Stagnation économique et parasitisme financier dominent la réunion du FMI et de la Banque mondiale

Par Nick Beams et Barry Grey
20 avril 2015

La réunion de printemps du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale s’est tenue à Washington le week-end dernier dans les conditions d’une stagnation continue de l’économie réelle, combinée à des niveaux sans précédent de parasitisme financier et d’inégalité sociale.

Les cours des actions aux États-Unis, en Europe et en Asie ont atteint des sommets inégalés et les multinationales ont amassé une trésorerie énorme de l’ordre de quelques 1,3 mille milliards de dollars, alimentés par le crédit bon marché des banques centrales et les attaques des gouvernements et des entreprises sur les salaires et le niveau de vie des travailleurs. Pourtant, le FMI met en garde dans sa Perspective économique mondiale, mise à jour et publiée la semaine dernière, que l’économie mondiale restera enfermée pour une période prolongée dans un modèle de croissance lente, un chômage élevé et une dette élevée.

Dans un changement marqué par rapport aux projections économiques précédentes, le FMI reconnaît qu’il y a peu de perspective d’un retour au niveau de croissance qui prévalait avant la crise financière de 2008, en dépit des milliers de milliards de dollars de subventions publiques aux marchés financiers. Cela équivaut à une reconnaissance tacite que la crise inaugurée par l’effondrement de Wall Street il y a près de sept ans est d’un caractère fondamental et historique, et que les problèmes sous-jacents du système capitaliste mondial n’ont pas été résolus.

Un échantillon des titres des articles publiés la semaine dernière par le Financial Times donne une idée du malaise grandissant. « Un avenir économique qui pourrait ne jamais s’améliorer », « Le FMI avertit d’une longue période de croissance plus faible », « Le paradis débiteur de l’Europe va finir dans les larmes », « QE [AQ – Assouplissement Quantitatif] suscite des craintes d’une crise de liquidité dans la zone euro » et « Des craintes d’une bulle immobilière mondiale prennent de l’ampleur tandis que les prix et les rendements s'envolent » sont quelques exemples.

Le rapport du FMI se concentre sur une baisse forte et persistante de l’investissement des entreprises privées, en particulier dans les économies avancées d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Asie. Il conclut que « le potentiel de croissance dans les économies avancées devrait rester inférieur aux taux d’avant la crise, alors qu’il devrait encore diminuer à moyen terme dans les économies émergentes. »

Il poursuit en notant que, « contrairement aux crises financières précédentes, la crise financière mondiale est associée non seulement à une réduction du niveau de la production potentielle, mais aussi à une réduction de son taux de croissance... Peu après le début de la crise en septembre 2008, l’activité économique s’est effondrée, et plus de six ans après la crise, la croissance est encore plus faible que ce qui était prévu avant la crise. »

C’est une confirmation étonnante de l’analyse du krach de 2008 faite par le World Socialist Web Site et le Comité international de la Quatrième Internationale. Le 11 janvier 2008, neuf mois avant la faillite de Lehman Brothers, le WSWS publiait une déclaration commençant ainsi :

« 2008 sera caractérisé par une intensification notable de la crise économique et politique du système capitaliste mondial. Les turbulences sur les marchés financiers mondiaux sont l’expression non pas d’une simple baisse conjoncturelle, mais bien plutôt d’un désordre systémique profond qui déstabilise déjà la politique internationale. »

Le rapport du FMI ajoute: « Ces résultats impliquent que le niveau de vie peut se développer plus lentement à l’avenir. En outre, la viabilité budgétaire sera plus difficile à maintenir parce que la base d’imposition augmentera plus lentement. » Le sens de cette langue euphémique est qu’il n’y a pas de fin en vue à l’assaut global sur le niveau de vie et les droits démocratiques de la classe ouvrière.

Les politiques d’austérité qui ont déjà jeté des millions de gens dans la pauvreté ne sont pas temporaires. Elles continueront tant que le capitalisme continuera d’exister.

Le Rapport global de stabilité budgétaire du FMI, mis à jour et publié également la semaine dernière, épingle la politique des banques centrales de maintien de taux d’intérêt proches de zéro et d’injection de milliers de milliards de dollars dans le système bancaire par le biais de « l’assouplissement quantitatif » (c'est-à-dire la fabrication d’argent) et reconnaît que ces mécanismes ont peu d’impact sur l’économie réelle. Au contraire, elles augmentent le risque financier. Selon le rapport, les risques financiers ont augmenté dans les six mois écoulés depuis la dernière évaluation d’octobre 2014.

