Les 100 milliards de Jeff Bezos : la raison pour l’exproprier

Par Eric London
28 novembre 2017

Après une montée spectaculaire lors du Black Friday (vendredi noir, les soldes liées à la fête de Thanksgiving) de la valeur boursière d’Amazon, la richesse du PDG Jeff Bezos a dépassé la barre des 100 milliards de dollars, soit plus de 10 milliards de dollars de plus que le deuxième homme le plus riche du monde, Bill Gates.

L’émergence de l’homme à 100 milliards de dollars est une étape supplémentaire dans la croissance sans précédent des inégalités sociales dans le monde. La richesse de Bezos ferait pâlir d’envie les « barons-voleurs » du 19ᵉ siècle.

En novembre, l’Institute for Policy Studies a établi que les trois milliardaires les plus riches possédent autant que la moitié de la population la plus pauvre des États-Unis. Grâce à Bezos, cette étude est déjà périmée, car le milliardaire a augmenté sa richesse d’environ 20 milliards de dollars depuis sa publication. Dans le monde entier, les cinq milliardaires les plus riches possèdent autant de richesse que la moitié de la population mondiale, soit quelque 3,5 milliards de personnes.

Bezos a acquis sa richesse grâce à l’exploitation de son effectif international de 300 000 personnes. Les travailleurs d’Amazon ne gagnent que 233 dollars par mois en Inde, pour une moyenne de seulement 12,40 dollars l’heure aux États-Unis. Ces travailleurs travaillent dur pendant de longues heures avec des normes de sécurité minimes, des garanties très limitées et souvent à des postes temporaires ou flexibles. En septembre, lorsque Phillip Terry, âgé de 59 ans, a été écrasé par un chariot élévateur à fourche dans un centre d’Amazon près d’Indianapolis, le ministère du travail a déclaré que l’entreprise pourrait être contrainte à payer 28 000 dollars d’amende. Bezos en gagne autant chaque minute, plus que ce qu’un de ses employés américains gagne en une année complète.

Cette société exige des concessions de la part des gouvernements du monde entier, elle veut des milliards en allègements fiscaux et en subventions sans contreparties garanties en échange de la construction de ses entrepôts. Amazon ramène les « cités ouvrières » de la fin du 19ᵉ siècle où tout appartenait à la même compagnie. Amazon a entraîné plus de 200 villes américaines dans des enchères folles pour attirer le deuxième siège social de l’entreprise avec des concessions massives. Chicago, par exemple, a offert à Amazon un « paquet d’incitation » de 2,25 milliards de dollars, tandis que le conseil municipal de Stonecrest dans l’État de Géorgie a décidé de changer son nom en « Amazon » et de nommer Bezos « maire à vie » si l’entreprise s’y installait.

Bezos a transformé sa société en un organe semi-officiel de l’appareil de renseignement militaire américain. Ce mois-ci, Amazon et la CIA ont annoncé le lancement d’un nouvel environnement de nuage informatique appelé « Secret Region » où la société hébergera des données pour la CIA, la NSA, le ministère de la défense et d’autres agences des renseignements et militaires.

Un porte-parole de la CIA a récemment qualifié l’accord à 600 millions de dollars entre Amazon et le gouvernement de « meilleure décision que nous ayons prise ». Plus tôt en novembre, le Sénat a approuvé un projet de loi sur les dépenses de défense pour un total de sept cents milliards de dollars avec un amendement où Amazon sera le « portail e-commerce » officiel fournissant l’informatique et toutes fournitures de bureau aux militaires et aux services de renseignements.

L’homme à 100 milliards de dollars a utilisé sa richesse pour exercer une influence considérable dans les coulisses du pouvoir. Amazon a dépensé plus de 9,6 millions de dollars en lobbying auprès du gouvernement fédéral cette année. Bezos a utilisé les pages du Washington Post, qu’il a acheté en 2013, pour faire avancer l’agenda du Parti démocrate. Le Post, sous la direction de Bezos, a été l’un des principaux partisans de la campagne contre la Russie, publiant en novembre 2016 la liste « PropOrNot », une fausse compilation d’agences de presse prétendument « propagandistes russes » incluant des sites d’information de gauche.

Alors que Bezos accumule une fortune personnelle en collusion avec les agences de renseignements militaires, les besoins matériels d’un nombre croissant de personnes ne sont pas satisfaits.

