Italie : la « Vague noire » d’attaques néo-fascistes

Par Marianne Arens et Peter Schwarz
16 décembre 2017

Quelque 10 000 manifestants ont protesté samedi dernier à la ville de Côme dans le nord de l’Italie contre la « Vague noire », la montée des attaques néo-fascistes dans tout le pays.

Le motif de la manifestation était une attaque du groupe Veneto Fronte Skinheads sur la salle de réunion d’une organisation de secours aux réfugiés à Côme, qui fut capturée en vidéo. Elle montre 15 néo-nazis vêtus de blousons noirs, debout les bras croisés et les jambes écartées autour des travailleurs de soutien pendant que leur chef lit une proclamation. Le texte confus sur le « turbo-capitalisme », la mondialisation et l’immigration des peuples étrangers se termine par ces mots : « On aime son propre peuple, on ne le détruit pas ». Puis le leader déclare : « Maintenant, vous pouvez continuer à discuter de la façon dont vous ruinez notre pays ».

Le journal La Repubblica a mis la vidéo sur son site Web et elle s’est ensuite propagée rapidement dans tout le pays. Ce n’est que l’un des nombreux incidents où des bandes fascistes terrorisent des travailleurs de soutien des réfugiés, des groupes de gauche ou même des membres de la presse.

Dans le nord de l’Italie, une telle intimidation se produit régulièrement. À Côme, elle est dirigée contre l’organisation locale Como without borders, ainsi que l’organisation caritative Caritas, Save the Children et d’autres organisations humanitaires. Les Veneto Fronte Skinheads sont les plus actifs à cet égard. Le groupe, qui prône une société ethniquement et culturellement homogène, est recruté principalement parmi les Ultras (le noyau dur) des fans des équipes de Milan et de Vérone.

Mais d’autres groupes fascistes sont également actifs. Par exemple, le 6 décembre, les éditeurs de Repubblica ont reçu la visite de Forza Nuova. Dix partisans du groupe extrémiste de droite, masqués et vêtus de noir, scandaient des slogans devant le bâtiment de la rédaction, tiraient des fusées éclairantes et des pétards sur les journalistes qui passaient et ont déroulé une banderole appelant au boycott du journal. Ce n’était « que le premier acte » d’un boycott systématique et militant des partisans de l’immigration, a indiqué le groupe sur Facebook. Forza Nuova est un parti d’extrême droite, avec lequel Alessandra Mussolini, la petite-fille du dictateur, a été impliqué pendant un certain temps.

Le 9 novembre à Ostia, un membre du clan mafieux local a cassé le nez d’un journaliste de la télévision publique RAI devant la caméra lorsqu’il a été interrogé sur le soutien à l’organisation néofasciste CasaPound.

CasaPound a remporté neuf pour cent des voix dans la station balnéaire locale juste à l’extérieur de Rome avec l’aide de la mafia. Trois clans mafieux contrôlent le trafic de drogue, les opérations sur la plage et le logement social dans des logements complètement négligés pour les sans-abri construits dans les années 1970 par l’administration du Parti communiste italien (PCI). Un chef de la mafia avait ouvertement appelé à l’élection des fascistes.

Les actions brutales des extrémistes de droite évoquent les débuts du mouvement fasciste de Mussolini il y a cent ans. À la fin de la Première Guerre mondiale, de petits groupes armés de 20 ou 30 Chemises noires ont semé la terreur et attaqué les rassemblements et les manifestations ouvrières, où « ils ont réussi sans grand effort à perturber les rassemblements désordonnés de dizaines de milliers de personnes », écrit Ignazio Silone. dans son livre Fascisme.

Aujourd’hui, cette bande de droite ose agir ouvertement et outrageusement parce qu’elle se sent portée par la politique officielle. Il est désormais possible qu’une alliance de droite de Forza Italia, de la Lega Nord raciste et des Fratelli d’Italia (Frères italiens) fascistes remportent les élections législatives en mars. Le groupe a connu ses premiers succès aux élections municipales de juin et aux élections régionales siciliennes du 5 novembre.

Silvio Berlusconi, qui tire les ficelles en arrière-plan, connaît un regain politique, même si le milliardaire entrepreneur des médias et quatre fois ancien chef du gouvernement a maintenant plus de quatre-vingts ans et ne peut prendre de fonctions politiques avant 2019 parce qu’il est reconnu coupable de fraude fiscale, de fraude comptable et de corruption judiciaire.

