Le suspect de l’attentat terroriste de Berlin était connu des services de police

Par Johannes Stern
27 décembre 2016

Quatre jours après l’attentat contre un marché de Noël à Berlin, les autorités ont publié de nouvelles preuves impliquant l’homme qu’elles avaient signalé comme le principal suspect, Anis Amri, un ressortissant tunisien. Un communiqué de presse publié conjointement par la chancelière Angela Merkel, le ministre de la Justice Heiko Maas et le ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière, a indiqué que les empreintes d’Amri avaient été trouvées dans le camion qui avait foncé sur le marché en tuant 12 personnes et en en blessant 48 autres.

De Maizière a dit qu’il « y avait d’autres indications selon lesquelles le suspect était très probablement le coupable. » Une pièce d’identité au nom d’Amri avait été trouvée dans la cabine du camion, ce qui a donné aux services de sécurité de très importantes informations sur le suspect, dont des photos.

Des forces de sécurité lourdement armées sont en train de rechercher Amri partout en Europe. Selon certains articles de presse, la police a pris d’assaut un appartement à Dortmund en interpellant quatre personnes. Jeudi matin, une centaine de policiers, dont des membres des forces spéciales lourdement armées, ont perquisitionné un foyer de réfugiés à Emmerich au bord du Rhin dans lequel le suspect tunisien aurait séjourné.

Toujours jeudi, dans le cadre de la traque d’Amri, la police danoise a fouillé un ferry. Elle a dit avoir reçu une information selon laquelle le suspect se trouvait à bord d’un navire en partance de Grenaa vers Jutland en Suède. Elle est cependant rentrée bedrouille.

L’identification de l’auteur supposé du crime et la chasse à l’homme paneuropéenne lancée pour le capturer soulèvent de nombreuses questions troublantes qui restent sans réponse.

Pourquoi le portefeuille contenant le document d’identité d’Amri n’a-t-il été découvert dans le camion que plusieurs heures après l’attaque ? Selon la version officielle, les enquêteurs n’avaient tout d’abord envoyé que des chiens dans la cabine du camion dans le but de détecter l’odeur du délinquant. Il n’y aurait eu des fouilles que bien des heures plus tard.

Entre-temps, il est clair qu’Amri avait été immédiatement après l’attentat de lundi dans la ligne de mire des services de sécurité. Zeit online avait publié un article disant : « Alors que l’opinion publique se demandait encore mardi si le jeune pakistanais avait commis l’attaque, les enquêteurs suivaient depuis longtemps une nouvelle piste menant à A. »

Selon le journal Die Welt, le procureur général et l’Office fédéral de la police criminelle (BKA) étaient « fâchés » de la « publication prématurée des photos et des données personnelles du suspect. »

Si Amri est l’auteur du crime, alors l’attentat de Berlin correspond au schéma qui est apparu dans pratiquement chaque attaque terroriste majeure qui a eu lieu de par le monde au cours de ce siècle, à commencer par les attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington. Dans le cas présent, comme dans le cas des attentats de Boston et plus récemment à Paris et à Bruxelles, les auteurs étaient connus des services secrets et de la police.

Avant son arrivée en Allemagne au milieu de 2015, Amri avait passé quatre ans en prison en Italie pour incendie criminel, blessures corporelles et vol. En Allemagne, il a rapidement attiré l’attention de la police de l’État qui l’a classé comme une « menace [islamiste] dangereuse » en le plaçant sous surveillance.

Il était également bien connu des agences de renseignement partout en Europe et aux États-Unis où il figure sur la « no fly list » (liste noire des personnes interdites de vol).

