La montée de l'extrême-droite française et la banqueroute de la pseudo-gauche

Par Alexandre Lantier et Anthony Torres
16 avril 2015

Les documents préparés par le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) pour son congrès en janvier 2015 constituent un aveu lamentable de faillite politique. Une lecture de sa déclaration sur le néo-fascisme démontre que, selon l'analyse du NPA, sa propre action antimarxiste nourrit les succès électoraux du Front national (FN) et la montée de l’influence néo-fasciste. 

Dans le document sur le néo-fascisme adopté par le NPA, celui-ci souligne l'importance de la colère sociale contre Hollande et le Parti socialiste (PS) dans la montée du FN: « La montée des idées réactionnaires et de l’extrême droite est une des conséquences de la politique du gouvernement de la gauche libérale et du patronat combinée à l’adaptation des grandes confédérations syndicales à la politique du dialogue social, à l’absence aussi de perspective crédible du côté du mouvement ouvrier dans un contexte de crise globale du capitalisme ». 

Et le NPA là-dedans? Il est complice de tout ce qu'il fait semblant de dénoncer. Il a appelé à un vote pour le candidat de la « gauche libérale », François Hollande du PS, au second tour des présidentielles de 2012. Servant ainsi de caution soi-disant de gauche à la politique de guerre et d'austérité de Hollande, il bloque le développement d'un mouvement indépendant de la classe ouvrière et permet aux néo-fascistes du FN de se présenter en tant que seuls opposants du PS. 

Quant aux luttes ouvrières, le NPA s'en remet toujours aux appareils syndicaux, abandonnés par les travailleurs et financés à 95 pour cent par la bourgeoisie, qu'il sert fidèlement, pour les étrangler. Le NPA ne cesse depuis des décennies d'applaudir les centrales syndicales comme seules capable d'organiser les luttes, louant leur capacité de « peser » dans le dialogue avec l'Etat et le patronat. A présent, les charlatans du NPA avouent tout platoniquement que le « dialogue social » mené par leurs collègues syndicaux n’est qu’une stratégie des syndicats et du PS pour dévaliser la classe ouvrière. 

La banqueroute du NPA est totale et il proclame même qu'il n'a aucune « perspective crédible » à opposer au capitalisme. En tentant cyniquement de prendre ses distances avec Hollande, il établit un bilan dévastateur de ses propres activités sur près d’un demi-siècle. 

Le NPA déclare que « Hollande, reprenant un jeu politique pervers déjà pratiqué par Mitterrand, l'a lui-même intronisée dans sa position de 'première opposante.' Depuis 1981, la politique du PS chaque fois qu'il a été au pouvoir, totalement au service de la classe dominante, soutenu par le PCF, a favorisé la montée du FN ... ». 

Le NPA critique aussi l'idée d'un « Front républicain », allant de l'UMP au NPA en passant par le PS, pour faire barrage au FN. Il fait observer qu'une « telle démarche peut s'accompagner d'un antiracisme de type plutôt moral (et ne critiquant pas ou peu le système dominant), tel que défendu par SOS Racisme ». 

Ces passages soulèvent d'abord la responsabilité du prédécesseur du NPA, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Ce parti, dirigé par des ex-soixante-huitards « trotsko-guévaristes » devenus de plus en plus réactionnaires et embourgeoisés au fil des décennies, a participé à tout ce que dénonce le NPA. 

Rejetant le trotskysme et une orientation politique indépendante pour la classe ouvrière, la LCR formait un maillon essentiel du milieu petit-bourgeois de la pseudo-gauche qui a bloqué la formation d'un parti trotskyste révolutionnaire dans les années 1970. La réponse hostile du Parti communiste français (PCF) stalinien au soulèvement ouvrier dans la grève générale de 1968 l'avait discrédité auprès de larges masses de jeunes et d'ouvriers. La LCR a oscillé entre une stratégie consistant à bâtir une Union de la Gauche autour du PS nouvellement formé par François Mitterrand et un activisme petit-bourgeois autour du mouvement étudiant, sans aucun lien avec la classe ouvrière. 

