Le taux de mortalité derrière les profits records des entreprises américaines

Par Jerry White
13 décembre 2017

Le samedi 9 décembre, Ivan Bridgewater III, un électricien âgé de 41 ans, a été tué dans un accident de travail à l’usine de camions Kentucky Truck Plant (KTP) de Ford à Louisville. La compagnie a nié les premiers rapports de police indiquant que ce travailleur qualifié avait été électrocuté et que l’incident faisait l’objet d’une enquête de la part des autorités du Kentucky.

Bridgewater, qui habitait à proximité de Seymour, dans l’Indiana, laisse sa femme qu’il avait épousée il y a cinq ans, Megan, leur fils de deux ans et d’autres membres de la famille. Dans un post sur Facebook, lundi, le père du travailleur, Ivan Bridgewater II, a écrit : « Je me prépare à partir dans quelques heures de la Floride vers le nord et à enterrer mon fils à Seymour, Indiana […] Il était gentil et doux et j’étais très fier de lui. » Dans son premier post, le père a écrit : « Les parents ne devraient jamais survivre à leurs enfants. La douleur est trop grande à supporter. »

La mort subite d’un travailleur aux États-Unis est un phénomène très courant. Un peu plus d’une semaine auparavant, le 1ᵉʳ décembre, Yesenia Espinoza, travailleuse de 31 ans, a été heurtée par un tuyau de 24 pouces et a été tuée alors qu’elle travaillait à un projet de construction dans une raffinerie d’ExxonMobil à Beaumont, au Texas. Houston. Deux petits enfants n’ont maintenant plus de mère. Comme dans de nombreux cas, la famille et les amis ont mis en place une page GoFundMe pour payer les frais funéraires et aider les enfants.

Près de 5000 travailleurs américains meurent dans des accidents du travail chaque année. En outre, environ 50 000 à 60 000 travailleurs meurent chaque année de maladies professionnelles. Dans l’ensemble, chaque jour 150 travailleurs meurent en Amérique de conditions de travail dangereuses.

C’est la réalité derrière l’ascension vertigineuse du marché boursier, les fortunes des PDG multimilliardaires comme Jeff Bezos d’Amazon, et les fanfaronnades de l’administration Trump et les médias au sujet d’une économie en plein essor et le « plein emploi ».

Le Bureau of Labor Statistics (BLS – Bureau de statistique du travail) publiera plus tard ce mois son Recensement des blessures professionnelles mortelles avec des chiffres pour 2016. Son rapport le plus récent a révélé un total de 4836 blessures mortelles au travail en 2015, en hausse par rapport à 4821 en 2014 et le nombre le plus élevé depuis 2008.

En outre, selon le BLS, il y a eu près de 3,7 millions de blessures et de maladies non mortelles liées au travail en 2016. Ces cas sont notoirement sous-notifiés. Le bilan réel, selon la confédération syndicale AFL-CIO, est estimé à 7,4 millions à 11,1 millions de blessures et de maladies chaque année.

Les taux de mortalité les plus élevés en 2015 étaient dans la construction (937) ; le secteur du transport et de l’entreposage (765) ; et le secteur agriculture, pêche et foresterie (570). Le nombre de décès chez les travailleurs immigrés a augmenté à 903, le nombre le plus élevé depuis 2007. Le nombre de décès parmi les entrepreneurs indépendants était de 829, ce qui représente 17 % de tous les décès en milieu de travail. Parmi les travailleurs âgés de 65 ans et plus, de plus en plus contraints par la conjoncture économique de travailler après l’âge de la retraite, le taux était de 650.

Ces indices bruts de carnage industriel ne sont qu’un pâle reflet des conditions misérables auxquelles sont confrontés les travailleurs dans les dernières années du gouvernement Obama.

Ces chiffres n’incluent pas les décès résultant de la dépendance aux médicaments antalgiques, en grande partie dus aux blessures professionnelles, au manque d’accès aux traitements, au manque d’assurance santé et à l’anxiété et la dépression causées par la perte d’emploi et les bas salaires.

Une étude récente de l’Akron Beacon Journal sur les décès par surdose de 12 723 habitants de l’Ohio entre 2010 et 2016 a noté : « Plusieurs études au cours des 60 dernières années ont lié à des durées de vie plus courtes des emplois qui nécessitent peu d’éducation et beaucoup de travail physique. Mais dans l’Ohio au cours des sept dernières années, c’est le besoin d’un soulagement de leur souffrance insoutenable – souvent en cherchant ou en partageant des comprimés antidouleur – qui a probablement voué des centaines de travailleurs à une mort précoce. »

Les professions les plus touchées par des décès causés par les opioïdes, selon le journal, sont la construction et la fabrication, où l’emploi a chuté respectivement de 11 % et 36 % entre 2000 et 2015, et les salaires ont chuté de 16 % entre 2006 et 2010.

