L’opposition monte face à la chasse aux sorcières visant le harcèlement sexuel

Par Joseph Kishore
18 décembre 2017

Au fur et à mesure de la campagne sur les allégations d’inconduite sexuelle, il est devenu clair que ce qui est en cause est d’une ampleur beaucoup plus grande que la forme sous laquelle elle a émergé initialement – les allégations contre un producteur hollywoodien, Harvey Weinstein. Comme le choc initial commence à diminuer, l’opposition de certaines des cibles émerge.

Un animateur-vedette du Public Broadcasting Service (PBS – média public américain) Tavis Smiley, qui a été sommairement suspendu mercredi sur la base d’allégations anonymes et non précisées, a publié une déclaration accablante dénonçant PBS pour avoir lancé une « prétendue enquête » sans même le contacter. Après que Smiley eut eu vent de l’enquête par des appels inquiets d’amis qui avaient été interrogés, il a menacé de lancer un procès pour exiger que lui soit donné l’occasion de répondre aux accusations.

« Si avoir une relation consensuelle avec une collègue il y a des années est ce qui mène à ce genre d’humiliation publique et de destruction personnelle, que Dieu nous aide », a écrit Smiley. « Les personnes chargées de cette affaire chez PBS ont refusé d’examiner mes documents personnels, ont refusé de me donner le nom de tout accusateur, ont refusé de parler aux membres actuels de mon équipe et ont refusé de m’accorder un semblant de procédure régulière pour me défendre contre des allégations de sources inconnues. »

« C’est allé trop loin », a-t-il conclu. « Et pour ma part, j’ai l’intention de me défendre. »

Faisant fi des droits démocratiques de Smiley, Mills Entertainment a annoncé hier qu’il annulait son soutien à sa prochaine pièce de théâtre qui devait se jouer dans 40 villes, sur la dernière année de la vie de Martin Luther King (qui fut lui-même la cible d’une campagne orchestrée par le FBI pour un comportement sexuel prétendument « contre nature » et « anormal »).

La déclaration de Smiley est survenue seulement quelques jours après que l’acteur australien Geoffrey Rush, la cible d’une campagne du Daily Telegraph de Rupert Murdoch le qualifiant de « prédateur sexuel » a annoncé qu’il intente un procès contre le journal pour « corriger les insultes, insinuations et hyperboles qu’ils ont créées autour de ma réputation ». Il a ajouté, « La situation est intolérable et je dois maintenant faire laver ma réputation par les tribunaux ».

Malgré ces signes d’opposition, la campagne se métastase pour impliquer un éventail toujours croissant d’individus et d’actions. Vendredi, la première femme à être ciblée, la démocrate du Kansas Andrea Ramsey, a annoncé qu’elle mettait fin à sa campagne pour le Congrès. Les médias locaux ont rapporté que la compagnie pour laquelle elle travaillait avait réglé une plainte déposée par un ancien employé qui accusait Ramsey de l’avoir congédié après qu’il eut rejeté ses avances sexuelles. Les dirigeants du Parti démocrate ont coupé le soutien à Ramsey après les reportages sur ces accusations, que Ramsey affirme être des mensonges.

Dans la catégorie générale du « harcèlement sexuel », une gamme d’activités extrêmement large, y compris celle qui s’inscrit dans le cadre de relations normales entre les personnes, est effectivement criminalisée et associée au crime horrible de viol. L’effet est de créer une situation où pratiquement n’importe qui peut être pointé du doigt et entaché de l’accusation d’être un « prédateur sexuel ».

Des efforts parallèles sont faits pour incorporer ces conceptions dans la loi. Dans une lettre adressée cette semaine au New York Times, Carmelyn Malalis, la présidente de la Commission des droits de l’homme de New York, a cité avec approbation les lois de New York qui incluent dans la définition du harcèlement tout ce qui dépasse les « vilains petits manques d’égards et ennuis triviaux », signifiant, selon les mots de Malalis, « tout comportement sexuel non désiré, y compris des commentaires ou blagues sexuels, des gestes, des attouchements, des textes ou des courriels qui créent un environnement de travail hostile. »

Cela signifie qu’un mot ou un geste mal interprété peut entraîner un licenciement et une inscription sur une liste noire. Cela mine grandement et radicalement la protection accordée par le Premier Amendement à la liberté d’expression.

Depuis le début de la présidence de Trump, les démocrates cherchent à canaliser l’opposition populaire à l’administration derrière un programme de droite basé sur les demandes de puissantes factions de l’appareil de renseignement et militaire. D’où la campagne sur les « fausses nouvelles », le piratage russe, et maintenant le harcèlement sexuel.

Thomas Edsall, dans une chronique publiée cette semaine (« La politique derrière #HimToo »), reconnaît que la campagne est largement motivée par des considérations politiques. La chronique est d’autant plus significative qu’elle apparaît dans le New York Times, la voix dominante dans la poursuite de la chasse aux sorcières.