L’ONU estime que cela coûterait 30 milliards de dollars de résoudre la faim dans le monde en fournissant de la nourriture à 862 millions de personnes pendant un an. L’Organisation mondiale de la santé affirme que seulement 11 milliards de dollars sont nécessaires pour réduire de moitié le nombre de personnes sans accès à l’eau potable. Une autre étude de l’ONU a révélé que 26 milliards de dollars fourniraient une éducation à chaque enfant qui n’en reçoit pas.

L’Institut Guttmacher estime qu’avec 13 milliards de dollars, des soins maternels et prénataux gratuits pourraient être fournis à toutes les mères des pays en développement. Il en coûterait 11 milliards de dollars pour loger chacune des 150 000 personnes sans abri chaque nuit aux États-Unis. Le coût de la prévention de 4 millions de décès dus au paludisme serait de 6 milliards de dollars chaque année.

Le coût total de ces changements fondamentaux serait d’environ 97 milliards de dollars.

L’accumulation de cette immense richesse est la preuve que les conditions pour la transformation socialiste du monde sont déjà prêtes dans la situation présente.

En 1880, Friedrich Engels écrivit dans « Socialisme utopique et socialisme scientifique » que pour les socialistes, l’abolition des classes n’est pas un rêve utopique. Au contraire, elle « suppose donc un degré d’élévation du développement de la production où l’appropriation des moyens de production et des produits, et par suite, de la domination politique […] par une classe sociale particulière est devenue non seulement une superfétation, mais aussi, au point de vue économique, politique et intellectuel, un obstacle au développement. »

Engels poursuit : « L’appropriation sociale des moyens de production élimine non seulement l’inhibition artificielle de la production qui existe maintenant, mais aussi le gaspillage et la destruction effectifs de forces productives et de produits, qui sont actuellement les corollaires inéluctables de la production et atteignent leur paroxysme dans les crises. En outre, elle libère une masse de moyens de production et de produits pour la collectivité en éliminant la dilapidation stupide que représente le luxe des classes actuellement dominantes et de leurs représentants politiques. La possibilité d’assurer, au moyen de la production sociale, à tous les membres de la société une existence non seulement parfaitement suffisante au point de vue matériel et s’enrichissant de jour en jour, mais leur garantissant aussi l’épanouissement et l’exercice libres et complets de leurs dispositions physiques et intellectuelles, cette possibilité existe aujourd’hui pour la première fois, mais elle existe ».

Encore plus aujourd’hui. Les progrès technologiques du dernier quart de siècle et l’intégration internationale de l’économie mondiale sont devenus des armes entre les mains de grandes sociétés qui contrôlent le monde et ses gouvernements. D’une part, la propriété privée de ces sociétés facilite la concentration de la richesse. D’un autre côté, la contradiction entre le caractère global de l’économie mondiale et le système des États-nations éclate partout sous la forme de la guerre, de la dictature et de l’expulsion de dizaines de millions de réfugiés de leurs foyers.

Le Parti de l’égalité socialiste exige que les grandes entreprises soient placées sous contrôle social international pour être organisées démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes afin de répondre aux besoins de la société.

Les vastes richesses de l’oligarchie financière, exprimées dans leur propriété de grandes sociétés, doivent être saisies et expropriées, tandis que les technologies complexes, les chaînes d’approvisionnement et les systèmes de transport avancés doivent être intégrés de manière organisée pour exploiter la force anarchique de l’économie mondiale et éliminer la pénurie matérielle.

Amazon est un excellent exemple. Ses lignes d’approvisionnement et ses systèmes de distribution pourraient distribuer des biens à travers le monde, apportant de l’eau, de la nourriture et des médicaments de chaque producteur selon ses capacités, à chaque consommateur selon ses besoins.

La puissance de calcul très sophistiquée utilisé par les entreprises technologiques pour censurer et mettre sur liste noire l’opposition politique pourrait plutôt être utilisé pour l’analyse logistique pour mener des missions de sauvetage et de reconstruction dans des zones sinistrées comme Houston et Porto Rico. Les drones utilisés sur le champ de bataille pourraient être mis au rebut et reconvertis pour distribuer ce qu’il faut pour la construction d’écoles, de musées, de bibliothèques et de théâtres, et pour rendre les services d’Internet disponibles gratuitement pour le monde entier.

La classe dirigeante et toutes les institutions de l’establishment politique bloquent inexorablement l’expropriation de leurs richesses. Ce qu’il faut, c’est mobiliser la classe ouvrière dans une lutte politique contre l’État et le système socio-économique sur lequel elle repose, à travers la lutte pour le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 27 novembre 2017)