La Perspective économique mondiale du FMI consacre tout un chapitre à la chute de l’investissement privé. Elle note que l’investissement privé dans les économies capitalistes – la force motrice fondamentale de la croissance mondiale – reste à un niveau historiquement bas. En pourcentage du produit intérieur brut, il est en-dessous du niveau connu après toutes les récessions de la période d’après-guerre.

Mais le rapport, qui donne le ton pour les discussions entre les ministres des Finances du monde et les banques centrales et leurs innombrables conseillers économiques, contourne le rôle colossal joué par la spéculation financière et le parasitisme dans la chute de l’investissement et la crise dans son ensemble. Partout dans le monde, les banques et les sociétés utilisent leurs énormes profits et leurs liquidités pour augmenter les dividendes des actionnaires et pour faire grimper les prix de leurs actions en les rachetant, plutôt que d’investir dans la production. La frénésie spéculative est aggravée par des niveaux quasi record de rachats d’entreprises et de fusions.

Toutes ces activités sont parasitaires de bout en bout. Elles n’ajoutent rien aux forces productives de l’humanité. Au contraire, elles détournent des ressources économiques de l’activité productive afin d’enrichir une petite aristocratie mondiale de banquiers, de chefs d’entreprises et de spéculateurs.

La réunion du FMI et de la Banque mondiale s’est tenue au moment où a lieu une croissance exponentielle du parasitisme financier, telle qu’on n’en a pas encore vu dans l’histoire du système capitaliste. Selon un article publié cette semaine dans le Financial Times, dans la seule année écoulée, quelque mille milliards de dollars ont été restitués aux actionnaires – beaucoup d’entre eux étant des fonds spéculatifs de plusieurs milliards de dollars et des sociétés de placement – sous la forme de rachats d’actions et d’augmentation des dividendes.

Au cours de la dernière décennie, des entreprises du S&P 500 ont racheté leurs actions pour une valeur de quatre mille milliards de dollars. Les grandes entreprises, y compris Apple, Intel, IBM et General Electric, jouent un rôle central dans la frénésie de rachat en cours.

Rien que durant l’avant-dernière semaine, trois acquisitions d’entreprises ont été annoncées totalisant plus de 105 milliards de dollars – dont l’achat par Royal Dutch Shell du BG Group en Grande-Bretagne. La valeur de tous les rachats annoncés cette année se monte, à ce jour, à plus d’un billion de dollars; à cette cadence, 2015 deviendra la deuxième plus grande année pour les fusions et les acquisitions dans l’histoire.

Le résultat est un gonflement massif du prix des actions, dont le produit va dans son écrasante majorité aux riches. Au cours de la dernière année, l’indice allemand DAX a augmenté de 24 pour cent, le CAC français de 16 pour cent et l’indice Nikkei japonais de 36 pour cent.

Les bénéfices des banques sont également en hausse. Cette semaine, JPMorgan Chase, Citigroup et Goldman Sachs ont battu toutes les attentes des marchés en annonçant des profits presque record pour le premier trimestre de 2015, principalement sur la base de leurs activités spéculatives.

Alors que l’économie réelle est privée de ressources, ce qui entraîne la baisse des salaires et des possibilités d’emploi, la hausse du chômage et la substitution d’emplois occasionnels et à temps partiel aux emplois à temps plein, des fortunes fabuleuses sont accumulées aux sommets financiers de la société.

Le degré sans précédent auquel l’économie mondiale épouse le parasitisme financier est une expression de l’état moribond du système capitaliste.

Il y a un autre aspect important à la réunion du week-end, qui est une indication de développements à venir. Pendant sept décennies, le FMI et la Banque mondiale ont constitué deux piliers de l’hégémonie économique des États-Unis. Mais le régime d’après-guerre est à présent en train de se désagréger.

Cette semaine, les autorités chinoises ont annoncé que quelque 57 pays – 37 en Asie et 20 dans le reste du monde – ont signé une participation à la Banque asiatique d’investissement en infrastructure, soutenue par Pékin. L’administration Obama s’est âprement opposée à ce que ses alliés stratégiques rejoignent cette banque parce que, selon elle, cela saperait les institutions financières mondiales soutenues par les Etats-Unis. Mais les vannes furent ouvertes après que la Grande-Bretagne a décidé de rejoindre la banque, en dépit des objections de Washington.

La fracturation de l’ordre économique mondial d’après-guerre dans les conditions d’une aggravation de la crise est un signe certain que les grandes puissances capitalistes sont déterminées à faire valoir leurs propres intérêts économiques, si nécessaire contre les États-Unis. Non seulement les conditions économiques des années 1930 reviennent, mais encore les divisions politiques et économiques qui ont conduit à la guerre mondiale.

(Article original publié le 18 avril 2015)