« La question de l’inconduite sexuelle a émergé comme une pièce maîtresse de la stratégie des démocrates pour s’attaquer au président Trump et au Parti républicain », écrit Edsall. « Pour les démocrates, qui ont lutté pour trouver de l’appui dans leurs batailles avec le gouvernement, l’explosion des allégations a créé une ouverture pour se focaliser sur Trump, un développement grandement renforcé par la débâcle de Moore ». Cette dernière phrase fait référence à la défaite du républicain fascisant Roy Moore par le démocrate de droite Doug Jones lors de l’élection de cette semaine au Sénat américain en Alabama.

Plus tôt ce mois, les principaux démocrates, y compris la dirigeante de la minorité de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, se sont opposés à une motion visant à destituer Trump qui était basée sur sa politique fasciste et raciste. Maintenant, cependant, selon un article distinct dans le New York Times, « Mme Pelosi a fortement soutenu la pression pour de nouvelles auditions sur les plaintes pour inconduite sexuelle contre le président. »

Edsall cite les commentaires de plusieurs personnes qui ont soulevé des préoccupations sur les implications de la campagne de harcèlement sexuel. Emily Yoffe à Politico s’inquiète de savoir si le « moment extraordinaire » pourrait « dérailler si toutes les accusations sont crues sur parole, si la procédure régulière est considérée comme un obstacle plutôt qu’une exigence et un fondement de la justice. » Paul Rosenberg prévient dans Salon « Une course des démocrates vers le jugement, en abandonnant complètement la procédure régulière, afin de prendre une pose vertueuse qui semblera, c’est sûr et certain, de plus en plus sombre dans les années à venir ». Elizabeth Bartholet, professeur à la Harvard Law School, parle de la campagne Comme « un autre moment qu’à l’avenir nous pourrions considérer être un moment caractérisé par la folie et la panique sexuelle. »

Edsall conclut, cependant, que de telles considérations n’auront aucun effet sur l’opération politique sous-jacente à la campagne #MeToo dans la perspective des élections de 2020.

La stratégie du Parti démocrate envers l’administration Trump est liée à un processus politique et social prolongé.

Les quarante dernières années ont vu une extrême concentration de la richesse. Cela a impliqué non seulement l’accumulation de vastes fortunes par les milliardaires américains – dont trois possèdent maintenant plus de la moitié de la population – mais aussi un fossé croissant entre les cinq ou dix pour cent de la population, la classe moyenne supérieure, et les 90 pour cent les plus pauvres. Les intérêts et les préoccupations de cette couche sont distincts et hostiles aux intérêts de la classe ouvrière.

Politiquement, le Parti démocrate a rompu son association précédente avec la réforme sociale. C’est un parti de Wall Street, de l’appareil militaire et des renseignements, et de la classe moyenne supérieure, qui s’appuie sur la politique identitaire. Cela a abouti à la campagne de Clinton, qui cherchait à détourner l’opposition massive aux inégalités sociales et à la guerre en promouvant des questions telles la demande sécuritaire pour une condamnation plus sévère de l’étudiant de l’Université de Stanford Brock Turner. Cela a été assorti de la calomnie selon laquelle les travailleurs qui ne soutenaient pas la campagne du Parti démocrate exprimaient le « privilège » blanc et masculin. La stratégie réactionnaire de cette campagne est maintenant ressuscitée dans le contexte du gouvernement Trump.

La campagne contre l’inconduite sexuelle présumée se déroule dans le contexte de menaces de guerre croissantes qui pourraient déclencher une catastrophe nucléaire. Une proportion croissante de travailleurs et de jeunes font face à des niveaux de pauvreté stupéfiants sans aucune perspective de travail décent, alors même que le Congrès propose une réduction massive des impôts pour les riches. Chaque jour, 115 travailleurs meurent à la suite d’accidents et de maladies liés au travail. La classe dirigeante est en train d’abolir les droits démocratiques et la liberté d’expression sur Internet, comme le souligne la décision de l’administration Trump de mettre fin à la neutralité du Net.

Tout cela est ignoré dans la campagne sur le harcèlement sexuel. Les divisions de classes sont dissimulées sous le prétexte que toutes les femmes, quel que soit leur revenu, partageraient la même « expérience » d’être opprimées par les hommes qui, surtout s’ils sont blancs, bénéficieraient de « privilèges ». La campagne sur le harcèlement sexuel est de droite, antidémocratique et politiquement réactionnaire. Cela n’a rien à voir avec les intérêts des travailleurs, hommes ou femmes.

L’opposition au gouvernement Trump et à l’ensemble de l’establishment politique doit être développée comme un mouvement indépendant de la classe ouvrière dirigé consciemment contre le capitalisme et toutes les horreurs que ce système apporte.

(Article paru en anglais le 16 décembre 2017)