Des géants de l’aluminium mettent en lock-out plus de 1000 travailleurs d’ABI au Québec

Par Laurent Lafrance
16 janvier 2018

Aluminerie de Bécancour Inc, une coentreprise de deux des plus importants producteurs d'aluminium au monde, a mis en lock-out 1030 travailleurs à son usine d'aluminium de Bécancour au Québec tôt jeudi matin.

La direction a imposé le lock-out peu de temps après que les travailleurs aient rejeté, avec une majorité écrasante de plus de 80%, ce que l'entreprise a qualifié d'«offre finale» – une proposition d'entente chargée de concessions.

Deuxième plus grande aluminerie en Amérique du Nord, avec une production annuelle de 450.000 tonnes métriques, Aluminerie de Bécancour (ABI) est détenue à 75% par Alcoa et à 25% par Rio Tinto Alcan.

Alcoa a déclaré que les travailleurs demeureront exclus de l'usine jusqu'à nouvel ordre et que la direction continuera d'exploiter l'une des trois cuves de la fonderie.

Les travailleurs affiliés à la section locale 9700 du Syndicat des Métallos effectuent présentement le piquetage de la fonderie ABI, située à peu près à mi-chemin entre Montréal et Québec. Selon un responsable syndical, une centaine de travailleurs ont traversé la sécurité jeudi matin pour entrer dans l'usine et organiser une brève occupation de la cafétéria. La direction a embauché des gardes de sécurité privés pour intimider les travailleurs et prévenir toute perturbation de la production. Les gardes prennent des photos et vidéos des piqueteurs.

L’entreprise s’est fait accorder une ordonnance d’injonction provisoire par un tribunal de Trois-Rivières imposant une limite de 15 syndiqués par ligne de piquetage. La compagnie accuse les syndiqués d’avoir bloqué ou ralenti l’entrée à l’usine de certains cadres alors que ceux-ci filtraient les entrées pour s’assurer qu’aucun briseur de grève ne traverse les lignes. L’ordonnance interdit également les travailleurs de s’approcher à moins de cinq pieds, à l’aide d’un véhicule ou physiquement, «des officiers, préposés, employés ou agents de la demanderesse et leurs véhicules, à moins d’obtenir leur consentement».

Les négociations ont débuté en septembre dernier pour remplacer la convention collective de cinq ans qui devait expirer le 22 novembre. Le jour de l'expiration du contrat, les travailleurs ont rejeté les propositions de contrat d'ABI et ont donné aux dirigeants syndicaux un puissant mandat de grève de 97%. Mais le Syndicat des Métallos a refusé de lancer une grève, insistant sur le fait qu'un «règlement négocié» était possible et a indiqué qu'il était prêt à faire des concessions.

Les pourparlers n'ont été rompus que fin décembre, après que les négociateurs d'ABI ont présenté leur soi-disant offre finale. Après que cette offre ait été rejetée de façon décisive par les membres, le syndicat a exhorté l'entreprise à reprendre les négociations. Mais au lieu de cela, celle-ci a mis les travailleurs en lock-out, dans ce que le syndicat a qualifié de «coup de poing», imposé «sans avertissement au milieu de la nuit».

Le syndicat n'a pas dévoilé publiquement les exigences contractuelles d'ABI dans leur intégralité, mais il a été révélé que la direction cherche à forcer des coupes importantes dans les retraites.

Au départ, ABI a exigé que les employés plus récents soient contraints d'adhérer à un régime de retraite à cotisations définies, créant ainsi un régime de retraite à deux vitesses. Dans le cadre des régimes à cotisations définies, les travailleurs n'ont pas de prestation de retraite minimum garantie à la retraite et prennent tous les risques financiers liés à l'investissement des sommes mises de côté pour leur retraite.

Apparemment, dans son offre finale, l'entreprise est allée encore plus loin, cherchant à imposer un nouveau régime de retraite entièrement financé par les travailleurs «sans aucune distinction selon l'ancienneté».

ABI réclame également des concessions sur les droits d'ancienneté, notamment en matière de dotation. La coentreprise emploie actuellement environ 400 travailleurs plus jeunes ou moins anciens. Cela comprend les étudiants qui sont payés près de 10 $ de l'heure de moins que les travailleurs réguliers.

