Le blog ‘Münkler-Watch’ et la dictature des élites

Par Peter Schwarz
25 mai 2015

Plus d’une semaine après que le politologue Herfried Münkler a invité la presse dans son cours pour dénoncer le blog ‘Münkler-Watch’, les attaques contre ses auteurs ne fléchissent pas. Il devient de plus en plus évident qu’il ne s’agit pas seulement ici d’un conflit limité à l’Université Humboldt de Berlin, mais bien d’une question essentielle de démocratie.

Münkler-Watch’, les attaques contre ses auteurs ne fléchissent pas. Il devient de plus en plus évident qu’il ne s’agit pas seulement ici d’un conflit limité à l’Université Humboldt de Berlin, mais bien d’une question essentielle de démocratie. 

Si au début de la semaine les commentaires hargneux se concentraient encore sur le fait que les blogueurs qui critiquaient publiquement les cours de Münkler gardaient l’anonymat, les attaques prennent maintenant aussi pour cible la liberté sur Internet. On refuse aux étudiants et aux non-universitaires le droit de prendre position publiquement et d’intervenir dans le « discours » des élites politiques, universitaires et médiatiques.

Jeudi 21 mai, le Süddeutsche Zeitung a profité du conflit à propos de ‘Münkler-Watch’ pour attaquer de front toute critique faite sur Internet. Sous le titre « Pilote automatique pour les idiots, » Bernd Graff écrit, « Les fameux piloris en ligne ne sont en rien éclairants et ne redistribuent certainement pas le pouvoir. Ils ne font qu’empoisonner et anésthésier. » ‘Münkler-Watch’ en était un « exemple actuel à donner la chair de poule. »

Graff accuse le blog de ne pas aider « le discours, mais l’argument massue. » Il faisait partie d’une « machine à exciter toujours en surrégime. » La « tentative d’attirer un public sur leur petit site d’excitation à eux, » était « le schéma conformiste du cadre du discours numérique. »

Il a accusé les critiques de Münkler d’être incapables de « supporter les opinions divergentes. » L’accusation n’est pas dirigée contre le professeur qui ne permet pas les questions critiques dans ses cours et actionne tous les leviers disponibles contre le blog, mais contre les étudiants qui critiquent les conceptions militaristes de Münkler.

Le même genre d’attaque hargneuse contre ‘Münkler-Watch’ était publié le même jour par le Stuttgarter Zeitung. Ce journal a accusé les blogueurs d’exercer une « terreur sans esprit de la formulation et de l’opinion, » et lancé l’avertissement que « les nouvelles possibilités de mise au pilori sur le Web pourraient mettre en branle une logique de l’insulte. »

L’idée de base de ces deux articles est la même. Le potentiel démocratique de l’Internet, qui permet à ceux qui n’ont pas accès aux médias publics ou privés d’exprimer leur opinion, conduit à une « terreur de l’opinion » et empoisonne le discours officiel. La crainte des élites dirigeantes d’une intervention des masses dans la lutte politique ne pouvait s’exprimer plus clairement.

Bernd Graff, qui écrit pour les pages consacrées aux débats et opinions du Süddeutsche Zeitung depuis plus de 20 ans et pour son site web, attaque depuis longtemps le potentiel démocratique de l’Internet. Il y a cinq ans, il avait publié sous le titre « Le nouvel idiot Web 0.0 », un article décriant le « web participatif » comme le « club de discussion des anonymes, des ignorants et des mouchards. »

Des « inquisiteurs intéressés, » des « fauteurs de troubles, » des « personnes aux préférences étranges » et des « activistes du dimanche avec un peu d’écume à la bouche » faisaient de n’importe quel thème un gâchis, écrit Graff. « Ils le font souvent de manière anonyme et plus souvent encore sans aucune connaissance. Ils provoquent des débats-éclairs, font la loi en gueulant à la ronde, puis s’éloignent rapidement en vociférant. Ils créent peu et détruisent beaucoup. Ces débatteurs web sont la mort du discours, la seule chose qui les pousse est le goût de l’indignation. »

« Avons-nous dit indignation ? » ajoute-t-il, « Remplacez s’il vous plaît à volonté ce mot par sabotage, complot, méchanceté, dénonciation, dénigrement, dérision, moquerie. Oui, nous devons nous représenter les forces du marché libre de l’opinion comme extrêmement destructrices. »

Si l’on poursuit la pensée de Graff jusqu’à sa conclusion logique, on arrive à la dictature de l’élite. Si les remarques des « ignorants » sur Internet ont des conséquences destructrices, pourquoi devrait-on les autoriser à participer aux élections et à décider qui gouverne?

Ce n’est pas un hasard si Graff reprend la parole pour défendre Münkler contre les critiques de ses élèves. Le professeur de l’Université Humboldt est non seulement un promoteur éminent du militarisme allemand et d’une politique étrangère agressive de l’Allemagne, il vante également les avantages de formes autoritaires de gouvernement.

Il avait publié il y a cinq ans dans la revue Internationale Politik un article intitulé « La dame paralytique Démocratie, » qu’avait critiqué le WSWS. La démocratie, écrivait-il, présentait « des signes de fatigue et de surmenage » et aurait besoin d’une « cure de revitalisation.» Elle avait l’air « d’une vieille tante léthargique qui sait tout, mais qui n’arrive plus à faire grand-chose. » Il existait cependant, « un neveu jeune et puissant prêt à lui apporter son aide, mais ayant parfois des tendances dictatoriales. Devrions-nous le placer aux côtés de la tante? » s’interrogeait Münkler.

Münkler a aussi de facon répétée donné des conférences et écrit sur l’importance des élites sociales. Il a ainsi publié en 2006, dans une anthologie intitulée « Elites en transition de l’Allemagne, » un essai, « Des avantages sociaux et des inconvénients des élites, » dans lequel il soutenait, entre autres choses, la création d’universités d’élite. L’année dernière, il a écrit un article pour le magazine Merkur à propos des « élites de la décision et de l’interprétation »; il y définit celles-ci ainsi: « les élites sont celles qui affrontent l’incertitude, les paradoxes et la pression du temps, et leur résistent. »

Il faut voir les attaques violentes à l’encontre des étudiants qui s’opposent publiquement aux vues militaristes et autoritaires de Münkler à la lumière de la crise grandissante du capitalisme mondial et des tensions sociales et internationales qu’elle entraine. Les « élites de la décision » (le gouvernement fédéral), conseillées par les « élites de l’interprétation » (Münkler), réagissent à cette crise par un retour à la politique de grande puissance, au militarisme et à l’attaque des droits démocratiques et sociaux. Cela provoque la résistance, qu’ils cherchent à intimider et à réprimer.

(Article original publié le 23 mai 2015)