Podemos envisage de former un gouvernement avec les sociaux-démocrates espagnols

Par James Lerner et Alejandro López
12 janvier 2016

Dans la crise politique profonde suscitée en Espagne par l'élection d'un parlement sans majorité le 20 décembre, Podemos signale qu'il envisagerait de former un gouvernement avec le Parti socialiste (PSOE). Le but d'un tel gouvernement ne pourrait être que d'imposer des mesures d'austérité impopulaires supplémentaires aux travailleurs et à l'ensemble de la population espagnole. 

Podemos, indépendamment de son discours, ne vise pas à mener une politique radicale ou d’alternative. Il vise au contraire, comme Syriza son allié grec, à donner un lifting à un establishment politique discrédité. Il le fait dans ce cas en collaboration avec le PSOE, qui a mené des guerres impérialistes et appliqué des mesures d'austérité brutales contre le peuple espagnol. 

Après l’élection législative de décembre, le Secrétaire Général de Podemos Pablo Iglesias avait rapidement indiqué qu'il était prêt à négocier avec le PSOE si celui-ci acceptait un référendum sur l'indépendance de la Catalogne. Après que le PSOE a rejeté cette demande, Podemos a fait de nouvelles démarches pour faciliter un pacte Podemos-PSOE. Il a récemment minimisé l'importance du référendum catalan. 

Iglesias a demandé aux secteurs «raisonnables» du PSOE de le soutenir, dans un effort pour empêcher le PSOE d'entrer dans un «gouvernement de grande coalition» avec le Parti populaire (PP) de droite. 

Cet appel est en train de gagner du soutien à l'intérieur du PSOE. La semaine dernière, le secrétaire général du PSOE Pedro Sánchez s'est rendu à Lisbonne pour y rencontrer le nouveau premier ministre du Portugal, Antonio Costa. Le Parti socialiste (PS) de Costa, à la tête d'un gouvernement minoritaire, a le soutien tacite des équivalents portugais de Podemos, le Bloc de gauche et le Parti communiste portugais. Ceux-ci ne posent aucun défi à l'ordre social; l'un des premiers actes officiels de Costa fut d’initier un plan de sauvetage par l'Etat de la Banque Banif, à hauteur de €2,2 milliards. 

Après la réunion, Sánchez a appelé à une «large coalition de gouvernement avec les forces progressistes », similaire à celle du Portugal. 

Initialement Podemos a réagi assez froidement à la proposition de Sánchez, se plaignant de ce que le PSOE n'avait encore rien mis sur la table pour négocier; il avait « le sentiment » que le PSOE s'était engagé à une coalition PSOE-PP. Podemos a ensuite fait au PSOE une vague contre-proposition de programme de «mesures sociales» d'urgence indéfinies et de reconnaissance des alliés régionaux de Podemos comme groupes parlementaires distincts. Cela augmenterait les ressources financières totales disponibles pour Podemos au parlement. 

Il y a cependant dans des secteurs de la classe dirigeante un sentiment croissant en faveur d’une coalition Podemos-PSOE; les commentateurs signalent de plus en plus les points communs entre Podemos et le PSOE. Dans un article intitulé « 23 points communs dans les programmes du PSOE et de Podemos, » Infolibre écrit, « au-delà de leurs désaccords et de leur opposition dialectique sur cette question [le référendum catalan], le PSOE et Podemos défendent des mesures sociales et institutionnelles semblables ». 

C’est là le résultat de deux ans de travail intensif de Podemos pour convaincre la bourgeoisie espagnole et le capital financier international qu'on pouvait lui faire confiance au gouvernement. Il a fait appel à l'armée et inscrit un ancien chef d'état-major sur ses listes électorales et a loué le pape. 

En 2014, Iglesias avait, à l'hôtel Ritz de Madrid, appelé une assemblée de banquiers et d’hommes d'affaires à soutenir le « programme de salut national » de Podemos. En tournée aux États-Unis, il a défendu le libre marché comme le seul système économique viable dans une interview avec la chaîne d'actualités financières CNBC. Il a aussi soutenu les mesures d'austérité de Syriza en Grèce. 

Sans surprise, la grande entreprise ne perçoit pas un gouvernement PSOE-Podemos comme une menace. Javier González de Lara, chef de la Confédération des entreprises en Andalousie, a déclaré que celles-ci « n'avaient pas peur d'un accord entre la gauche », mais plutôt de « l'instabilité et de nouvelles élections ». 

Quant au PSOE, il est actuellement paralysé, ne pouvant se décider entre les offres d'alliance de Podemos et du PP. Le PP appelle à la formation d'un gouvernement d'alliance entre le PP, le PSOE et le parti de droite Citoyens. Il a appelé les secteurs «raisonnables» du PSOE à ne pas s'allier à des «radicaux» comme Podemos. 

Le PSOE craint qu’en soutenant un gouvernement conduit par le PP, il ne se discrédite plus encore et n'entraîne une hausse de soutien à Podemos. Toutefois, jusqu'à présent, il a refusé de former une alliance de «gauche» avec celui-ci, car il s'oppose à la tenue d'un référendum sur la sécession de la Catalogne. 

De plus, le secrétaire général du PSOE Pedro Sanchez est confronté à un défi de leadership de la part de la dirigeante du gouvernement régional d'Andalousie, Susana Diaz. Diaz veut convoquer un congrès du parti pour remplacer Sanchez et a réussi à faire adopter à l'exécutif du PSOE une résolution exigeant que Podemos et d'autres renoncent à un référendum comme préalable à des négociations. 

L'influent quotidien pro-PSOE El País a publié un éditorial exhortant le PSOE à choisir sans délai un cours d'action afin de maintenir la stabilité politique. Il fait remarquer qu’«une lutte interne a éclaté au PSOE », avertissant que cela pouvait « remettre en cause la survie d'un parti ayant plus de 100 ans d'histoire et … [pouvait] finir par nuire aux intérêts de tous ».

« Si le parti pense qu'il [Sanchez] n'est plus la bonne personne pour le poste et qu'un changement est nécessaire ... les mécanismes d'une telle décision doivent être activés et on devrait avancer, » écrit-il. 

Podemos tente de consolider le PSOE, instrument clé de la domination capitaliste en Espagne, dans sa crise la plus importante depuis des décennies. Le PSOE a gouverné l'Espagne 25 ans sur les 38 écoulés depuis la fin de la dictature fasciste de Franco. Il a imposé des coupes claires dans les dépenses publiques, des «réformes» du code du travail et des retraites et des réductions de salaires; il a soutenu la guerre contre la Libye en 2011 et l'occupation américaine de l'Afghanistan. 

Le PSOE a aussi modifié l'article 135 de la Constitution pour affirmer le concept de « stabilité budgétaire » et introduit la priorité absolue du remboursement de la dette et des intérêts, ouvrant ainsi la voie à la poursuite de l'austérité par le Parti Populaire. 

Un gouvernement PSOE-Podemos serait implacablement hostile aux intérêts de la classe ouvrière, et reviendrait sur toute promesse «progressiste» faite, une fois qu'il aurait pris ses fonctions, tout comme Syriza en Grèce. 

L'amère expérience de la classe ouvrière en Grèce, où le parti frère de Podemos, Syriza, a décidé d'imposer à la classe ouvrière une austérité encore plus brutale que celle des gouvernements précédents, est un avertissement. La volonté de Podemos de conclure des accords avec le PSOE montre qu'il suit les traces de Syriza; il se prépare à abandonner toute mesure «progressiste» dans son programme et à imposer une politique impitoyable et réactionnaire. 

(Article paru en anglais le 11 janvier 2016)