L’élite dirigeante des États-Unis veut en finir avec les acquis des années 1960

Par Patrick Martin
18 mars 2017

L’abrogation d’Obamacare, qui a commencé la semaine dernière avec l’introduction de la loi rédigée par le Président de la Chambre des représentants républicain Paul Ryan en collaboration avec l’administration Trump, est devenue le véhicule d’un programme de réaction sociale beaucoup plus vaste.

Cette nouvelle loi, qui va priver 24 millions de personnes de couverture de santé, mettra essentiellement fin à l’assurance maladie Medicaid, l’une des principales réformes sociales des années 1960, un programme qui finance des soins de santé pour des dizaines de millions de pauvres, d’aveugles et autres personnes handicapées, ainsi que les soins infirmiers à domicile pour les personnes âgées à faible revenu. Cette loi ouvre la voie, comme Ryan l’a indiqué, à une loi encore plus vaste pour miner et ultimement détruire Medicare, le programme qui fournit la couverture de santé pour la plupart des personnes âgées aux États-Unis depuis plus d’un demi-siècle.

Les principaux acquis sociaux des années 1960 – la dernière période de réformes sociales importantes de l’histoire américaine – sont en phase de liquidation finale. C’est l’aboutissement d’un processus historique prolongé qui a commencé pratiquement dès que l’élite dirigeante américaine a pris sa décision, entraînée par la rupture du boom économique de l’après-Seconde Guerre mondiale, de passer des politiques de compromis relatif de classe à la guerre de classe impitoyable. Les premières mesures ont été prises dès l’époque de l’administration démocrate de Jimmy Carter (1977-1981), qui a commencé par limiter les dépenses en protection sociale et cibler les mineurs du charbon en grève avec l’intervention de son gouvernement en vertu du Taft-Hartley Act.

Les attaques se sont fortement accélérées sous le président républicain Ronald Reagan qui, en brisant la grève des contrôleurs aériens du syndicat PATCO, a donné le feu vert à une décennie d’attaque patronale contre les syndicats et de compressions salariales, ainsi qu’à une compression massive des dépenses sociales fédérales pour financer de façon record les dépenses militaires.

Reagan a établi le rythme des attaques subséquentes contre les programmes établis dans les années 1960, et même ceux remontant aux années 1930, depuis l’abolition par Clinton de l’aide aux familles avec des enfants à charge jusqu’aux attaques de Bush contre l’aide à l’éducation publique avec sa loi «No Child Left Behind», rédigée en collaboration avec le démocrate Edward Kennedy, sans oublier les premières étapes vers la privatisation de Medicare.

Loin de renverser ce processus en cours depuis plusieurs décennies, l’administration Obama l’a intensifié. Obamacare n’était pas un élargissement de l’État-providence, comme le prétendaient ses apologistes, mais un programme réactionnaire pour refiler le coût des soins de santé des employeurs et du gouvernement aux travailleurs. Le soutien total des démocrates à cette loi, élaborée en collaboration avec l’industrie de l’assurance et les monopoles pharmaceutiques, témoigne du virage à droite du Parti démocrate depuis les 40 dernières années.

Les huit années de l’administration Obama – commencées par des promesses d’«espoir» et de «changement» et qui finalement n’ont été que des années de guerre sans fin, d’assauts contre les emplois et les niveaux de vie et d’érosion constante des services sociaux tels l’éducation et les soins de santé – ont créé les conditions pour la prise du pouvoir par les républicains au Congrès et ultimement la victoire de Donald Trump.

Les idéologues du capitalisme prétendent que le «libre marché» fera des miracles si on supprime toutes les restrictions à son fonctionnement imposées par les réformes sociales du passé. Ces «restrictions» sont en fait tous les avantages sociaux obtenus par la classe ouvrière au cours de plus d’un siècle de luttes. Maintenant, chacune des «quatre grandes lois» du programme libéral de la Grande Société – les «Big Four» de la «Great Society» comme un historien les a décrites, toutes promulguées dans une période de six mois, d’avril à octobre 1965 – sont ciblées pour être détruites.

