Canada: des réfugiés font une grève de la faim pour protester contres les détentions indéfinies

Par Laurent Lafrance
15 août 2016

Des dizaines de réfugiés qui sont détenus pour une durée indéfinie dans deux prisons de l'Ontario ont organisé une grève de la faim le mois dernier afin d'exposer le traitement horrible auquel ils sont soumis. Des milliers d'autres nouveaux arrivants au Canada sont aussi soumis à ces traitements par le gouvernement canadien.

Le 11 juillet, un groupe d'environ 50 réfugiés emprisonnés au centre correctionnel du Centre-Est de Lindsay en Ontario ainsi qu'au centre de détention de l'est de Toronto ont commencé à refuser de manger.

Selon le groupe Personne n'est illégal et le réseau End Immigration Detention, qui sont des organismes pour la défense des droits des réfugiés, les grévistes de la faim demandaient la fin de la politique du gouvernement qui consiste à détenir les réfugiés dans des prisons, incluant les prisons à sécurité maximale. Ils protestent également contre des pratiques brutales pratiquées par les prisons comme le confinement en cellule et l'isolement.

Lors de la fin de semaine du 30-31 juillet, les détenus de Lindsay ont recommencé à manger.

Karen Cocq, une membre importante des deux organisations pour la défense des droits des réfugiés, a expliqué que les migrants sont «emprisonnés pour 2,3 ou 5 ans et n'ont pas accès à des soins de santé ou des médicaments».

Les groupes pour la défense des droits des réfugiés avaient incité le ministre libéral de la Sécurité publique, Ralph Goodale, à rencontrer les prisonniers, une demande qu'il a rejetée malgré les avertissements pressants d'un groupe de spécialistes médicaux qui disaient que la santé des grévistes était en danger.

L'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a publié un communiqué qui disait qu'elle «a pris connaissance des circonstances et travaille étroitement avec les détenus afin de régler de façon rapide et sécuritaire la grève de la faim». Mais, les activistes pro-réfugiés ont affirmé que les «autorités carcérales, probablement sous les instructions de l'ASFC, font tout ce qu'elles peuvent briser la grève».

Un des organisateurs de la grève a été déporté fin juillet, après 26 mois derrière les barreaux. D’autres ont été menacés d’être transférés.

Goodale a refusé de rencontrer les grévistes de la faim et de répondre à leurs demandes. Plutôt, il a écrit une chronique pour le Huffington Post dans laquelle il blanchit l’ASFC et le caractère criminel de leur détention indéfinie, une mesure qui viole les droits de l'homme élémentaires, la convention de l’ONU sur les réfugiés et la loi internationale. Il a appelé à des «réformes», incluant la construction de nouveaux établissements financés par le fédéral pour les détenus. Ces établissements serviraient de prisons de facto, mais coûteraient moins cher au gouvernement.

La plupart des réfugiés ont fui la répression politique ou les conditions de vie désespérées dans des pays qui ont été ravagés par les programmes de restructuration économique et la guerre imposés par les impérialistes, comme au Moyen-Orient. Ils sont détenus sans procès ni accusation pour des raisons administratives. Par exemple, l’AFSC prétend que leur identité ne peut être vérifiée ou qu’ils constituent un «risque en vol».

Leur emprisonnement tourne en ridicule la tentative du premier ministre Justin Trudeau de se présenter, lui et son gouvernement, comme étant «progressiste» et éprouvant de la sympathie pour les réfugiés.

En décembre dernier, les médias ont donné une large couverture à Trudeau lorsqu’il a rencontré le premier avion de réfugiés syriens sur le tarmac de l’aéroport Pearson de Toronto. Le premier ministre a tourné en spectacle la remise de manteaux d’hiver, de drapeaux canadiens et d’oursons en peluche aux réfugiés et a dit à ceux qui fuyaient la guerre et la dévastation sociale causée par le Canada et d’autres puissances impérialistes qu’ils étaient maintenant «chez eux».

La promesse de Trudeau d’amener 25.000 réfugiés syriens triés sur le volet au Canada, une petite fraction des 4 millions qui ont fui le pays et des millions de plus qui ont dû se déplacer à l’intérieur de la Syrie, était une ruse électorale. Elle était destinée à faire appel au large appui populaire pour les réfugiés et à camoufler le programme de droite des libéraux, incluant leurs plans pour renforcer le partenariat militaire et sécuritaire entre Ottawa et Washington et développer davantage la participation du Canada dans la guerre menée par les États-Unis en Irak et en Syrie.

Pendant que le gouvernement se vante d’avoir rempli sa promesse d’accepter 25.000 réfugiés syriens, plusieurs de ceux qui sont arrivés l’hiver dernier ont été parrainés de façon privée et le gouvernement exige maintenant qu'ils paient jusqu’à 10.000$ pour leur transfert au Canada. De plus, dès que la cible de 25.000 a été atteinte, le gouvernement a coupé dans le personnel qui travaillait sur les demandes, laissant des milliers de personnes qui étaient dans le processus d’application pour venir au Canada coincées dans des camps de réfugiés au Liban, en Jordanie et dans d’autres pays.