En 1981, la LCR a appelé à voter au second tour pour Mitterrand, le candidat présidentiel du PS. Depuis lors, la classe ouvrière est devenue de plus en plus hostile au PS, suite aux guerres et aux mesures d'austérité de Mitterrand. La LCR et les autres partis de la pseudo gauche, par contre, ont maintenu leur orientation vers le PS, y compris lors des principales échéances électorales, permettant ainsi au FN de monter en se posant en tant que seule vraie alternative au PS. 

Quand le NPA dit que le PS a « toujours [été] au service de la classe dominante », il devrait donc ajouter, « tout comme nous-mêmes ». Sa déclaration essaie tout simplement de blanchir, par une critique superficielle du PS, son propre rôle à long terme dans la formation d'un establishment politique totalement hostile à la classe ouvrière. 

Plus récemment, si le NPA savait que le PS favoriserait la montée du FN après 2012, comme après l'élection de François Mitterrand en 1981, pourquoi a-t-il aidé à faire élire Hollande? N'est-ce pas parce que le NPA considérait la montée du néo-fascisme, plus ou moins prévue, comme une conséquence regrettable, mais gérable, de son soutien de longue date au PS? 

En appelant à voter Hollande, il voulait sécuriser tous les avantages matériels grâce auxquels la classe capitaliste s'achète les services d’un NPA/LCR: les invitations à passer à la télévision, les juteux contrats de publication avec les grandes maisons d'édition, les fiefs syndicaux, et le financement des projets des universitaires membres du NPA. Pour défendre ces avantages, la pseudo-gauche est prête à appeler à voter pour un gouvernement réactionnaire, à faire monter le néo-fascisme, et à bien plus encore. 

Sa tentative de cacher les liens matériels et politiques qui le rattachent à l'élite dirigeante, en critiquant l'association SOS-Racisme et le « Front républicain » anti-FN, est creuse et déloyale. Comme avec le PS, le NPA dénonce des politiques en cachant le fait qu'ils les a adoptées lui-même pour avancer son intégration dans l'élite dirigeante française après 1968. 

La LCR a travaillé étroitement avec le PS et une coalition de personnalités anticommunistes, dont Bernard Henri-Lévy, pour monter SOS-Racisme dans les années 1980. Leur but était de canaliser le mécontentement de masse provoqué par le « tournant de la rigueur » de Mitterrand en 1983, surtout parmi les jeunes de banlieue, avec des manifestations contrôlées par des organisations étroitement liées au pouvoir. Le chef de SOS-Racisme, Julien Dray, était un ancien de la LCR passé au PS tout en maintenant des relations avec la LCR. 

La LCR intervenait à l'intérieur de SOS-Racisme et c'est là qu'elle a débusqué Olivier Besancenot, jeune militant de SOS-Racisme avant d'être promu candidat présidentiel de la LCR en 2002, après des tractations secrètes entre Alain Krivine et des caciques du PS. L'analyse caustique faite par le NPA de l'antiracisme de SOS-Racisme et du jeune Besancenot décrit d'ailleurs assez bien « l'anticapitalisme » du NPA et du Besancenot adulte. C'est un anticapitalisme « de type plutôt moral (et ne critiquant pas ou peu le système dominant) », bref faux et hypocrite jusqu'à la moëlle. 

Quant au Front républicain, c'est une stratégie que la LCR a adoptée à maintes reprises, notamment lors des élections présidentielles de 2002. S'étant préparée à appeler au second tour à un vote pour le candidat PS, le premier ministre Lionel Jospin, la LCR ne s'attendait pas à ce que la profonde impopularité du gouvernement Jospin résulte dans son élimination au premier tour. Elle s'est retrouvée débordée par des manifestations de masse contre un second tour opposant le gaulliste Jacques Chirac au candidat frontiste, Jean-Marie Le Pen. 