L’Elementary and Secondary Act de 1965 (Loi sur l’enseignement primaire et secondaire) : Cette loi a fourni le premier soutien fédéral important aux écoles publiques locales, un financement devenu politiquement possible suite à l’abolition juridique des écoles publiques ségréguées dans le Sud. Des fonds ont alors été alloués pour améliorer les écoles publiques dans les communautés pauvres, agrandir les bibliothèques et prendre les premières mesures de ce qui allait devenir «l’éducation spécialisée». Cette loi a établi le programme préscolaire Head Start comme programme fédéral permanent.

Le membre républicain au congrès Steve King de l’Iowa a présenté un projet de loi pour annuler l’Elementary and Secondary Act dans le but d’empêcher le département de l’Éducation de financer quelque programme éducatif que ce soit sauf par l’octroi de bons qui seraient utilisés pour les écoles à charte et religieuses, ou pour l’enseignement à domicile.

Medicare et Medicaid, programmes mis en place par le Social Security Act de 1965 (Loi sur la sécurité sociale) : Cette loi a permis pour la première fois de donner accès à une assurance maladie soutenue par le gouvernement aux personnes de plus de 65 ans, la moitié d’entre eux n’ayant aucune couverture en 1965. Medicare couvre les soins hospitaliers (Partie A), médicaux et infirmiers (Partie B), mais n’a jamais payé pour les examens de la vue, les soins dentaires ou les médicaments sur ordonnance. Medicaid couvre les catégories de travailleurs les plus pauvres, les enfants, les handicapés et les aveugles, ainsi que les soins à domicile de longue durée pour les personnes âgées les plus pauvres.

L’abrogation d’Obamacare mettrait fin à Medicaid en tant que programme de droit à partir de 2020, année où les subventions aux États auront plafonné, ce qui forcera ceux-ci à réduire les soins aux pauvres et aux handicapés. L’assurance maladie était déjà sérieusement compromise avec Obamacare qui prévoyait des compressions de 700 milliards de dollars en remboursements sur 10 ans. L’abrogation de cette loi va cependant ouvrir la voie à des réductions encore plus importantes, avec le plan de Ryan de faire passe ce programme de droit à un programme de bons.

Le Voting Rights Act de 1965 (Loi sur le droit de vote) a été la mesure démocratique la plus radicale jamais adoptée par le Congrès des États-Unis depuis la Reconstruction qui a suivi la guerre de Sécession. Cette loi visait les États, principalement ceux du sud profond, où il était répandu que les minorités se voient refuser leurs droits. Avant son adoption, peu de Noirs étaient autorisés à s’inscrire sur les listes électorales et à voter dans les États du sud, du Texas à la Virginie. Par la suite, la participation des électeurs afro-américains a fortement augmenté, alors que le département fédéral de la Justice s’est mis à superviser les politiques électorales des États pour contrer toute tentative de discrimination.

La Cour suprême des États-Unis a invalidé le Voting Rights Act par une décision de 5 contre 4 en 2013 dans la décision de Shelby c. Holder, statuant que l’intervention fédérale dans les États du sud ne pouvait plus être justifiée, malgré le renouvellement et la prolongation de la loi par le Congrès, plus récemment en 2006. Cette décision fait partie d’un effort plus vaste mené par les républicains, État après État, afin de promulguer des lois sur l’identification des électeurs et autres mesures dont le but est de ressusciter des pratiques discriminatoires contre les électeurs des minorités et les plus pauvres.

L’Immigration and Nationality Act de 1965 (Loi sur l’immigration et la nationalité de 1965), également connue sous le nom de Hart-Celler Act, du nom de ses deux principaux parrains au Sénat et à la Chambre des représentants, a supprimé les restrictions de longue date qui frappaient les immigrants d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient, ainsi que d’Europe méridionale et de l’Est. Cette loi a aussi permis l’immigration sans restriction des membres de la famille des citoyens et des résidents américains, encourageant la croissance des communautés d’immigrants.

