13 janvier 2015)