L'Autriche prévoit de fermer sa frontière alors que les migrants affluent à travers l’Europe

Par Alex Lantier
8 septembre 2015

Le gouvernement autrichien a annoncé dimanche qu'il allait fermer sa frontière et reprendre les contrôles pour bloquer le passage des migrants en provenance de Hongrie. Les restrictions au passage de la frontière avaient été temporairement levées ce week-end, permettant à des milliers de réfugiés de continuer vers l'Allemagne.

Le chancelier autrichien Werner Faymann a annoncé la décision après une conversation téléphonique avec la chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre hongrois Viktor Orban. Merkel a étalé le fait qu’elle acceptait des réfugiés, tandis qu’Orban s'est farouchement opposé à tout assouplissement des restrictions de voyage. 

Ces restrictions avaient été levées après l'indignation de masse qui a suivi la découverte de 71 réfugiés étouffés à l'arrière d'un camion en Autriche et les images horribles du corps d'un garçon syrien de trois ans, Alan Kurdi, noyé en Mediterranée. 

L'Autriche et l'Allemagne ont cherché à revenir rapidement à la «normalité», à savoir un passage restreint des frontières et des exigences onéreuses. La fermeture de la frontière autrichienne a également l'effet de bloquer le flux des réfugiés vers l'Allemagne voisine. 

M. Faymann a dit, « Nous avons toujours dit que ceci était une situation d'urgence dans laquelle nous devions agir rapidement et sans cruauté ... Maintenant, nous devons sortir étape par étape des mesures d'urgence vers la normalité, en conformité avec la loi et la dignité. » 

Huit mille réfugiés sont arrivés dans les gares de Munich et Francfort samedi en provenance de Hongrie ou d’Autriche et environ dix mille dimanche. Ils se sont battus contre la police et les autorités des pays d'Europe de l'Est, de la Macédoine à la Hongrie afin de parvenir en Allemagne et la colère populaire grandit dans toute l'Europe devant la répression des réfugiés par les autorités. 

Des manifestations de soutien aux réfugiés ont eu lieu dans plusieurs villes en Turquie et en France le week-end dont Istanbul, Paris, Nantes et Lyon; des réfugiés ont protesté et se sont affrontés aux forces de sécurité dans l'île grecque de Lesbos. Les réfugiés ont également organisé des manifestations à Milan. 

Les pouvoirs européens ont à faire à une crise politique grandissante à propos de ce qui est le pire désastre concernant des réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. Les réfugiés constituent près d'un pour cent de la population mondiale suite aux guerres des Etats-Unis et de leurs alliés européens, qui ont déplacé des dizaines de millions de personnes. Onze millions de personnes ont quitté leurs foyers en Syrie (plus de la moitié de la population), deux millions en Irak (en plus des quatre millions déplacés par l'invasion américaine de 2003) et deux millions en Ukraine. 

Des centaines de milliers d'autres ont fui la Libye, l'Afghanistan et le Pakistan ravagés par la guerre, ou des régimes répressifs comme l'enclave du Kosovo contrôlée par OTAN ou l'Érythrée, le Nigeria et le Congo en Afrique. 

Le soutien populaire pour les réfugiés grandit en Europe tout comme la peur des classes dirigeantes que cette crise ne discrédite leurs guerres et ne déclenche une large solidarité dans un continent déjà saigné à blanc par les mesures d'austérité détestées de l'Union européenne (UE). 

Une professeur d'anglais ayant fui Homs, en Syrie, avec son mari ingénieur et leurs trois enfants pour aller au Liban, en Turquie et finalement en Europe, a donné une interview déchirante à la BBC décrivant leur expérience.

« Tous les gouvernements font cette guerre en Syrie, je ne sais pas pourquoi, mais ils ont les mains dans tout, même la guerre. Et maintenant, ils nous arrêtent et nous empêchent d'aller dans leur pays. Alors, où allons-nous? Où allons-nous? Nous ne pouvons pas rester dans la guerre. Le président là-bas va nous tuer, et ils feront mal à mes enfants, à mes filles. Je ne peux pas les envoyer à l'école. Et les autres pays nous ont arrêtés et nous ont empêchés d'aller dans leur pays, même les pays arabes », a-t-elle dit.

Lors d'une manifestation de soutien aux réfugiés à Nantes, Kotombo, un citoyen français né au Tchad, a dit: «Tout le monde ferme les yeux sur les guerres, les crises et leurs causes. L'Europe vend des armes partout. Les transnationales étrangères pillent les ressources naturelles de l'Afrique. Tous les secteurs de l'économie sont contrôlés par des sociétés occidentales. L'Europe dit qu'elle ne peut pas héberger toutes les masses pauvres, fatiguées du monde qui aspirent à être libres, mais alors, elle devrait aussi cesser de semer la misère dans ces pays ».

