160 000 travailleurs de l’industrie font grève en Allemagne

Par Peter Schwarz
16 janvier 2018

Environ 160 000 employés des secteurs de l’automobile, de l’acier et de l’électronique ont entamé des grèves partielles, appelées par le syndicat IG Metall, qui négocie actuellement un nouvel accord salarial pour 3,9 millions de travailleurs dans le plus grand secteur industriel allemand. Les débrayages impliquent les travailleurs de VW, Porsche, Daimler, Bosch et d’autres industriels de l’automobile, des équipements automobiles et de la métallurgie, comme le géant de l’acier ThyssenKrupp.

Un rassemblement chez Daimler à Berlin

Le syndicat affirme que les actions vont monter en puissance dans les prochains jours et le leader d’IG Metall, Jörg Hofman, a menacé de déclencher des grèves d’un jour ou de consulter les membres sur une grève illimitée si l’association des employeurs de l’industrie métallurgique ne fait pas de concessions d’ici la fin janvier. Ce serait la première grève totale lancée par IG Metall dans ce secteur depuis 2003, quand il a mis fin à une grève infructueuse de quatre semaines pour étendre la semaine de travail de 35 heures en Allemagne de l’Est.

L’explosion de colère contre l’inégalité sociale et la vague de suppressions d’emplois par les travailleurs chez Siemens et d’autres sociétés rentables, est traduite par une détermination croissante à lutter pour des hausses significatives de salaires et de meilleures conditions de travail. Cependant, IG Metall tente de boucler les négociations aussi rapidement que possible. Le secteur de la métallurgie et de l’électronique est essentiel pour les exportations allemandes et IG Metall est résolu à protéger coûte que coûte son partenariat corporatiste de longue date avec les entreprises contre tout ce qui pourrait le troubler.

En outre, les syndicats soutiennent la mise en place d’un nouveau gouvernement de grande coalition des partis Union chrétienne-démocrate / Union chrétienne-sociale d’Angela Merkel (CDU / CSU) et du Parti social-démocrate (SPD) soutenu par les syndicats. Les dirigeants d’IG Metall veulent empêcher le déclenchement de luttes majeures, ce qui pourrait mettre en péril les discussions secrètes en cours sur la formation d’un gouvernement de droite engagé dans l’austérité et le réarmement.

Le leader de la centrale des syndicats (DGB), Rainer Hoffmann, a explicitement appelé le week-end dernier à une nouvelle grande coalition, qui proposerait « une bonne perspective pour l’Allemagne et l’Europe ».

Soulignant les profits élevés et les commandes commerciales records prévus pour l’industrie de la métallurgie et de l’électronique, le patron d’IG Metall, M. Hofman, a déclaré qu’il s’attendait à ce que l’association des employeurs parvienne à un accord rapide. « Une lutte brève et forte serait peut-être préférable pour les deux parties », a-t-il déclaré. « Nous voulons réaliser nos revendications et veiller à ce que les arrêts de production soient raisonnables pour les employeurs », a-t-il ajouté.

Il y a cependant un fossé énorme entre les manœuvres de l’appareil syndical et les aspirations de millions de travailleurs de l’industrie mécontents, fâchés et prêts à se battre.

Un débrayage d’avertissement chez Ford Saarlouis

Pendant des années, les travailleurs ont été témoins de l’explosion des profits, des salaires des cadres supérieurs et de la richesse des super-riches, tandis que leur revenu stagnait ou chutait. L’augmentation des loyers et des coûts de santé, qui sont à peine pris en compte dans le taux d’inflation officiel, constitue une menace existentielle pour beaucoup de foyers.

Les dividendes versés aux actionnaires dans les secteurs métallurgiques et électroniques ont augmenté de 11 pour cent par action en 2014, de 9 pour cent en 2015 et de 12 pour cent en 2016, tandis que les salaires nominaux ont augmenté de 2 à 3 pour cent par an, ce qui représentait essentiellement un gel de salaires. Sur les profits bruts de 43,5 milliards d’euros réalisés par l’industrie en 2015, les sociétés ont distribué 10,8 milliards d’euros, soit 24,8 pour cent, aux actionnaires. En 2016, ce chiffre est passé à 28 pour cent.

