Fillon entraîne LR vers l'extrême-droite après avoir gagné le duel avec Juppé

Par Stéphane Hugues
8 mars 2017

Lors de la réunion du Bureau politique de son parti, Les Républicains (LR), lundi soir, François Fillon a sauvegardé sa position en tant que candidat présidentiel, mais au prix de dévoiler de larges fissures qui risquent de faire exploser le parti de droite. Fillon avait affirmé à nouveau son intention de maintenir sa candidature, quelle que soit la décision du Bureau politique.

Le refus d’Alain Juppé de se présenter comme candidat contre Fillon dans sa déclaration à la presse à 10h30 lundi matin a permis à Fillon de passer en force lundi même. Après la manifestation de dimanche au Trocadéro à Paris, à laquelle avaient participé des forces proches de l'extrême-droite dont le mouvement Sens commun anti-mariage gay, Fillon a obtenu lundi soir le soutien unanime du Bureau politique de LR pour la continuation de sa campagne.

Juppé à expliqué qu’à 71 ans, il ne pouvait pas incarner le « renouvellement ». Mais il a dénoncé le virage à droite de Fillon et ses supporters, en disant : « Comme l’a montré, hier, la manifestation au Trocadéro, le noyau des militants LR s’est radicalisé. » Juppé a caractérisé d’« obstination » la réaction de Fillon face aux accusations d’avoir créé des emplois fictifs pour sa famille et a critiqué chez Fillon « un système de défense fondé sur la dénonciation d’un prétendu complot et d’une volonté d’assassinat politique »

Il ajouté : « Quel gâchis. Au lendemain de notre primaire où le résultat a été incontestable et incontesté, François Fillon – à qui j'avais apporté mon soutien – avait un boulevard devant lui. Je lui ai renouvelé mon soutien à plusieurs reprises ».

Juppé, qui se place au centre-droite dans LR, a conclu : « Je ne suis pas en mesure de réaliser le nécessaire rassemblement autour d’un projet fédérateur, c’est pourquoi je confirme – une bonne fois pour toutes – que je ne serai pas candidat à la présidence de la République. »

Derrière cette crise dans LR est le virage du Parti socialiste et les partis du pseudo-gauche de plus en plus vers la droite, surtout dans les cinq dernières années de la présidence de François Hollande.

Le parti LR s'est trouvé pris en tenaille entre la montée du Front national et la ruée vers l'extrême droite du PS, qui adoptait sous Hollande de larges pans du programme du FN, dont l'état d'urgence, la déchéance de nationalité, et la formation d'une garde nationale.

La réaction de LR a été de se déplacer aussi rapidement que possible vers l'extrême-droite pour pouvoir critiquer le PS depuis la droite. Fillon et ses dizaines de milliers de supporteurs mettent en avant un programme qui est en grande partie à la droite de celui du FN. Fillon est proche de fractions intégristes de l'Eglise catholique et de milieux patronaux qui veulent démonter la Sécu.

Pour mener cette politique, Fillon a trouvé un soutien discret dans l’ancien président, Nicolas Sarkozy, qui avait lui aussi flatté l'extrême-droite en tant que ministre de l'Intérieur sous Chirac et puis en tant que président de la République entre 2007 et 2012. Tout en prônant officiellement une réconciliation entre Juppéistes et Fillonistes, Sarkozy évite toute pression sur Fillon à renoncer sa candidature.

Quant à la classe ouvrière et des importantes couches de la classe moyenne, la colère montant contre la dégradation de leur conditions de vie et la violence policière qui bafoue leur droits démocratiques les entraîne objectivement vers la gauche. Il subsiste une méfiance et une hostilité considérables des masses populaires envers les tendances politiques d'extrême-droite.

Toutefois, aucun des candidats liés de près ou de loin au PS ou à LR ne peut mobiliser l'opposition populaire aux politiques d'extrême-droite, avec lesquelles ils sont de plus en plus d'accord.

Selon les sondages, si Juppé se trouvait en face de Marine Le Pen aux deuxième tour des élections, le candidat LR soi-disant plus marqué au « centre » remporterait facilement les élections. Si Fillon affronte Le Pen au second tour, par contre, il subsiste des doutes assez sérieux quant à la probabilité d'une victoire LR. Mais à cause de la extrême-droitisation de la base militante et électorale de LR, Juppé ne peut plus se présenter en tant que candidat de son parti contre le FN.

La victoire de Fillon ne résout pas, toutefois, la crise interne de LR. Les soutiens de Juppé ont amèrement reproché à l'ex-président LR, Nicolas Sarkozy, d'avoir soutenu Fillon dans les discussions internes. « Sarkozy préfère perdre avec Fillon que gagner avec Juppé, c'est irresponsable », a déclaré un proche de Juppé au Monde.

L'hémorragie continue au sein des rangs du parti. Gérald Darmanin, le secrétaire général adjoint de LR, qui avait tweeté auparavant « Jusqu'à présent, ce sont les socialistes qui faisaient monter le Front national, maintenant c'est nous. », a tiré la conclusion dimanche. Il a démissionné de son poste de direction et l’a annoncé dans un deuxième tweet.

Fillon, qui a continué sa campagne hier, a dû confronter en arrivant à un meeting électoral à Orléans une petite manifestation, organisée par les jeunesses du PS et liée à de nouvelles allégations de corruption contre Fillon à paraître dans Le Canard enchaîné.

L'hebdomadaire satirique avait d'abord rapporté en janvier les détails des emplois fictifs suspectés de Penelope Fillon, suite au voyage de Fillon à Berlin pour exposer une proposition d'alliance avec Berlin et Moscou qui aurait été contraire aux intérêts de Washington.

Dans son édition à paraître aujourd'hui, il rapporte que Fillon aurait emprunté 50.000 euros au milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, le directeur de La Revue des deux mondes qui a employé sa femme Penelope. Toutefois, Fillon n'a pas déclaré le prêt à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, alors que tout prêt supérieur à 760 euros doit être déclaré.