Les législatives françaises démasquent la faillite politique de Mélenchon

Par Alexandre Lantier
14 juin 2017

L'abstention massive au premier tour des législatives et la montée des candidats de la formation d'Emmanuel Macron, La République en Marche (LREM), ont taillé en pièces les prétensions de Jean-Luc Mélenchon à offrir une stratégie pour une lutte contre le nouveau président.

Toute sa stratégie retournait autour de la possibilité de mener une opposition à l'austérité et aux politiques bellicistes de l'EU dans un cadre purement parlementaire, sans mobilisation politique des travailleurs indépendamment des partis historiquement liés au Parti socialiste (PS). Son appel à une Sixième République ne signifiait pas qu'il voulait mener une lutte révolutionnaire contre la Cinquième République. Il a proposé à ses électeurs de l'installer d'abord à l'Elysée puis, après son élimination aux présidentielles, à la résidence du premier ministre à Matignon.

Le verdict des urnes est sans appel pour Mélenchon. La France insoumise (LFI) n'aura pas une majorité pour l'envoyer à Matignon, mais une minorité impuissante des 577 sièges à l'Assemblée, que LREM est en passe de dominer. Dans la déclaration publiée sur son blog suite au premier tour des législatives, Mélenchon se réjouit toutefois du fait qu'au second tour, « La France insoumise voit ses candidats présents dans des dizaines de circonscriptions ».

Cette situation confirme la perspective avancée par le Parti de l'égalité socialiste. Le PES a insisté que l'opposition des travailleurs ne pourrait se développer qu'en dehors des ornières officielles et nécessiterait une perspective révolutionnaire et internationaliste indépendante du PS et des organisations liées à lui. C'est pour donner une perspective pour une lutte indépendante que le PES a lancé l'appel à un boycott actif du second tour des présidentielles entre Macron et Marine Le Pen.

Mélenchon n'avoue pas que les espoirs qu'il avait bercés sur une opposition parlementaire à Macron étaient un leurre. Tout en tentant de faire porter la responsabilité de son échec aux masses, il essaie en même temps de redorer le blason de la périphérie politique du PS, pour que les travailleurs confient la direction de leur luttes à des organisations déjà responsables de multiples défaites.

Il tente d'abord de se dédouaner par une lapalissade : si son score n'est pas bon, c'est que l'électorat n'a pas voté pour lui. Il dit, « l’immensité de l’abstention montre qu’il n’y a pas, je l’affirme, de majorité dans ce pays pour détruire le code du travail, réduire les libertés publiques, ni, non plus, pour l’irresponsabilité écologique, ni pour cajoler les riches, toutes choses qui figurent au programme du parti du président. Pour autant, le pays n’a pas cru qu’il était possible de faire autre chose, autrement. »

Il prétend vouloir « convaincre » les Français en assénant que LFI, « mouvement politique totalement neuf, présentant ses candidats distinctement de tous les autres, sans tambouille, ni combines, ni arrangements, a mis en première ligne toute une série de candidatures totalement nouvelles. Elle est récompensée en étant confirmée dans sa position éminente ».

Mélenchon n'ose pas poser la question pourtant évidente : pourquoi les masses n'ont-elle pas eu confiance en Mélenchon et LFI, et quelle a été la responsabilité de Mélenchon ? L'abstention des jeunes et des travailleurs est un jugement sévère mais sans appel non seulement sur Mélenchon, mais sur tout le milieu politique qui s'est fait passer pour « l'extrême-gauche » dans la période avant l'écroulement du PS.

Mélenchon avait réalisé un score de presque 20 pour cent en critiquant les frappes de Trump en Syrie le 7 avril et en dénonçant les noyades des réfugiés en Méditerranée. Mais ces commentaires, qui lui ont valu une montée rapide dans les intentions de vote, notamment parmi les jeunes, ont vite fait place à une tentative de sa part d'éviter une confrontation frontale avec Macron.

L'existence de la base politique objective d'un boycott actif des présidentielles et la mobilisation de larges couches de travailleurs et de jeunes en lutte contre Macron, que prônait le PES, était avérée. Deux-tiers des membres de LFI, pour la plupart fraîchement recrutés sur Internet, se sont déclarés hostiles à un vote Macron lors d'une consultation en ligne. Au second tour, quatre millions d'électeurs ont voté blanc ou nul pour marquer leur opposition aux deux candidats, un sentiment qui a certainement influencé de larges couches de la majorité d'abstentionnistes aux législatives.

Le rôle de Mélenchon a été de bloquer une lutte, en répandant le maximum possible d'illusions sur Macron sans lui accorder explicitement de soutien, tout en se déplaçant rapidement vers la droite. Il a d'abord refusé de d'appeler au boycott du second tour des présidentielles, malgré le vote des adhérents de LFI. Il a prétexté le fait que LFI n'est pas un parti politique et ne peut donc pas imposer une ligne à sa minorité pro-Macron.

Quand LFI a lancé sa campagne pour les législatives le 13 mai, il s'est offert en tant que premier ministre de Macron, afin que « la main avisée d’un sage qui connaît de quel côté est le bonheur du peuple », donc tout modestement Mélenchon, puisse tempérer Macron. Il a choisi comme modèle la cohabitation, d'ailleurs impopulaire à l'époque, entre le président de droite Jacques Chirac et le gouvernement de la Gauche plurielle de Lionel Jospin.

