Le Washington Post et le New York Times insistent pour un recul des appels à l’impeachment de Trump

Par Patrick Martin
23 mai 2017

Dans des éditoriaux publiés simultanément pour leurs éditions du dimanche, le New York Times et le Washington Post ont demandé de la prudence dans la campagne anti-Trump qu’ils ont menée avec des assertions sur des liens néfastes entre la campagne présidentielle de Trump et le gouvernement russe.

L’éditorial du Times, intitulé « Watergate ? Nous n’en sommes pas encore là », cite les comparaisons entre la crise de l’administration Trump et le scandale qui a mené à la démission du président Richard Nixon il y a 43 ans, pour finir par suggérer qu’une procédure de destitution (impeachment) ou bien sa démission forcée ne sont pas encore à l’ordre du jour.

Après avoir attaqué Trump à maintes reprises en le traitant de laquais du président russe, Vladimir Poutine, et de menace pour la sécurité nationale des États-Unis, encore la semaine dernière dans un éditorial qui faisait des comparaisons avec Watergate, le Times recommande maintenant aux démocrates de procéder prudemment et d’éviter les « distractions ». En tirant parti des enquêtes officielles sur une éventuelle collusion entre la campagne Trump et la Russie, ainsi que du déclin persistant des sondages favorables à Trump, pour « gagner la majorité l’année prochaine dans au moins une maison du Congrès » lors des élections de mi-mandat de 2018.

L’éditorial du Washington Post suggère également que la campagne anti-Trump « nécessitera du temps », à la fois pour le conseiller spécial nouvellement nommé Robert Mueller, l’ancien directeur du FBI, et pour les différents comités de la Chambre et du Sénat enquêtant sur l’intervention présumée de la Russie aux élections de 2016.

L’éditorial du Post, sous le titre « Il est temps de se concentrer – enfin – sur le gouvernement du pays », exige que les démocrates « parlent d’autre chose que de l’impeachment dans les prochaines semaines », et que les républicains « se confrontent à la tâche dans laquelle ont échoué jusqu’à maintenant : gouverner de façon responsable. »

Le Post est plus explicite sur les politiques, sociales et de classe, sous-jacentes à la campagne sur les allégations de liens Trump-Russie. Il exige de l’action sur les soins de santé pour réduire « l’incertitude parmi les assureurs sur lesquels le système repose ». En d’autres termes, les deux partis de grandes entreprises doivent contenir leur médisance réciproque et s’engager sur des mesures d’austérité pro-entreprises exigées par l’élite financière.

De même, le Congrès doit « passer un nouveau budget et augmenter le plafond de la dette ». Il doit mener une « réforme fiscale », ce qui signifie réduire les impôts pour les riches et pour les entreprises, tout en veillant à ce que de telles actions « ne puissent entraîner des déficits plus élevés ». En d’autres termes, les réductions d’impôt pour les riches doivent être payées en réduisant les programmes sociaux pour les travailleurs.

Enfin, l’éditorial cite des inquiétudes concernant la politique étrangère de Trump en ce qui concerne la Corée du Nord, la Syrie, l’État islamique, l’Iran, la Russie et les « autres puissances hostiles ».

Ni l’un ni l’autre des journaux ne tentent de cadrer l’intensité de leur attaque contre l’Administration Trump, en particulier au cours des deux dernières semaines, avec leurs déclarations actuelles en faveur de la prudence et de prendre son mal en patience.

La situation pourrait changer rapidement, mais les éditoriaux du Times et du Post reflètent un recul plus large dans des appels immédiats pour l’impeachment et des références à Watergate dans les médias et l’establishment politique. Au cours des derniers jours, les démocrates du Congrès comme Adam Schiff, le premier membre du Comité du renseignement de la Chambre et Elijah Cummings, le premier membre démocrate du Comité de la surveillance de la Chambre et de la Réforme du gouvernement, ont qualifié la question de l’impeachment de prématurée.

