Les gouvernements européens traitent les réfugiés comme une armée d’invasion ennemie

Par Peter Schwarz
8 septembre 2015

L’Europe connaît sa plus grande crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. Les scènes épouvantables que le monde entier voit quotidiennement rappellent les événements cruels de cette époque : réfugiés exténués et désespérés, piégés derrière des barbelés, maltraités et parqués dans des camps, noyés en mer ou étouffant dans des camions. En République tchèque, on a identifié les réfugiés par des numéros inscrits sur le bras – à l’image des prisonniers des camps de concentration dirigés par les nazis.

Les gouvernements européens traitent le flot de réfugiés comme une armée d’envahisseurs malintentionnés. C’est le premier ministre hongrois, Viktor Orban qui l’a exprimé le plus clairement. « Si nous leur [aux réfugiés] donnons l’impression d’être les bienvenus, ce serait une défaite morale, » a-t-il dit à Bruxelles. « Nous devons leur montrer clairement : ne venez pas. »

Les remarques d’Orban, un politicien ultra-droitier, ont déclenché beaucoup d’indignation hypocrite. Mais « sa morale », qui rappelle celle des nazis et qui trouve sa plus haute expression dans la persécution impitoyable des réfugiés, est partagée par tous les autres gouvernements européens et par l’Union européenne en général, juste un peu plus prudents dans le choix de leurs mots.

Les mesures que la Hongrie est en train d’imposer de façon impitoyable – l’érection d’une clôture à la frontière serbe, l’usage de gaz lacrymogènes et de l’armée contre des réfugiés, leur internement dans des camps aux conditions hygiéniques déplorables – sont depuis longtemps pratiqués ailleurs.

Entre 2007 et 2011, l’UE a octroyé à ses Etats membres 2,2 milliards d’euros d’aide aux réfugiés mais une infime partie seulement de ce montant a été consacrée à leur hébergement et leur intégration. Environ la moitié de cet argent, un milliard d’euros, a été employé pour assurer la protection des frontières : la construction de barrières, la surveillance et les contrôles.

Il y a trois ans, la Grèce et la Bulgarie ont, avec le soutien de l’UE, construit une barrière haute technologie gardée par une armée de policiers afin de fermer hermétiquement leurs frontières avec la Turquie. Cette clôture a forcé des centaines de milliers de réfugiés à entreprendre un périple dangereux en traversant la Méditerranée, où des milliers se sont ensuite noyés. L’enclave espagnole de Ceuta est protégée par un grillage haut de six mètres où les réfugiés sont souvent pris au piège et meurent comme des poissons dans un filet.

L’internement des réfugiés dans des conditions inhumaines n’est pas non plus une invention d’Orban. En Grèce règnent des conditions tout aussi désastreuses, largement ignorées par les médias depuis que le pays sombre de plus en plus dans la misère du fait des mesures d’austérité imposées par la troïka. Même le journal conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung reconnaît « que la Hongrie, avec la construction de sa barrière et son projet de traiter les demandes d’asile dans les régions frontalières, ne fait que mettre en pratique ce que les Allemands, les Autrichiens et les Français louent comme une solution et qu’on exige aussi de la Grèce et de l’Italie. » 

Vendredi, la chancelière allemande Angela Merkel et le président François Hollande ont envoyé une lettre commune aux institutions de l’UE, qui révèle la politique inhumaine des puissances impérialistes. Ils font pression pour la création de centres d’enregistrement en Italie, en Grèce et dans d’autres Etats membres, pour une désignation commune de « pays d’origine sûrs » et un système contraignant de répartition des réfugiés dans tous les pays membres.

Les centres d’enregistrement, aussi appelés « hot spots » sont de vastes camps de concentration proches de la frontière où les réfugiés sont détenus jusqu’à leur déportation. La désignation de « pays d’origine sûrs » signifie que des millions de réfugiés perdront leur droit à des procédures d’asile légales.

De plus, le gouvernement allemand n’a insisté sur une répartition des réfugiés dans tous les pays de l’UE qu’après le quasi effondrement du règlement de Dublin qui oblige les réfugiés à rester dans le premier pays par lequel ils arrivent dans l’UE. Tant que les réfugiés étaient concentrés en Italie, en Grèce ou ailleurs, Berlin avait strictement refusé tout changement de politique.

La responsabilité des gouvernements européens dans la crise des réfugiés ne se limite pas à leur politique actuelle. Ils sont aussi responsables de la dévastation qui a forcé des millions de personnes à fuir leurs pays d’origine. Les guerres coloniales menées par les puissances européennes alliées aux Etats-Unis en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie, au Yémen et dans d’autres pays ont anéanti les infrastructures économiques et sociales de sociétés entières et les ont littéralement réduits à l’état de ruines.

La violence impérialiste a pour complément la dévastation sociale qui est la conséquence de la politique d’austérité mise en vigueur en Europe. Qui se souvient encore des promesses de liberté, de démocratie et de prospérité future faites lors de la chute du rideau de fer et de l’introduction du capitalisme en Europe de l’Est ? Vingt-cinq plus tard, de nouveaux murs sont construits et la situation sociale est plus désespérée que jamais. Des centaines de milliers de gens ont fui l’Europe de l’Est et les Balkans parce qu’ils n’y ont pas d’avenir. La désignation de « pays d’origine sûrs » les prive à présent de toute possibilité de fuir leur misère.

La brutalité avec laquelle la classe dirigeante traite les réfugiés en Europe est l’expression la plus nette de son hostilité à l’égard de toute la classe ouvrière. Elle contraste fortement avec la vague de sympathie et de solidarité qu’une grande partie de la population a manifesté aux réfugiés.

Comme on l’a déjà vu en Grèce où les plans d’austérité brutaux se succèdent, la société capitaliste n’a rien d’autre à offrir aux grandes masses de la population qu’une pauvreté grandissante, la répression et la guerre. La classe ouvrière européenne doit s’unir et prendre en main son propre sort. Ceci exige une lutte pour un programme socialiste et la construction d’un nouveau parti révolutionnaire. La défense des réfugiés est une partie intégrale de cette lutte.

(Article original paru le 5 septembre 2015)