Dans une entrevue accordée au quotidien Le Devoir, le directeur québécois du Syndicat des Métallos, Alain Croteau a affirmé que malgré le ralentissement temporaire de la production et des pertes de millions de dollars la compagnie aurait avantage à faire durer le conflit. Rappelant que Rio Tinto exploite plusieurs autres alumineries au Québec, Croteau a déclaré que «lorsqu’une grande aluminerie comme Alcoa, ici à Bécancour, ne produit pas, ça fait en sorte qu’il manque d’aluminium sur le marché et ça fait grimper les prix». Et il a ajouté: «On pense qu’il va durer au minimum de deux à trois mois. Ça peut aller à six, sept, huit mois, peut-être plus, on ne le sait pas».

À l'approche de la date limite du contrat, l'entreprise a demandé avec succès au tribunal administratif du travail (TAT) une injonction afin d'interdire aux travailleurs «d'arrêter ou de ralentir les activités de l'usine». Cette injonction était toujours en vigueur cette semaine lorsque la direction a imposé son lock-out.

Alcoa et Rio Tinto sont toutes deux de grandes sociétés transnationales. Elles ont réalisé de vastes profits grâce au boom des ressources de la première décennie de ce siècle, tout en utilisant leur portée mondiale pour faire baisser les coûts de main-d'œuvre à travers une pression incessante pour accélérer la cadence, l'obtention de concessions de la part des travailleurs et d'allégements fiscaux.

Maintenant, elles citent une concurrence accrue des entreprises pour exiger des concessions encore plus importantes.

Bien qu'ABI n'ait pas menacé publiquement de fermer la fonderie, ouverte en 1986, elle a laissé entendre que son avenir était menacé. La direction a exhorté les travailleurs à accepter son «offre finale» afin d'«assurer la durabilité de la fonderie dans le futur».

Le lock-out aura un impact majeur sur l'économie locale puisque ABI est le plus important employeur privé des régions de la Mauricie et du Centre-du-Québec et que son activité économique soutient indirectement de nombreux emplois.

Le Syndicat des Métallos poursuit depuis des décennies une politique corporatiste, pro-entreprise, acceptant des suppressions d'emplois et des concessions afin, selon eux, d'assurer la «compétitivité internationale» des employeurs et de «sauver» les emplois «canadiens», «québécois» et «américains».

Le syndicat manœuvre maintenant pour mettre fin à la lutte anti-concessions des travailleurs d'ABI. Tout en déplorant le lock-out, le président de la section locale 9700 des Métallos, Clément Massé, a déclaré: «Notre position n'a pas changé. Notre porte est toujours ouverte à la négociation de bonne foi, pour assurer le bon fonctionnement de cette usine.»

Le Syndicat des Métallos au Québec est étroitement lié au Parti Québécois, favorable aux grandes entreprises. Au Canada et aux États-Unis, la bureaucratie des Métallos collabore étroitement avec le gouvernement libéral de Trudeau et avec l'administration Trump dans la «renégociation» de l'ALENA, espérant l'utiliser pour façonner des tarifs protectionnistes pour l'acier et l'aluminium qui ciblent les travailleurs européens, chinois et étrangers. En cela, le Syndicat des Métallos poursuit sa longue association avec Wilbur Ross, secrétaire au commerce milliardaire de Trump, qui a fait fortune en travaillant avec l'appareil des Métallos pour réorganiser l'industrie sidérurgique au détriment des emplois, des salaires et des pensions des travailleurs.

Les travailleurs de Bécancour ont reçu plusieurs appuis des travailleurs de la région et de ceux de l’industrie de l’aluminium. La Fédération de l’industrie manufacturière (FIM-CSN) et le Syndicat national des employés de l’aluminium de Baie-Comeau (CSN), lequel regroupe quelque 650 travailleurs de la Côte-Nord, ont apporté leur appui aux travailleurs de Bécancour. Bien que le syndicat n’ait aucune intention de mobiliser ses membres pour une lutte unifiée contre les multinationales de l’aluminium, le président du Syndicat national des employés de l’aluminium de Baie-Comeau (CSN), Michel Desbiens, a été forcé d’admettre que «les enjeux qui touchent les travailleurs d’ABI sur les questions du régime de retraite et de l’ancienneté interpellent les travailleurs que nous représentons.»

Pour poursuivre avec succès la lutte pour défendre leurs retraites, emplois et autres droits sociaux, les travailleurs d'ABI doivent retirer leur lutte des mains du Syndicat des Métallos et faire appel aux travailleurs de l'aluminium et autres travailleurs canadiens et internationaux pour une lutte commune contre toutes les concessions et suppressions d'emplois.