Le Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI), qui publie le WSWS, a appelé à l'organisation d'un boycott actif du second tour, pour mobiliser la classe ouvrière politiquement et la préparer au mieux pour lutter contre la politique réactionnaire du candidat victorieux. La LCR a refusé cette ligne politique prolétarienne, proposée par le CIQI dans une lettre ouverte publiée sur le WSWS. 

Elle s'est alignée sur un Front républicain, appelant avec le reste de la classe politique bourgeoise à voter Chirac contre Le Pen, pour canaliser les manifestations derrière la droite et laisser entendre que les travailleurs pouvaient confier la lutte contre le néo-fascisme aux partis ouvertement bourgeois. La montée en puissance du FN et d'autres tendances néo-fascistes dans l'élite politico-médiatique française depuis 2002 démontre la banqueroute de cette perspective. 

A présent, le NPA déclare qu'il n'a aucune perspective viable et c'est le FN qui se pose en seul recours aux partis établis. La montée électorale du FN n'est d'ailleurs qu'un élément de la ruée de toute l'élite dirigeante vers une politique d'austérité et de guerre à outrance que seuls des partis d'extrême-droite auraient pu ouvertement assumer il y a à peine quelques décennies. L'évolution du NPA lui-même en témoigne: ayant appelé à voter pour le PS malgré son programme d'austérité, il a ensuite applaudi et défendu le putsch fasciste soutenu par l'OTAN en Ukraine en 2014. 

La banqueroute autoproclamée du NPA pose aux travailleurs des questions fondamentales de perspective et de stratégie politique. 

La LCR s'est dissoute en 2009 et a formé le NPA pour afficher sa rupture d’avec tout ce qui aurait pu la rattacher, même symboliquement, au trotskysme. Elle a rejeté la conception historique sur laquelle les Bolchéviks ont pris le pouvoir, et que le mouvement trotskyste a défendue après la dégénérescence stalinienne de l’Etat soviétique: que la révolution d'octobre représentait le début d'une époque marquée par la lutte mondiale du prolétariat, dirigée par des partis d'avant-garde marxistes, pour renverser le capitalisme et construire le socialisme. 

En appelant à voter Chirac en 2002, le NPA/LCR avançait une perspective opposée: que du moins après la barbarie du nazisme et du régime de Vichy, l'establishment politique bourgeois avait tiré la leçon qu'il fallait défendre tant bien que mal les acquis sociaux et les droits démocratiques essentiels contre des menaces comme celle du néo-fascisme. 

Cette conception fausse, qui sous-tendait aussi l'appel du NPA à voter Hollande, vole aujourd'hui en éclats. La politique agressive des puissances impérialistes en Ukraine risque de déclencher une guerre mondiale « totale » avec la Russie, selon l'aveu même de Hollande. En France comme en Hongrie, en Grèce, et dans d'autres pays d'Europe, la montée du néo-fascisme souligne l'aliénation profonde de la population vis-à-vis de la politique officielle et la fragilité croissante des institutions de la démocratie bourgeoise. 

Pour lutter contre la montée de l'extrême-droite, les travailleurs ont besoin de leur propre parti et d'une perspective politique trotskyste à opposer à la pseudo-gauche. Dans un reflet fidèle de ses intérêts de classe réactionnaires, la pseudo-gauche s'adapte maintenant à la montée des tendances néo-fascistes au sein de l'élite dirigeante qui pourraient résulter en l'installation d'un gouvernement FN en France. 

L'attitude du NPA envers cette possibilité est d'une légèreté remarquable: « L'accession au pouvoir d'un FN lissé constituerait un durcissement du régime capitaliste sans que cela soit un pouvoir fasciste (destruction des organisations ouvrières, suppression de la démocratie parlementaire et des libertés individuelles). Une telle situation n'enrayerait en rien le danger venant de l'extrême-droite. Le centre de gravité de la politique française serait poussé vers la droite extrême et ouvrirait un espace pour de nouveaux groupes fascistes, surtout dans un contexte de dégradation de la situation économique et sociale ». 