Seule une petite fraction des réfugiés va en Europe, mais ce sont au moins 350.000 personnes qui ont cherché à fuir vers l'Europe cette année et 219.000 l’année dernière. Des milliers de personnes se sont noyées après que l'UE a adopté la politique sinistre et politiquement criminelle de vouloir décourager les migrants de fuir vers l'Europe en réduisant les opérations de sauvetage en Méditerranée.

Le spectacle de centaines de milliers de personnes innocentes risquant la mort pour une vie meilleure a fait comprendre l'énorme coût humain des guerres de l'OTAN et de la cruauté de l'UE.

Un sondage pour le magazine allemand Stern a révélé que 76 pour cent des Allemands soutiennent l'asile à tous les réfugiés fuyant les pays où il y a actuellement la guerre. De plus, 57 pour cent soutiennent l’asile inconditionnel pour ceux qui fuient les persécutions politiques ou religieuses.

Dans cette crise politique intense, les gouvernements réactionnaires de l’Europe tentent de ne pas se mettre totalement l'opinion publique à dos en faisant quelques concessions aux migrants. Même le Pape a fait des propositions pour accueillir les migrants dans les églises à travers l'Europe. Les élites dirigeantes sont très inquiètes de l'opposition à la guerre et à l'austérité dans la classe ouvrière.

Comme le montre clairement l'annonce par l'Autriche du retrait rapide de ces concessions, les catastrophes poussant des millions à fuir le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe de l'Est ne seront résolues que par la mobilisation de la colère sociale dans un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière à travers l'Europe contre la guerre impérialiste et le capitalisme. Malgré les concessions temporaires faites par Merkel et le premier ministre britannique David Cameron, les politiques des principaux pays de l'UE ne sauront résoudre la crise des réfugiés mais ne feront que l'intensifier.

Les responsables politiques dans toute l'Europe, dont Cameron et le président français François Hollande, envisagent à présent de répondre à cette crise en intensifiant les frappes aériennes contre les villes tenues par l'État islamique (EI) en Syrie et en Irak. Cela ne servira qu’à accélérer d’avantage l'effusion de sang et l'exode de réfugiés hors du Moyen-Orient.

De plus, alors que l'Europe fait face à l'accélération de l'austérité, à l'effondrement économique et à la montée de politiciens anti-immigrés, du Front national (FN) de Marine Le Pen au Parti de l’Independence du Royaume-Uni (UKIP), ou au démagogue raciste Thilo Sarrazin en Allemagne, l'arrivée de centaines de milliers d'immigrants en quête de travail va provoquer de vives tensions sociales en Europe.

Aucune fraction de la bourgeoisie européenne n’a l’intention d’accorder aux migrants le droit démocratique fondamental d'aller où bon leur semble afin d'échapper aux guerres et à l'oppression. Les pouvoirs de l'UE se disputent au contraire sur ​​un système réactionnaire de quotas, selon lequel les gouvernements européens décideraient qui d’entre eux prendra tel ou tel nombre d’immigrés. Les ministres européens des Affaires étrangères ont tenu une réunion peu concluante pour discuter de cette question, samedi matin à Luxembourg.

De nombreux gouvernements d'Europe orientale s’opposent à des quotas pour des raisons tout à fait réactionnaires. Le soi-disant groupe de Visegrad (Pologne, République tchèque, Slovaquie et Hongrie) a officiellement déclaré vendredi son opposition à un tel système. Le premier ministre hongrois Viktor Orban avait déjà dénoncé les réfugiés comme une menace pour les « racines chrétiennes » de l’Europe, et les responsables slovaques ont indiqué leur opposition à l'octroi de l'asile à qui que ce soit, sauf aux Syriens chrétiens.

Néanmoins, comme les responsables de l’Europe de l'Est l’ont également souligné, les migrants veulent en grande majorité aller en Allemagne, où le chômage est bien plus bas que dans le reste de l'Europe, et où ils espèrent obtenir un emploi et un avenir. L'UE ne pourrait donc tenter d'imposer ces quotas qu’en ayant de nouveau recours à la force contre les migrants.

Au sein de l’établishment politique allemand et autrichien, la décision prise par la chancelière allemande Angela Merkel de permettre temporairement l’arrivée des réfugiés syriens en Allemagne a provoqué de l'opposition. Merkel a été attaquée dans son propre gouvernement par l'Union chrétienne-sociale (CSU) de Bavière. Un dirigeant de la CSU, Andreas Scheuer, a déclaré: « Cela ne peut plus continuer comme ça. L’Allemagne ne peut pas se permettre cela seule ».

Pour essayer de surmonter certains différends relatifs au système de quotas proposé, une des mesures envisagées serait de permettre à certains pays de « se soustraire » à leur quota en contribuant à un fonds.

(Article paru en anglais le 7 septembre 2015)