Le décès tragique de Jacoby Hennings, un intérimaire à temps partiel de l’usine d’emboutissage Ford de Woodhaven juste à l’extérieur de Detroit, le 20 octobre, a mis en lumière le phénomène croissant des suicides sur le lieu de travail, particulièrement dans l’industrie automobile avec l’augmentation de la proportion d’intérimaires qui travaillent pour la moitié du salaire des employés expérimentés à temps plein et qui n’ont aucune garantie d’emploi.

Les syndicats sont pleinement complices de la propagation de telles conditions de travail barbares. Tout travailleur dans une usine du syndicat United Auto Workers (UAW) vous dira que les représentants syndicaux fonctionnent comme un bras de la direction, faisant claquer le fouet pour imposer l’accélération des rythmes du travail et obligeant les travailleurs à accepter des conditions dangereuses. Les catégories de salaires différentes pour le même travail, le nombre croissant de travailleurs à temps partiel et d’intérimaires surexploités, les heures supplémentaires forcées et les journées de travail de 10 heures, rien de tout cela n’aurait été possible sans la collaboration des syndicats corporatistes.

Alors que les républicains promeuvent « l’autorégulation » par les entreprises, les démocrates comptent sur les syndicats pour supprimer l’opposition de la classe ouvrière aux patrons.

Des syndicats tels l’UAW et United Steelworkers ont établi des « partenariats » en matière de santé et de sécurité avec les employeurs et les organismes fédéraux et d’État, ce qui a entraîné une diminution des inspections des usines et même des amendes moins élevées. Fondés sur le mensonge selon lequel les syndicats corporatistes représentent les intérêts des travailleurs, ces stratagèmes ont été utilisés pour dissimuler des violations des règlements de la santé et de la sécurité et blanchir les entreprises.

Même avant l’administration Trump, les agences de sécurité du travail fédérales et des États ont à peine fait plus que d’imposer des amendes légères à des entreprises coupables de négligence criminelle ou pire. Au Michigan, par exemple, sur 322 cas depuis 2004 où une personne est décédée et l’agence d’État a constaté des violations, la pénalité totale médiane n’était que de 2800 dollars. La loi de l’État de Michigan font que c’est pratiquement impossible pour les survivants de porter plainte contre les employeurs, les lois sur l’indemnisation des travailleurs compliquent la perception des prestations par les proches, et les conjoints ne les reçoivent plus lorsqu’ils se remarient. Les familles doivent se considérer chanceuses si elles se voient rembourser les frais funéraires.

L’administration Trump, qui prépare un cadeau fiscal de 1500 milliards de dollars pour les riches, a nommé des hommes de paille de l’industrie pour diriger les agences de sécurité et d’environnement, a abrogé les règles exigeant des employeurs qu’ils tiennent des dossiers précis sur les blessures, a promulgué des décrets présidentiels selon lesquels pour chaque nouvelle règle sur les lieux de travail deux garanties existantes doivent être éliminées.

En août, le site Web de l’Administration fédérale de la santé et de la sécurité au travail (OSHA) a supprimé la liste actualisée des travailleurs tués au travail de près du haut de sa page d’accueil. Il cache désormais les rapports sur les décès sur une page interne de son site Web et ne signale que les décès pour lesquels il a émis une mention, ce qui signifie que la mort de centaines de travailleurs n’est pas signalée.

Le 2 décembre, à l’usine d’assemblage de Jefferson North, à Détroit, la colère des employés de Fiat Chrysler a failli provoquer un débrayage, après que des travailleurs eurent été touchés et rendus malades par des émanations inexpliquées. Une grève a été empêchée par les responsables de l’UAW, qui ont soutenu les menaces de la direction de punir les travailleurs s’ils débrayaient. L’incident n’a même pas été couvert par les médias locaux, tandis que l’UAW et la direction de l’entreprise ont nié que cela soit jamais arrivé.

Le sacrifice quotidien de la vie et de l’intégrité physique des travailleurs pour le profit des entreprises ne mérite guère une mention par les médias ou l’un des deux grands partis capitalistes. Le Parti démocrate s’occupe des préoccupations des femmes de la classe moyenne supérieure dans le mouvement #MeToo et fait la promotion de la fiction sale et absurde du « privilège des mâles blancs ».

La triste réalité des usines et des lieux de travail, ignorée par les leaders d’opinion officiels, nourrit un immense mécontentement social qui, tôt ou tard, se transformera en luttes de classe massives. Ces luttes doivent être éclairées dans le but conscient de mettre fin à la cause de cet abattoir industriel : le capitalisme.

(Article paru en anglais le 12 décembre 2017)