Ces développements soulignent le fait qu’il n’y a pas de contenu démocratique ou progressiste à l’opposition à Trump au sein de l’establishment politique et de l’État capitaliste. Le Parti démocratique et les médias ne se préoccupent pas d’avoir un président et un gouvernement fasciste regroupant des chefs d’entreprise et des généraux dédiés à la guerre, déchirant les programmes sociaux et organisant une nouvelle redistribution de la richesse vers les riches. Sur de telles questions, il y a beaucoup plus de choses qui unissent la classe dominante que de choses qui la divisent.

Quelles sont les considérations qui conduisent aux avertissements contre une procédure trop rapide et imprudente d’impeachment ?

Tout d’abord, la préoccupation centrale des adversaires de Trump dans la classe dominante depuis son inauguration a toujours été de forcer un changement de politique, en particulier la politique étrangère. Les factions dominantes de l’appareil militaire et du renseignement considéraient que Trump ne partageait pas la même ligne politique qu’eux sur les questions de la guerre des États-Unis en Syrie, du maintien de l’alliance de l’OTAN et, surtout, de l’agression contre la Russie.

Le président a déjà cherché à apaiser ces préoccupations en ordonnant une frappe de missiles en Syrie, suivie la semaine dernière par un bombardement des États-Unis contre une milice syrienne favorable au gouvernement d’Assad et l’approbation d’un plan du Pentagone pour intensifier l’intervention des États-Unis en Syrie, en Irak et en Afrique du Nord.

Il existe des préoccupations connexes selon lesquelles une crise perpétuelle au centre de l’État américain et un processus d’impeachment prolongé constituent une menace pour la position internationale des États-Unis et les intérêts généraux de l’impérialisme américain.

Deuxièmement, il y a des préoccupations ébauchés par le Post qu’une telle crise à grande échelle fera dérailler le programme du gouvernement : la réduction des impôts pour des entreprises, et la déréglementation et l’éviscération des programmes sociaux sur lesquelles Wall Street comptait et est déterminé à en voir la couleur. Ce fut le message envoyé par les marchés financiers lors de l’énorme tendance à la vente des actions constatée durant une journée de la semaine dernière. Que le message a été reçu a été indiqué par l’annonce le même jour de la nomination d’un procureur spécial afin de prendre en main la lutte entre factions politiques en cours.

Troisièmement, il y a des craintes qu’une crise constitutionnelle à grande échelle et une lutte fratricide au sein de la classe dirigeante puissent créer une ouverture pour une intervention indépendante de la classe ouvrière. Dans des conditions de désaffection massive des deux partis politiques, de colère sociale et de discrédit général de toutes les institutions officielles du pouvoir, la déstabilisation du système politique a des implications potentiellement révolutionnaires.

La désignation de Mueller, qui a dirigé le FBI pendant 12 ans, sous Bush et Obama, met l’administration Trump sous séquestre effective des agences de renseignement, avec la menace constante que si elle s’éloigne trop de la ligne de conduite fixée par ces dernières, elle pourrait rapidement être face à des accusations pénales. Les références à la formation d’une sorte de régence ont commencé à apparaître dans la presse. Un blog publié par Dana Millbank consacré à célébrer la campagne anti-russe comme un exploit journalistique héroïque, tout en reconnaissant qu’elle a été rendue possible par une fuite systématique de l’appareil d’intelligence militaire, conclut en décrivant Mueller comme « un régent, si on veut, afin de nous protéger contre les abus futurs. »

Tout cela souligne le caractère complètement réactionnaire des deux factions de la classe dirigeante, quelle que soit la tournure que la crise pourrait prendre dans les jours et les semaines à venir. Il démontre l’impasse politique en laissant la lutte contre l’administration Trump aux démocrates, dont l’opposition à Trump est entièrement différente et hostile aux préoccupations et aux intérêts des millions de travailleurs. C’est ces derniers qui doivent intervenir sur la base de leur propre programme et perspective socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 22 mai 2017)