La santé et l'émergence de la lutte des classes aux États-Unis

Par Jospeh Kishore
30 juin 2017

Suite à l'annonce mardi que les républicains repousseraient un vote du Sénat sur leur proposition de loi concernant le système de santé après la pause du Congrès du 4 juillet, les démocrates et républicains ont continué leur mise en scène de débat sur les mesures qui auront des conséquences dévastatrices pour des millions d'Américains.

La présentation des médias d'une lutte amère concernant le futur de la politique de santé est une fiction politique. Les journaux et la télévision rapportent les déclarations de l'un ou l'autre député et son attitude par rapport au projet de loi récemment dévoilé par les républicains du Sénat comme si cela aurait un impact réel sur la trajectoire de la politique de la classe dirigeante.

Le verdict le plus décisif a été rendu mardi par Wall Street, qui a connu la plus importante baisse d'une journée en six semaines après que le dirigeant de la majorité républicaine Mitch McConnell eut repoussé le vote du Sénat cette semaine. Le message était clair: l'élite patronale et financière veut son argent, et elle le veut tout de suite. Les mesures du projet de loi incluent une réduction de 700 milliards $ en réductions d'impôts pour les riches – une avance sur l'argent qui sera libéré en privant les personnes âgées et les pauvres de leur santé et même de leur vie.

La classe dirigeante américaine, à la manière d'un pyromane social, agit de façon non moins criminelle ou mortelle que les politiques qui ont entraîné le brasier de la tour Grenfell à Londres.

McConnell a réagi mercredi en promettant que la nouvelle version de la loi serait prête vendredi pour un vote quelque part en juillet.

Charles Schumer, le dirigeant de la minorité au Sénat de New York, a réagi aux demandes du marché en réitérant son appel pour une solution «bipartite», un mantra répété par pratiquement tous les démocrates du Congrès. «Les démocrates veulent sincèrement trouver une position où nos deux partis peuvent se rejoindre sur la question de la santé», a dit Schumer. Le fait que Schumer reçoive plus d'argent de campagne des institutions financières et des banques que n'importe quel autre sénateur, démocrate ou républicain, est suffisant pour démontrer quel genre d'enfant sera engendré par une telle union.

Schumer n'a pas commenté la contradiction apparente entre ses déclarations d'opposition fondamentale au plan républicain et ses appels à un compromis bipartite. Sa position expose le fait que les deux partis partagent les mêmes visées fondamentales.

Les démocrates prétendent qu'ils veulent «corriger» Obamacare. Qu'est-ce que cela signifie? Ils ne parlent pas d'étendre la couverture pour inclure les 28 millions qui demeurent sans assurance sous le plan démocrate, ou d'augmenter les subventions inadéquates, réduire les franchises et tickets modérateurs tellement élevés que ça en est absurde, ni d'empêcher les compagnies d'assurances d'augmenter les primes. «Corriger» Obamacare est un euphémisme pour satisfaire les désirs de l'industrie de l'assurance qui souhaite réduire encore plus les obstacles à ses profits, et imposer des restrictions plus sévères pour l'admissibilité des consommateurs.

Le public a déjà vu ce genre de théâtre politique de nombreuses fois et le résultat est invariablement le même. Les républicains orientent la discussion le plus à droite possible tandis que «l'opposition» démocrate mène à une entente qui impose de nouvelles réductions plus draconiennes contre le système de santé et d'autres programmes sociaux. Un de ces cirques les plus importants et frauduleux fut le passage de l'Affordable Care Act, ou Obamacare.

La proposition républicaine n'est pas une «abrogation» d'Obamacare. Elle incorpore les structures établies par la mesure démocrate, telle que le marché pour l'achat de polices d'assurance privée, conçues pour subordonner encore plus le système de la santé au marché capitaliste et encourager la disparition de l'assurance payée par l'employeur, plaçant les travailleurs individuels encore plus à la merci des géants de l'assurance.

Le but principal d'Obamacare est de transférer à la classe ouvrière les coûts actuellement défrayés par les entreprises et l'État, tandis que la santé est de plus en plus rationnée sur la base de la classe sociale.

La fameuse «assurance maladie» que beaucoup de personnes utilisent sous Obamacare est, dans les faits, un transfert de fonds vers les compagnies géantes d'assurances. Les franchises pour des plans de «bronze» moins coûteux s'élèvent en moyenne à 6000 $ pour une personne et à plus de 12.000 $ pour une famille. Les franchises pour des plans «argent» (représentant 70% du marché) coûtent en moyenne 3000 $ par personne. En d'autres mots, après avoir payé des centaines de dollars par mois pour une assurance maladie, les travailleurs doivent payer des milliers de plus avant d'obtenir la moindre prestation.