Sous son apparence «progressiste» et humanitaire, le gouvernement libéral de Trudeau a poursuivi la politique étrangère militaire agressive que les conservateurs de Harper ont menée pour le compte de l’impérialisme canadien. Il préserve également les changements réactionnaires que les gouvernements libéraux et conservateurs ont apportés au processus d’examen du statut de réfugié au cours des deux dernières décennies.

Bien que le Canada n’ait jamais été un refuge pour les migrants et les demandeurs d’asile, un assaut marqué sur les droits des réfugiés a pris place au cours de la récente période. Le gouvernement libéral de Chrétien-Martin a fait adopter une loi qui retirait le droit de demander le statut de réfugié à quiconque arrivait au Canada par un «tiers pays sûr».

En 2012, l’ancien gouvernement Harper a déposé le draconien projet de loi C-31, la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, qui légalise la détention obligatoire pour les réfugiés désignés comme «irréguliers». Sous cette loi, qui a été présentée comme une façon de réduire l’arrivée de «faux réfugiés» et le «passage clandestin», les migrants, y compris les enfants, peuvent être détenus pendant un an en attendant que le gouvernement examine leur cas.

Cette législation, qui a été rédigée par les conservateurs, mais qui est appliquée par le gouvernement Trudeau, viole les droits démocratiques des réfugiés contenus dans l’Habeas Corpus comme le droit à la liberté et à la sécurité, la protection contre la détention arbitraire, le droit à un examen rapide des motifs de la détention et à un procès par un juge ou un tribunal indépendant.

En 2015, les conservateurs, avec l’appui des libéraux, ont adopté à toute vapeur une nouvelle loi «antiterroriste» (projet de loi C-51), qui accroit considérablement les pouvoirs coercitifs de l’État. Il permet entre autres au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) de violer essentiellement toute loi pour contrer les supposées menaces à la sécurité publique. En donnant une nouvelle définition élargie aux activités qui «compromettent la sécurité du Canada», C-51 donne beaucoup plus de liberté à l’AFSC et au gouvernement pour rejeter des demandes de statuts de réfugié et de résidents permanents. Le projet de loi C-51 inscrit à la loi le pouvoir d’État de détenir des non-résidents indéfiniment – une pratique condamnée par la Commission des droits de l’homme des Nations unies.

En conséquence aux changements régressifs des deux dernières décennies dans la politique canadienne, des milliers de migrants sont victimes de ce que le gouvernement appelle la «détention préventive». Plusieurs réfugiés sont détenus dans des prisons à sécurité maximale, souvent aux côtés de véritables criminels, ou parfois en isolement même s’ils ne sont accusés d’aucun crime.

La détention venant de l’immigration est une des formes d’incarcération qui croît le plus rapidement au Canada. Entre 2000 et 2014, le gouvernement a emprisonné plus de 87.000 réfugiés ou autres migrants sans accusation. De ce nombre, plus de 4000 étaient mineurs.

Chaque jour, au moins 400 migrants sont détenus quelque part au Canada, y compris plus de 200 dans les prisons ontariennes. Plus du tiers de tous ces détenus se retrouvent dans les prisons provinciales, alors que le reste croupit dans un des trois centres dirigés par l’AFSC à Toronto, Montréal ou Vancouver.

Les conditions de détention, bien qu’elles soient généralement balayées sous le tapis par le gouvernement et les médias, sont atroces. Depuis 2000, au moins 15 personnes sont décédées alors qu’elles étaient détenues par l’AFSC, y compris 3 depuis que les libéraux ont pris le pouvoir il y a seulement neuf mois.

Les demandeurs du statut de réfugié sont habituellement détenus sur la base que leur identité ne peut être validée et qu'ils constituent conséquemment une «menace à la sécurité».

Plusieurs réfugiés ont en effet été contraints de quitter leur pays sans aucun papier. D’autres sont réticents à donner beaucoup d’informations aux services frontaliers par crainte d’être aussitôt renvoyés dans leur pays ravagé par la guerre. En 2012, dans le cadre du projet de loi C-31, le gouvernement a établi une liste de près de trente pays jugés «sécuritaires». Les demandeurs d’asile de ces pays (comme les Roms de Hongrie qui fuient la persécution, par exemple) sont déportés à travers un processus accéléré et ne peuvent en aucun cas faire appel de la décision.

Pour les réfugiés qui évitent l'emprisonnement, la vie est extrêmement ardue. Ils vivent souvent dans la pauvreté et peinent à trouver des emplois et des logements décents dans les régions métropolitaines où un appartement de deux chambres peut facilement coûter 1500 à 2000 dollars par mois, si ce n’est davantage. Nombreux sont ceux qui font face à des barrières linguistiques et à l’isolement social. La détresse psychologique est fréquente pour ceux qui sont séparés de leur famille ou qui ont vécu des expériences traumatisantes dans leur pays d’origine. Les compressions gouvernementales dans les soins de santé et les services publics ne peuvent qu’exacerber cette sombre réalité.

(Article paru d'abord en anglais le 10 août 2016)