Les membres de l’alliance refusent tous de condamner la terreur néo-fasciste. Forza Italia ne l’a même pas commentée. Le chef de la Lega Nord, Matteo Salvini, a déclaré ne pas comprendre l’excitation « sur quelques gars » qui lisaient un tract. Le problème de l’Italie n’était pas le fascisme, mais l’immigration sans contrôle, a-t-il dit. Bien que les Fratelli d’Italia aient désapprouvé l’intimidation, ils ont souligné que les hommes n’avaient pas utilisé la force, contrairement à ce que feraient les extrémistes de gauche.

La montée en puissance de la droite et des néo-fascistes ne peut être comprise que dans le contexte des politiques des partis de centre-gauche et de leurs appendices pseudo-gauches. Depuis 1991, lorsque le système traditionnel des partis italiens a sombré dans un énorme scandale de corruption, les soi-disant gouvernements de centre-gauche étaient responsables des attaques contre la classe ouvrière. Tandis que Berlusconi et ses partisans se servaient de fonds publics et formaient des pactes avec des éléments ultra-droits et criminels, ils restructuraient les finances publiques au détriment des dépenses sociales et pour répondre aux exigences de l’Union européenne et de l’OTAN.

Chaque fois que les différents gouvernements de centre-gauche étaient confrontés à une crise, ils pouvaient toujours compter sur le soutien de Rifondazione Comunista et d’autres organisations de pseudo-gauche. Cela les a toutes complètement discréditées. Depuis que les électeurs ont rejeté le référendum constitutionnel de Matteo Renzi il y a un an, le camp démocratique et de pseudo-gauche s’est divisé en partis toujours changeants. Il risque maintenant à une défaite écrasante lors des prochaines élections.

Pendant un moment, le mouvement de protestation Cinq Étoiles de l’humoriste Beppe Grillo a pu combler le vide laissé par le Parti démocratique (PD) et ses alliés. Mais, à mesure que le caractère bourgeois de ce mouvement se précisait, il cessa de grandir et a depuis longtemps dépassé son zénith.

Le mouvement Cinq Étoiles fait également campagne maintenant contre les réfugiés, mais cela est plus ambigu que la droite. Par exemple, il a refusé de soutenir la manifestation à Côme parce qu’il était d’accord avec l’esprit de l’action, mais était contre « l’instrumentalisation politique » de l’incident.

Les PD et les partis de pseudo-gauche qui, par leur politique anti-ouvrière avaient ouvert la voie aux fascistes, ont utilisé la manifestation de Côme pour couvrir leurs traces et serrer les rangs sous la bannière de « l’antifascisme ».

Le Parti démocrate avait appelé à la manifestation, le chef du parti, Renzi, étant venu en personne et a dit que c’était une « journée merveilleuse ». Aux côtés de Renzi, d’autres figures du PD, des représentants syndicaux, de Rifondazione Comunista, de Sinistra Italiana, et les Liberi e Uguali (parti Libres et égaux) récemment formé marchaient sous les couleurs rouge, verte et arc-en-ciel. Ils ont juré allégeance à la constitution italienne, ont averti que « la démocratie est en danger » et ont appelé à l’arrêt de la « Vague noire ».

Ces mots sont creux et vides. En réalité, c’est précisément le PD qui porte la plus grande responsabilité pour la renaissance des tendances fascistes. Son prédécesseur, le PCI (Parti communiste italien) stalinien, avait empêché un règlement de comptes avec le fascisme de Mussolini à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1946, le chef du PCI, Palmiro Togliatti, en tant que ministre de la Justice, a signé une amnistie générale pour les fascistes condamnés.

Au cours des cinq dernières années, les dirigeants du PD, Enrico Letta, Matteo Renzi et Paolo Gentiloni ont organisé les pires compressions sociales. Avec la « Loi sur l’emploi », les « réformes » des retraites et des écoles et d’autres lois, ils ont détruit les moyens de subsistance de la classe ouvrière.

Des personnalités syndicales tels Gugielmo Epifani et Susanna Camusso sont étroitement liées au PD. Pendant des années, ils ont veillé à ce que toutes les luttes de la classe ouvrière soient paralysées et vendues. En temps, des politiciens du PD tels Marco Minniti (ministre de l’Intérieur), Roberta Pinotti (Défense) et Federica Mogherini (chef de la politique étrangère de l’UE) ont bloqué la Méditerranée contre les réfugiés et modernisé l’armée italienne pour de nouvelles guerres en Afrique.

La résistance à la « Vague noire », tout comme la lutte contre la guerre, le chômage et les coupes sociales, nécessite le développement d’un mouvement indépendant de la classe ouvrière basé sur un programme socialiste international.

(Article paru le 14 décembre 2017)