Ce n'est qu'une tentative éhontée de dissimuler les dangers posés par l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement d'extrême-droite. Le NPA minimise le caractère d'extrême-droite du FN, en écrivant benoîtement que l'installation d'un gouvernement FN « n'enrayerait en rien le danger venant de l'extrême-droite », qui pour le NPA semble venir d'ailleurs, de « nouveaux groupes fascistes ». La conception du NPA qui sous-tend cette formulation grotesque, et fausse, est que le FN serait « lissé » et débarrassé de ses traits fascistes avant d'accéder au pouvoir. 

En cela, le NPA rejoint les diverses forces médiatiques qui se concentrent sur la tentative de Marine Le Pen de « dédiaboliser » le FN et d'adoucir son image médiatique en supprimant des références trop voyantes à ses sympathies historiques pour Vichy et « l'Algérie française ». Mais l'opposition entre la ligne de « dédiabolisation » et la ligne ouvertement fasciste prônée par Jean Marie Le Pen n'est qu’une question tactique. 

Si les dédiabolisateurs prennent leurs distances par rapport à certaines provocations lancées par Le Pen père, ceci ne signifie pas pour autant un abandon du fascisme européen comme référence politique au FN. Toutes les composantes du FN ont accueilli favorablement l'année dernière le publiciste d'extrême-droite Eric Zemmour et son livre, Le suicide français, qui réhabilite Pétain et le régime de Vichy. Le livre avait été relu avant publication par le directeur de cabinet de Marine Le Pen, Philippe Martel. 

En fait, si l'aristocratie financière finissait par confier le pouvoir aux descendants politiques de Vichy, ce serait pour mener une politique violemment réactionnaire à l'international et contre les droits démocratiques et les acquis sociaux en France. L'action d'un gouvernement FN dépendrait non pas des prédictions angélistes du NPA, ou même des déclarations actuelles de Marine Le Pen. Elle répondrait avant tout aux besoins stratégiques de l'impérialisme français, confronté à une explosion de guerres à travers le monde, à une crise de l'euro qui menace de faire éclater l'Union européenne, et à la montée de la colère sociale parmi les travailleurs. 

Pour tenter de réprimer l'opposition à sa politique, il disposerait non seulement de l'armée déployée à présent sur le territoire français, mais également d'un appareil monstrueux de surveillance hertzienne contrôlé par les services de renseignement français, et d'un appareil policier qui se prépare à livrer la guerre urbaine aux banlieues immigrées. 

La réponse du NPA est de continuer sa lutte pour semer la confusion et démobiliser politiquement la classe ouvrière. Il prophétise paisiblement que les rituels de l'Assemblée Nationale et les appareils syndicaux, qu'il désigne abusivement comme des « organisations ouvrières », survivront à l'arrivée au pouvoir des néo-fascistes. Ce pronostic, fait apparemment pour rassurer ceux qui s'inquiéteraient de l'accession au pouvoir du FN, en dit long sur le caractère de classe de la pseudo-gauche. 

Sans le dire clairement, le NPA estime que les appareils syndicaux des soi-disant « organisations ouvrières », et le NPA lui-même d'ailleurs, sont passés de l'autre côté de la barricade et pourraient très bien s'intégrer à un régime néo-fasciste. 

La banqueroute de la pseudo-gauche indique le gouffre social et politique qui sépare l'ensemble de l'establishment politique bourgeois de la classe ouvrière. Derrière le nombre croissant d'électeurs qui votent FN par colère et par désespoir et l'impopularité des sociaux-démocrates et de la pseudo-gauche se profile une explosion de conflits de classe dirigés contre un système capitaliste en faillite. 

Ces luttes ne peuvent se faire sous le contrôle politique d'organisations de la pseudo-gauche qui proclament qu'elles n'offrent pas d'alternative et qui s'adaptent à la montée du néo-fascisme. La première tâche à laquelle les travailleurs et les jeunes, en France et à travers le monde, sont confrontés, est la construction de partis trotskystes, de sections du CIQI, pour donner une perspective et une direction politique aux luttes des travailleurs.