Malgré la fameuse semaine de travail de 35 heures, près de 20 pour cent de tous les métallurgistes ont une durée de travail déjà plus longue. Selon les propres chiffres du syndicat, sur les 680 000 travailleurs du secteur, 57,3 pour cent des travailleurs font des heures supplémentaires, près de la moitié travaillent le samedi, un quart travaille le dimanche et un tiers travaille en équipes fractionnées. En outre, des centaines de milliers de travailleurs intérimaires travaillent dans les usines et des parties de la production ont été sous-traitées en Europe de l’Est, où les salaires vont d’un tiers à un dixième de la rémunération en Allemagne.

Avec une hostilité à toute lutte pour unir les travailleurs de l’automobile en Europe de l’Ouest et en Europe de l’Est, IG Metall s’est solidarisé avec les employeurs en utilisant les menaces d’augmenter la production dans l’Est pour miner les salaires et les conditions de travail des travailleurs allemands.

Les syndicats et le SPD portent la responsabilité principale pour ces conditions. Les lois Hartz, adoptées par le dernier gouvernement fédéral dirigé par le SPD en 2003, ont jeté les bases de l’énorme expansion du travail temporaire et des emplois peu rémunérés. IG Metall et ses comités d’entreprise ont participé à la rédaction des mesures de réduction des effectifs dans les usines et les ont imposés contre une forte résistance des travailleurs de la base.

En conséquence, le SPD a obtenu son pire résultat lors des élections fédérales de septembre 2017. Le parti a perdu depuis longtemps son soutien de masse parmi les travailleurs. La plupart des travailleurs se méfient également d’IG Metall, ou carrément s’y opposent. Les rassemblements accompagnant les « grèves d’avertissement », qui durent généralement une heure et n’ont aucun effet économique, sont principalement dominés par des bureaucrates syndicaux.

Un employé de 62 ans de l’usine de dynamo de Siemens à Berlin a exprimé le sentiment de beaucoup lorsqu’il a déclaré au World Socialist Web Site : « Nous devrions vraiment être ici en plus grand nombre. Si nous voulons défendre des emplois et faire respecter nos revendications pour un accord, nous devrions appeler à une grève générale. C’est exactement ce qu’il faudrait, une grève générale. »

Bien conscient de ce sentiment, les dirigeants d’IG Metall adaptent leurs revendications pour garder le contrôle sur les travailleurs pendant qu’ils préparent une nouvelle trahison.

Des travailleurs en CDI et des intérimaires

D’un côté, IG Metall revendique une augmentation de salaire de six pour cent pour une année. Bien que le syndicat ait présenté cela comme une demande salariale substantielle, elle ne saurait pas satisfaire, un tant soit peu, les besoins réels. En outre, IG Metall parvient régulièrement à un accord bien en deçà de la demande initiale et « étalant » l’augmentation de salaire au-delà d’un an. En 2016, IG Metall a revendiqué une augmentation de salaire de 5 pour cent et s’est contenté d’une hausse de 4,8 pour cent en deux étapes échelonnées sur 20 mois.

Le quotidien en ligne Tagesspiegel part du principe qu’IG Metall obtiendra les 6 pour cent « par étapes […] ce qui n’est pas un problème avec une durée d’accord de 20 mois ou plus ». Étant donnée que le leader d’IG Metall, Hofman veut éviter un autre accord avant la conférence syndicale en octobre 2019, le site Web indiquait que le contrat « arriverait à terme l’automne prochain ». Il est donc probable que l’augmentation des salaires tombera bien en deçà des 3,5 pour cent estimés par l’Institut Ifo pro-entreprise comme l’augmentation moyenne de salaire à travers l’Allemagne cette année.

La deuxième revendication d’IG Metall, sous le slogan « ma vie, mon temps », est que chaque travailleur soit autorisé à réduire sa semaine de travail de 35 heures à 28 heures pendant deux ans, avec une réduction de salaire correspondante. Seuls les travailleurs en postes fractionnés, les parents ayant des enfants de moins de 14 ans ou les travailleurs qui soignent des parents recevront une modeste compensation salariale pour les heures de travail réduites.