Sans surprise, ces politiques ont produit un effondrement du soutien populaire pour LFI. Au début de juin, Mélenchon a annoncé au Parisien qu'il conseillait le Garde des sceaux de Macron, François Bayrou, sur la loi sur la « moralisation de la vie publique » voulue par Macron. Il également a fait part de ses craintes sur la situation sociale, en ajoutant que la France est « une poudrière ». Il a donc proposé de construire un « nouveau Front populaire » avec les appareils syndicaux et les associations afin d'organiser l'opposition à Macron et à son premier ministre, Edouard Philippe.

Ainsi, selon Mélenchon, LFI a vocation d'être la figure de proue d'une combine entre différents partis politiques tels que le PCF, lié depuis des décennies au PS, les divers appareils syndicaux, et leurs alliés associatifs. Ce n'est pas un mouvement « totalement neuf », mais une tentative de faire avaler aux travailleurs la même vieille tambouille qu'ils vomissent déjà.

L'abstention aux législatives et la montée de LREM sont autant de signes que les masses, et en particulier les jeunes et les travailleurs, n'accordent plus aucun crédit à ce type de manoeuvre. C'est le fruit de plus d'un quart de siècle depuis la dissolution de l'Union soviétique par la bureaucratie stalinienne, voire 35 ans depuis le « tournant de la rigueur » opéré par le PS, pendant lequel les travailleurs font face à des attaques de plus en plus larges contre leurs niveaux de vie.

Après de nombreuses défaites de diverses luttes contre des réformes des retraites ou de la législation du travail, malgré le soutien majoritaire de la population face à l'austérité, la crédibilité de luttes contrôlées par les appareils syndicaux et leurs alliés politiques est usée jusqu'à la corde. Le discrédit qui pèse sur eux suite à l'effondrement du PS ne fait qu'augmenter la défiance des masses. Une profonde colère sociale travaille des masses de travailleurs en France et à travers l'Europe

Sous ces conditions, Mélenchon n'a rien à dire et ne peut présenter aucune consigne de vote cohérente pour le second tour des législatives dimanche. Il dit : « Au deuxième tour, ne donnez pas et ne permettez pas que soient donnés les pleins pouvoirs au parti du président. Ni à ceux qui s’en réclament directement, parce qu’ils ont l’étiquette “La République en Marche”, ni à ceux qui, ayant d’autres étiquettes (“Parti socialiste”, “Les Républicains”…), se préparent tout soudain, au lendemain de l’élection, à changer de camp. »

Il répète également l'argument avancé par les médias au second tour des présidentielles pour justifier lz vote Macron : « Attention à ne jamais permettre l’élection d’un député du Front national, car c’est à nous qu’il en coûte le plus. (...) Le Front national ne sert qu’à cela : diviser le peuple et favoriser des regroupements de circonstances qui conduisent à élire des gens qui, ensuite, vous frappent si durement. »

Mélenchon appelle donc à battre la coalition LREM-PS-LR afin de refuser les pleins pouvoirs à Macron, sans donner aucune voix au FN. C'est une stratégie tout aussi inopérante que les autres qu'il a proposées, car ceci nécessiterait un vote massif pour des candidats LFI, qui ne sont plus en lice sauf dans quelques dizaines de circonscriptions. Mais le but est ailleurs : c'est de continuer à prétendre que Macron et ses alliés sont l'alternative démocratique au FN.

Les annonces prévisibles faites par Macron depuis son élection ont confirmé les mises en garde du PES, qui a insisté qu'il n'était pas le moindre mal face à Le Pen. Il va pérenniser l'état d'urgence, créant ainsi les structures d'un Etat policier permanent, et imposer une loi d'habilitation lui permettant de sabrer dans le code du travail par ordonnances. Il compte ainsi réprimer l'opposition sociale, comme l'a fait le PS lors de la lutte contre la loi travail, et financer une large augmentation de l'effort de défense avec l'établissement du service militaire universel dans le cadre de la militarisation de l'UE annoncée par Berlin.

Ces politiques n'ont aucune légitimité démocratique, et une vaste majorité de la population – plus large encore que celle qui s'est abstenue le 11 juin – y est profondément hostile. Dans la confrontation sans précédent qui s'annonce entre les travailleurs et Macron, la classe ouvrière ne pourra se limiter aux vieilles formes de mobilisation qui ont déjà perdu leur crédibilité parmi les travailleurs. Elle a besoin de son propre parti révolutionnaire en France et à l'international, le PES et le Comité international de la Quatrième Internationale.

La banqueroute de Mélenchon est celle du populisme antimarxiste affiché dans son livre de campagne, L'ère du peuple. Il y déclare que l'ère du socialisme et de la classe ouvrière est révolue, qu'il ne faut pas distinger la vraie gauche de la fausse, et que sa révolution citoyenne n'est pas « l'ancienne » révolution socialiste internationale prônée par les bolchéviks sous la direction de Lénine et de Trotsky. C'est fondé entièrement sur les théories postmodernistes qui dominé l'époque à laquelle le PS était hégémonique dans ce qui se faisait passer pour la « gauche ».

L'effondrement du PS et la faillite des manoeuvres par lesquelles Mélenchon a voulu mener sa « révolution citoyenne » sont autant de signes qu'un retour de la classe ouvrière en tant que force révolutionnaire, ainsi que du marxisme, est en préparation.

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[20 octobre 2014]