Les sociétés ont systématiquement réduit ou éliminé l'assurance maladie, encouragées par l'impôt d'Obama sur les plans d'assurance maladie plus «généreux» de certains employeurs. Plus de 80% des plans fournis par les employeurs incluent à présent une franchise (1478 $ en moyenne, 2,5 fois plus qu'en 2006). Dans d'innombrables conflits contractuels à travers le pays, des réductions dans les régimes de santé sont des demandes clés de la part des entreprises qui sont invariablement acceptées et imposées par les syndicats.

L'achat subventionné d'assurance privée sous Obamacare a créé le cadre – un système de bons – pour démanteler ce qui reste de l'assurance fournie par l'État. La classe dirigeante américaine cible le fondement des systèmes de santé de la fin des années 1960 – d'abord Medicaid, le programme d'assurance maladie pour les pauvres de l'État fédéral déjà fortement sous-financé, qui sera effectivement démantelé par la loi républicaine, ensuite Medicare, le programme de santé pour les personnes âgées. Derrière ces programmes de santé se trouve la Sécurité sociale, le programme de pension fédéral arraché de la classe dirigeante à travers les luttes de classes explosives des années 1930.

Les critiques hypocrites des démocrates envers le plan républicain et les diverses organisations de la classe moyenne qui orbitent autour du Parti démocrate ne dissimulent pas seulement le caractère réactionnaire d'Obamacare, ils ignorent complètement la question centrale: le capitalisme.

Il n'y a pas de solution à la crise massive de la santé qui ne s'attaque pas à la domination dans le secteur de la santé des immenses compagnies pharmaceutiques et d'assurances, qui opèrent sous le fouet omniprésent de Wall Street et ses demandes de profits et dividendes plus élevées. Ces entreprises géantes doivent être expropriées et la richesse de l'aristocratie financière doit être saisie pour financer des mesures d'urgence et faire face à la crise de la santé et établir un système de santé universel, garanti en tant que droit social élémentaire.

Quelles que soient les différences tactiques entre les démocrates et l'administration Trump concernant la santé, elles sont totalement subordonnées à leur objectif de base: augmenter l'agression militaire américaine au Moyen-Orient et mondialement. La campagne hystérique sur les accusations de piratage informatique russe et de collusion entre Trump et Moscou a pour visée un mouvement de la politique vers une expansion plus rapide et extensive de la guerre américaine pour le changement de régime en Syrie et une politique plus agressive envers la Russie.

Mais comme les démocrates le savent bien, l'escalade militaire à l'étranger est inextricablement liée à l'intensification de l'austérité et de la guerre de classe au pays.

En affirmant son droit à la santé, la classe ouvrière ne peut pas se permettre d'être rattachée à une section quelconque des politiques dirigeantes. Elle doit procéder avec ses propres méthodes – celles de la lutte des classes. La contre-révolution de la santé génère énormément d'opposition, qui commence à émerger sous d'innombrables formes. Des millions de personnes confrontent des conditions mortelles ou catastrophiques pour eux-mêmes, leurs parents ou leurs enfants.

Comme le World Socialist Web Site l'a écrit plus tôt ce mois-ci, «L’interaction des conditions objectives de la crise, tant aux États-Unis qu’internationalement, et la radicalisation de la conscience sociale de masse se manifesteront dans l’éruption de la lutte des classes. La suppression de la lutte des classes par la bureaucratie syndicale, le Parti démocrate et les promoteurs prospères de diverses formes de politique d’identité tire à sa fin. La contre-révolution sociale des élites dirigeantes est sur le point de devoir affronter une montée en puissance de la classe ouvrière américaine.»

Le Parti de l'égalité socialiste lutte pour rendre conscient ce mouvement objectif. Les luttes émergentes contre toutes les conditions déplorables de la vie sous le capitalisme – la destruction de la santé, le déclin des salaires, le chômage, les conditions de travail brutales, les attaques contre l'éducation publique, l'endettement de masse, la chasse aux sorcières contre les immigrants – doivent être rassemblées dans une lutte politique commune contre l'administration Trump et les deux partis de la grande entreprise, sur la base d'un programme socialiste et internationaliste.

(Article paru en anglais le 29 juin 2017)