L’Allemagne et la France poussent à la mise en place de l’union militaire européenne

Par Johannes Stern
26 septembre 2016

Le ministère allemand de la Défense a publié le document conjoint relatif à la politique militaire de la ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen, et de son homologue français, Jean-Yves Le Drian, qui avait été repris dans la presse européenne avant le sommet de l’Union européenne (UE) à Bratislava. Ce document souligne comment Paris et Berlin utilisent la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE pour promouvoir l’élaboration d’une politique militaire et de grande puissance européenne indépendante. 

Le titre de ce document de six pages veut tout dire : « Renouvellement de la PSDC [Politique de sécurité et de défense commune] : Vers une défense complète, réaliste et crédible au sein de l’UE ». Dès le début, von der Leyen et Le Drian se réfèrent à la « nouvelle stratégie globale pour l’UE en matière de politique étrangère et de sécurité (EUGS, EU Global Strategy on Foreign and Security Policy), » présentée par la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, lors du premier sommet post-Brexit en juillet. 

Au cœur du document de Mogherini, qui fut rédigé parallèlement au livre blanc allemand et qui porte avant tout la marque de Berlin, se trouve la transformation de l’UE en une union militaire capable d’intervenir militairement dans le monde entier indépendamment des États-Unis. Certes, il est précisé au paragraphe concernant la stratégie globale que l’OTAN est là pour protéger ses membres des attaques ennemies, l’Europe « doit être mieux équipée, mieux entraînée et mieux organisée afin de contribuer de manière décisive à de tels efforts collectifs et d’agir en toute autonomie le cas échéant. » 

Von der Leyen et Le Drian réclament actuellement une « rapide » mise en œuvre de cette stratégie « en plans d’action concrets, particulièrement dans le domaine de la sécurité et de la défense ». Cela inclut « le soutien des missions militaires de la PSDC, le développement des capacités militaires et de la coopération européenne en matière de défense ainsi que l’appui concret de l’industrie européenne de la défense ». Sur cette base, une « autonomie stratégique est garantie » et une industrie européenne de la défense « forte, compétitive et innovatrice » sera construite.

De plus, le document franco-allemand exige la création d’un « quartier général [QG UE] permanent de l’UE pour les missions militaires et civiles et pour les opérations » ainsi qu’« une planification militaire et une capacité de mise en application. » Afin d’accroître « l’efficacité de la PSDC », von der Leyen et Le Drian ont en outre proposé la mise en place d’une « structure médicale européenne », « des améliorations supplémentaires de l’opérationnalité des ‘groupements tactiques (battle groups)’ », et une « amélioration du processus de recrutement des troupes pour les missions et les opérations de l’UE ». 

De plus, il est proposé que l’UE « développe des capacités stratégiques de transport (terre/air/mer) » pour les « relier en un point focal logistique européen ». D’autres projets comprennent le développement d’une « stratégie maritime sécuritaire de l’UE (EUMSS) » et l’entraînement conjoint des officiers « afin d’améliorer le réseau d’officiers européen existant » et de « promouvoir un authentique esprit européen parmi nos officiers. » 

Dans les conditions d’une profonde crise sociale et politique en Europe et d’un conflit international grandissant entre les principales puissances, Berlin et Paris sont en train de faire progresser rapidement la militarisation du continent. Von der Leyen et Le Drian envisagent de soumettre une « feuille de route » lors de la réunion informelle des ministres de la Défense les 26 et 27 septembre. Leur objectif est d’obtenir « une décision favorable » lors de la prochaine réunion le 15 novembre des ministres européens de la Défense. En décembre, le Conseil européen devrait alors adopter « des directives politiques exhaustives en matière de sécurité et de défense ». 

Von der Leyen et Le Drian se sont référés à une déclaration conjointe de l’UE et de l’OTAN de début juillet en soulignant « qu’une défense européenne plus forte et plus efficace représente également en même temps un renforcement de l’OTAN ». Mais, il ne fait pas de doute que la construction d’une structure militaire indépendante européenne remet en cause l’alliance transatlantique de la période d’après-guerre et reproduirait les mêmes conflits qui ont conduit à deux guerres mondiales au vingtième siècle. 