La radio bavaroise a rapporté qu’en mars de cette année déjà il avait fait l’objet d’une fiche dans le fichier « menace dangereuse » et en vertu duquel Amri cherchait à recruter partout en Allemagne d’autres personnes « pour perpétrer avec lui des attaques fondées sur des motivations islamistes. » Il aurait projeté selon l’inscription du fichier, « de se procurer par l’intermédiaire de personnes des milieux islamistes français des armes de gros calibre » et l’on pouvait s’attendre à ce qu’il poursuive ses projets terroristes « avec persistance et à long terme. »

Spiegel Online a écrit qu’Amri « semblerait avoir attiré il y a quelques mois déjà l’attention des services de sécurité allemands pour avoir fait des remarques alarmantes. » Suite « aux investigations ouvertes à l’encontre de plusieurs prédicateurs haineux », des résultats de la surveillance des télécommunications auraient émergé révélant qu’Amri « se serait proposé de commettre un attentat-suicide à la bombe. » Par ailleurs, Amri « se serait renseigné auprès d’une source des services de sécurité sur comment pouvoir obtenir des armes. »

Die Welt a relaté qu’Amri était actif dans les milieux gravitant autour du prédicateur salafiste Abu Walaa, qui est en prison depuis le 8 novembre. Walaa est accusé de diriger un groupe islamiste qui recrute des jeunes gens pour les envoyer à l’État islamique (ÉI). Le journal Tageszeitung a précisé qu’Amri était dans le collimateur de la police parce qu’il « aurait recruté des combattants pour l’ÉI et qu’il recherchait des armes. » Durant tout ce temps, il aurait aussi eu contact avec « un agent secret de la police [V-Mann]. »

Amri avait également été « classé comme une menace par les autorités à Berlin – en tant que militant islamiste susceptible de commettre des actes violents. » Il avait été « placé sous observation de mars à septembre dernier. » Des informations étaient disponibles selon lesquelles « le Tunisien projetait un cambriolage pour mobiliser des fonds pour l’achat d’armes automatiques. » Selon le parquet général, le but était « d’éventuellement commettre un attentat plus tard avec l’aide de complices devant encore être recrutés. »

Le journal Die Zeit écrit qu’à la fin de l’automne, des procédures judiciaires avaient été engagées contre Amri pour planification d’un acte criminel grave menaçant l’État et qui furent poursuivies plus tard par le parquet de Berlin. Toutefois, selon le ministre de l’Intérieur de Rhénanie-du-Nord/Westphalie, Ralf Jäger, l’enquête fut interrompue. Le ministre n’a fourni aucune explication pour la clôture de l’enquête.

« En dépit de tous ces signaux d’alarme, » Amri n’a été « ni arrêté ni déporté », a souligné Die Welt. Le journal a rapporté qu’une photo d’Amri publiée sur sa page Facebook le montre « en tenue typique de djihadiste. » En plus de membres de sa famille, « deux policiers et un employé du ministère tunisien de l’intérieur », avaient fait « like » sur la photo. Le fait qu’Amri ait « créé un lien vers le groupe terroriste libyen Ansar al-Charia dont le logo figurait sur sa page », ne semble « pas les avoir dérangés. »

Ansar-al-Charia est un groupe qui a des liens occasionnels avec Al-Qaïda et l’État islamique en Libye. En 2011, il avait fait partie des « rebelles » islamiques soutenus par l’Occident qui, avec l’aide des bombes de l’OTAN, ont renversé le régime de Mouammar al-Kadhafi et qui fut répertorié plus tard comme organisation terroriste.

Les milieux politiques et les médias ont affirment sans relâche que les autorités auraient « perdu de vue Amri » après qu’il se soit caché début décembre. « Il n’est pas encore clair s’il s’agit de l’histoire de la défaillance de l’État ou de l’histoire montrant à quel point il est difficile pour l’État de garder un œil sur le nombre croissant des menaces », ont écrit les journalistes Hans Leyendecker et Georg Mascolo dans le Süddeutsche Zeitung.

Personne n’a posé la vraie question : existait-il des forces au sein du milieu politique et de l’appareil de sécurité qui étaient au courant des projets d’attentat et qui étaient prêtes à les accepter dans le but de promouvoir leur programme de droite de renforcement des forces répressives, d’incitation de la haine contre les réfugiés et de promotion du militarisme ?

(Article original paru le 23 décembre 2016)