La pourriture au coeur de l’économie américaine

Par Nick Beams
5 août 2015

Dans une situation où la stagnation économique est permanente en Europe, où le niveau de production de la zone euro est toujours inférieur à celui de 2007, où la croissance se ralentit en Chine et dans les soi-disant marchés émergents, les Etats-Unis sont parfois présentés comme un « cas positif » dans l’économie capitaliste mondiale.

Mais plus de six ans après le creux officiel de la grande récession, atteint au second trimestre de 2009, l’économie américaine est tout sauf sur le chemin du redressement, comme le montrent clairement les toutes dernières données du Département du Commerce.

Celui-ci a bien trouvé que l’économie avait progressé à un taux annuel de 2,3 pour cent au second trimestre de 2015 et révisé ses chiffres pour le premier trimestre d’une contraction de 0,2 à une hausse de 0,6 pour cent. Mais ce résultat, en apparence meilleur, du premier trimestre a été éclipsé par d’autres révisions qui montrent que l’onde de choc de la crise financière de 2008 a eu un impact encore plus significatif qu’on l’avait d’abord supposé.

Comme le remarquait le Wall Street Journal, « les révisions de données remontant à plus de trois ans montrent une expansion – d’ores et déjà la plus faible depuis la Seconde Guerre mondiale – pire encore que celle estimée auparavant, avec un BIP augmentant entre 2012 et 2014 au taux annuel moyen de 2 pour cent, une baisse de 0,3 points par rapport aux évaluations préalables. » Le journal souligne encore que si la croissance au premier semestre de cette année était meilleure que prévue grâce à la révision du premier trimestre, « la croissance économique a été plus lente depuis le début de l’année que durant la timide première moitié de l’an dernier et nettement inférieure au rythme général de la reprise. »

Dans ce qu’on considérait par le passé comme des cycles conjoncturels « normaux », la croissance économique se serait, à ce stade, accélérée car les entreprises auraient réalisé des investissements, anticipant une expansion des marchés et de plus grandes chances de profit. Ce mécanisme ne fonctionne plus. L’investissement des entreprises qui jadis était le moteur de la croissance est devenu une entrave à son fonctionnement.

Les données du PIB ont montré que la baisse de l’investissement des entreprises se déduisait en réalité de la croissance au second trimestre – ce qui ne s’était pas produit depuis 2012. L’investissement en capital fixe non résidentiel qui comprend les frais de logiciel, de recherche et de développement ainsi que de nouveaux équipements et de bâtiments d’usine, a décliné de 0,6 pour cent par rapport à la croissance de 1,6 pour cent au premier trimestre. 

L’une des causes immédiates semble être la baisse des investissements énergétiques en raison de la forte chute du prix du pétrole au cours de l’année écoulée. Mais le ralentissement de l’investissement américain a une signification plus générale. Il fait partie d’une des tendances les plus prononcées de l’économie mondiale en général – le manque d’investissement dans l’économie réelle pour retrouver des niveaux ne serait-ce qu’approchant ceux d’avant 2008.

Le Fonds monétaire international formulait cela ainsi dans ses Perspectives de l’économie mondiale du mois d’avril: « Dans les pays avancés l’investissement fixe privé s’est fortement contracté durant la crise financière et n’a guère repris depuis. » Durant les années qui ont suivi 2008, l’investissement avait fléchi d’environ 25 pour cent par rapport aux prévisions d’avant la crise. Rien de tel ne s’était produit lors des précédentes récessions d’après-guerre et montrait que ce qui avait débuté en 2008 n’était pas un tournant du cycle économique mais l’effondrement des processus les plus fondamentaux de l’économie capitaliste. 

La même tendance peut être constatée dans les données sur les salaires. Le niveau des salaires aux Etats-Unis, comme dans d’autres grandes économies, est quasiment stagnant. Les derniers chiffres du Département américain du Travail montrent que les coûts salariaux n’ont augmenté que de 0,2 pour cent au second trimestre, la plus faible hausse depuis 1982. A l’époque, les Etats-Unis traversaient ce qui était jusque-là la plus forte récession depuis la Dépression des années 1930. Mais le chiffre actuel a été enregistré au cours de la sixième année d’une soi-disant relance économique. Rien de comparable n’a jamais été vu dans l’histoire économique passée.

Les données montrent clairement que les bas salaires ne sont pas un trait conjoncturel mais un trait permanent de l’économie américaine. Des tendances économiques sous-jacentes ont de plus été renforcées par le programme du gouvernement Obama qui, par sa « restructuration » de l’industrie automobile en 2009, s’était employé à faire des Etats-Unis une économie à bas salaire.

Les coupes dans l’investissement et les salaires – deux facteurs clés de l’économie réelle – contrastent fortement avec le monde de la finance. Depuis leur plancher de 2009, les indices boursiers américains ont prospéré, triplant presque en valeur. C’est le résultat de la spéculation financière alimentée par l’apport d’argent ultra bon marché de la Réserve fédérale américaine qui, depuis près de sept ans, maintient son taux d’intérêt directeur à zéro ou proche de zéro. 

La théorie officielle justifiant le régime des faibles taux d’intérêt était qu’elle stimulerait l’investissement et entraînerait l’expansion et la reprise économique. En fait, cette politique a conduit à une croissance sans précédent du parasitisme. Au lieu de servir à l’activité productive, l’argent bon marché sert à financer diverses activités spéculatives, dont le rachat d’actions, les fusions et les acquisitions.

Non seulement l’argent fourni par la Fed et les autres banques centrales dans le monde n’a-t-il pas été utilisé pour des activités productives, produisant la faible croissance et la stagnation économique, il a encore eu un effet bien plus destructif.

Les entreprises qui réalisent de nouveaux investissements mais dont le marché juge que leurs dépenses en capital sont trop hautes sont pénalisées par le cours de leurs actions en bourse, ce qui les désigne comme cibles éventuelles d’une OPA ou d’opérations de restructuration destinées à accroître le rendement des placements à court terme des investisseurs. Si les Etats-Unis sont le centre de ce phénomène, celui-ci est de portée internationale. Comme le remarquait dernièrement l’économiste en chef de la Banque d’Angleterre Andy Haldane les entreprises « s’entredévorent presque. »

Ce phénomène a une profonde signification historique. Dans le passé, le capitalisme a détruit de vastes parties des forces productives, soit par la dépression, soit par la guerre. Mais rien de comparable à l’ampleur du pillage par des manœuvres spéculatives n’a eu lieu auparavant – un fait qui, en lui-même, indique la pourriture croissante existant au cœur de l’actuel ordre économique.

La croissance gigantesque de la spéculation financière sur la base d’une économie quasi stagnante crée par ailleurs les conditions d’une nouvelle crise financière. La seule question à son sujet est quel est l’événement particulier ou la suite d’évènements qui ira la déclencher.

(Article original paru le 4 août 2015)