Cette revendication trouve un soutien principalement chez les jeunes travailleurs, pour la simple raison qu’il est impossible de fonder une famille ou de prendre en charge des proches avec le stress d’un emploi à temps plein. Selon un sondage IG Metall, 82 pour cent des répondants aimeraient travailler à temps partiel pendant une courte durée, tandis que 89 pour cent voudraient ajuster leurs heures de travail à court terme pour répondre à leurs besoins.

Mais c’est aussi un piège. Les sociétés résistent à cette demande en faisant valoir à leurs propres fins que les travailleurs qui travaillent actuellement à temps partiel seraient traités injustement. Les observateurs de l’industrie s’attendent à ce que les employeurs concluent un accord avec IG Metall si le syndicat accepte d’abandonner la semaine de travail de 35 heures et accepte plus de flexibilité pour des heures de travail plus longues. « Les employeurs seront d’accord sur la demande de travail à temps partiel ainsi que le droit de revenir à temps plein, tant que le volume global des effectifs n’est pas réduit », a commenté Tagesspiegel.

« Concrètement, cela signifie un éloignement de plus de la semaine de travail de 35 heures, autrefois une cause si célèbre. Jusqu’à présent, jusqu’à 18 pour cent des métallurgistes connaissent une semaine travail au-delà des 35 heures de l’accord. Ce quota pourrait disparaître et un accord variable de 28 heures à 40 heures. »

Si les travailleurs doivent se battre pour leurs revendications justifiées, il faut enlever la conduite de la lutte des mains de l’IG Metall. De nouvelles organisations de lutte, des comités d’action de la base, contrôlés par les travailleurs eux-mêmes, doivent être établis pour la plus grande mobilisation de la classe ouvrière en Allemagne, à travers l’Europe et au niveau international.

La lutte en Allemagne fait partie de la résistance croissante de la classe ouvrière dans le monde. En France, l’opposition aux lois travail du gouvernement Macron s’accroît. Au cours de l’année écoulée, les travailleurs de Fiat en Serbie et les travailleurs de VW en Slovaquie se sont mis en grève contre les salaires de famine et les conditions de travail de forçats. Les travailleurs de l’automobile en Chine et en Inde ont également mené d’âpres luttes, tandis que les travailleurs de l’automobile en Amérique du Nord se sont révoltés en 2015 contre le syndicat United Auto Workers, une organisation corrompue. En décembre, les travailleurs de Ford en Roumanie ont fait une grève sauvage contre le syndicat à la solde de l’entreprise.

La perspective nationaliste et pro-capitaliste des syndicats a conduit les travailleurs à une impasse. La défense des salaires, des emplois et des acquis sociaux exigent une perspective internationale pour unir la classe ouvrière dans le monde entier dans une lutte commune pour défendre le droit à un emploi stable et bien rémunéré, à des soins de santé de qualité et à un logement décent, et aux loisirs et l’accès à la culture pour tous les travailleurs.

La défense des acquis durement obtenus par les travailleurs exige une perspective socialiste. Les gouvernements capitalistes du monde entier, dirigés par le gouvernement Trump aux États-Unis, se préparent à de nouvelles guerres et attaques contre la classe ouvrière. À Berlin, une conspiration politique se déroule dans le dos de la population pour former le gouvernement le plus à droite depuis la chute du Troisième Reich. Le programme en discussion par les partis conservateurs et le SPD est tellement anti-ouvriers qu’ils ont convenu de maintenir la confidentialité totale autour des négociations.

Le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP, le Parti de l’égalité socialiste) appelle à de nouvelles élections. Il est hors de question qu’une clique de conspirateurs de droite impose unilatéralement sa volonté à la population. Le SGP construit une alternative socialiste au capitalisme, à la guerre et au renforcement de l’appareil d’État répressif. Les droits sociaux des travailleurs, qui produisent la richesse de la société, doivent passer en priorité aux dépens de l’accumulation grotesque de richesses du patronat et l’oligarchie financière.

(Article paru en anglais le 11 janvier 2018)