Londres qui avait dans le passé à maintes fois bloqué le développement d’une politique militaire européenne conjointe – sur ordre de Washington – a vivement critiqué la récente tentative franco-allemande. 

Le secrétaire d’État britannique à la Défense, Michael Fallon, a assuré au Financial Times que tant que la Grande-Bretagne sera un membre officiel de l’UE, elle votera contre les projets de création d’une armée européenne. « Cela ne se fera pas », a dit Fallon au sujet des projets de l’UE qui sont débattus à Bratislava. « Nous sommes membres à part entière de l’UE et nous nous opposerons à toute tentative de créer un concurrent de l’OTAN ». Menzies Campbell, l’ancien dirigeant du parti libéral-démocrate, a déclaré : « Même en tant que fervent européen, je considère que la création d’une armée européenne est une menace gravement préjudiciable et durable pour l’OTAN ». 

La classe dirigeante britannique a réagi à la militarisation de l’UE en organisant sa propre campagne de renforcement militaire. Dans un mémorandum privé de 10 pages adressé à Fallon et transmis au Financial Times, le général Sir Richard Barrons s’est plaint du manque de préparation au combat des forces armées britanniques en exigeant l’acquisition de nouveaux systèmes d’armes. Barrons a mis en garde contre le fait de ne pas être prêt dans une certaine mesure pour une guerre contre la Russie. « L’efficacité qui est à la base de toute grande armée a dépéri délibérément », s’est-il plaint en ajoutant, « On a l’impression que le conflit moderne est restreint à n’être qu’aussi petit et court que nous voulons le maintenir, ce qui est stupide. » 

En juin, Malcolm Chalmers directeur du Royal United Services Institute, un groupe de réflexion britannique, a dit que si la Grande-Bretagne quittait l’UE, elle serait « soumise à une pression considérable pour maintenir et peut-être même augmenter ses engagements envers la défense collective de l’OTAN en Europe ». Depuis lors, le gouvernement britannique a augmenté son budget de la défense de près de 5 milliards de livres sterling sur la période 2020/21 afin d’atteindre l’objectif annuel de 2 pour cent du PIB fixé par l’OTAN pour chaque pour chaque État membre. 

Sur le continent, les projets de militarisation mis en avant par l’UE aggravent aussi les divisions entre les puissances. À Bratislava, le premier ministre italien, Matteo Renzi, a refusé de participer à la conférence de presse finale commune avec la chancelière allemande Angela Merkel et le président François Hollande. À peine quelques semaines plus tôt, Renzi avait rencontré Merkel et Hollande sur le pont d’un porte-avion au large de l’île italienne Ventotene afin de raviver, dans la foulée du référendum sur le Brexit, la vision réactionnaire d’une union européenne militaire. 

Pour le moment, l’Allemagne, la France et l’Italie sont (encore) en train de travailler en étroite collaboration, mais ils poursuivent des programmes nationaux différents. Alors que Berlin veut assumer le rôle dirigeant en Europe, y compris militairement, pour faire valoir ses intérêts géostratégiques et économiques de par le monde, la France et l’Italie s’efforcent quant à elles de jouer le rôle le plus déterminant possible dans le but de maintenir sous contrôle l’hégémonie allemande.

Dans un article paru dans la dernière édition du magazine politique italien Eastwest, l’ancien conseiller du ministère italien des Affaires étrangères, Gerardo Pelosi, écrivait : « Renzi à la direction [à Ventotene] signifie aussi que dans la région de la Méditerranée, le rôle prépondérant sur le flanc méridional de l’Europe incombe à l’Italie. » La « stabilisation de la Libye » et la « création d’une vaste interface énergétique destinée aux pays de la région, à l’Italie elle-même et au reste de l’Europe en Méditerranée orientale » est « la réponse italienne à Nord Stream 2 et équilibrerait la domination allemande dans le nord de l’Union européenne. » 

(Article original paru le 23 septembre 2016)