L’interdiction de voyager de Trump, qui frappe les visiteurs de six pays majoritairement musulmans, viole directement la loi de 1965 qui interdit l’origine nationale comme motif de restriction de l’immigration. Ses décrets sur l’immigration et sa proposition de construire un mur le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique visent à revenir à la période des lois d’exclusion qui interdisaient l’immigration asiatique et au programme Bracero qui permettait aux Mexicains d’immigrer aux États-Unis que pour travailler dans des conditions de semi-esclavage dans les champs.

Il y a eu d’autres réformes dans les années 1960, depuis la création du National Endowment for the Arts (Fonds national pour les arts) au National Endowment for Humanities (Fonds national pour les lettres), sans compter le Clean Water Act (Loi sur la qualité de l’eau) et les dizaines d’autres lois antipollution qui ont abouti à la création de l’Environmental Protection Administration. Tous ces acquis sont maintenant attaqués par l’administration Trump et le Congrès républicain.

Le Parti démocrate collabore, attaque après attaque, contre toutes ces réformes sociales avec lesquelles il était autrefois identifié. Les démocrates ont eux-mêmes dirigé des attaques contre l’éducation publique, introduit des coupes importantes dans le financement de Medicare dans le cadre d’Obamacare, et n’ont pas même levé le petit doigt pour restaurer l’application du Voting Rights Act après que la Cour suprême l’ait invalidé. Quand les démocrates s’opposent à Trump, ce n’est pas pour défendre les services sociaux, mais au nom des sections de Wall Street et de l’appareil de renseignement militaire qui vilipendent la nouvelle administration pour sa supposée mollesse envers la Russie.

Même dans les années 1960, le libéralisme du Parti démocrate n’a jamais contenu la moindre remise en question du capitalisme. C’était en fait beaucoup plus un effort, au plus fort du boom économique de l’après-guerre, pour rendre le capitalisme américain plus acceptable pour les masses, et donc plus sûr pour les capitalistes, dans des conditions de luttes de masse croissantes à propos des droits civiques, contre la guerre du Vietnam et pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Les mesures de la «Great Society» de Lyndon Johnson étaient nettement moins ambitieuses que celles des États-providence prises en Europe occidentale pendant la même période.

Comme l’historien James T. Patterson a écrit à propos de cette période: «Les programmes de la Grande Société étaient... essentiellement libéraux, et non pas radicaux. Sauf dans le domaine des relations raciales – une exception majeure – ils n’ont fait aucun effort sérieux pour contester le pouvoir des groupes établis, notamment celui des grandes entreprises. En aucun cas, ils n’ont sérieusement confronté les inégalités socio-économiques ou cherché à redistribuer la richesse.»

Aujourd’hui, dans les conditions du déclin historique prolongé du capitalisme américain, exacerbé par l’impact de la crise financière de 2008 et le transfert massif de richesse qui est extirpé des poches des ouvriers pour renflouer Wall Street, aucune section de la classe dirigeante américaine ne peut ou ne veut défendre le moindre gain social des années 1960.

La supposée résistance des démocrates au programme de Trump au Congrès est simplement de la frime. L’administration Trump et le Parti républicain vont obtenir presque tout ce qu’ils veulent, pendant que les démocrates vont faire semblant de se battre et demander aux victimes des attaques de Trump d’attendre jusqu’aux élections de 2018.

Le Parti démocrate ne représente pas l’opposition populaire à Trump et aux républicains, comme le prétendent les démocrates au Congrès et les charlatans politiques comme Bernie Sanders et Elizabeth Warren. La fonction du Parti démocrate est plutôt de freiner la résistance réelle à Trump, qui vient de la classe ouvrière et qui va prendre une forme de plus en plus explosive et radicale politiquement.

La classe ouvrière doit prendre la tête des luttes pour défendre les soins de santé, l’éducation, la protection de l’environnement, les droits des immigrés et tous les droits démocratiques fondamentaux. Elle doit répondre au programme capitaliste de contre-révolution sociale avec la solution ouvrière qu’est la révolution sociale. Les travailleurs doivent construire un mouvement politique de masse indépendant, opposé aux partis jumeaux de la grande bourgeoise, et se battre sur la base d’un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 14 mars 2017)