Le Canada et les États-Unis intensifient leurs menaces contre la Corée du Nord durant le sommet de Vancouver

Par Roger Jordan
20 janvier 2018

La ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland et le secrétaire d'État Rex Tillerson se sont rencontrés à Vancouver mardi lors d'une rencontre qui équivalait un conseil de guerre contre la Corée du Nord. La rencontre a rassemblé des participants de la guerre de 1950-53 alliés aux États-Unis et a exclu la Russie et la Chine, ce qui revient déjà à un acte belliqueux indiquant que les préparatifs pour in conflit catastrophique sur la péninsule coréenne sont bien avancés.

Freeland a donné le ton dans ses remarques d'ouverture pour la conférence qui a duré une journée, déclarant qu'«aucun progrès réel ne peut être accompli au sujet de l'instabilité sur la péninsule coréenne tant que la Corée du Nord ne sera pas prête à changer de cap et abandonner de façon vérifiable et irrévocable toutes ses armes de destruction massive». Tillerson s'est dit d'accord, faisant appel à ce qu'«une pression croissante» soit appliquée au régime de Kim Jong-un afin de le forcer à entamer des «négociations crédibles» pour démanteler ses armes nucléaires. Répondant à des journalistes après le sommet, Tillerson a sombrement averti qu'il fallait «reconnaître que la menace augmente». Il a ajouté: «Et si la Corée du Nord ne choisit pas la voie de l'engagement, de la discussion, des négociations, alors ce seront eux qui déclencheront la suite des choses.»

Les mentions de négociations et de solutions diplomatiques ne servent qu'à obscurcir les préparatifs avancés pour un conflit militaire. Lundi, un jour avant la conférence, un article de première page du New York Times révélait l'état avancé des préparatifs au sein de l'armée américaine pour une attaque contre Pyongyang. Ces préparatifs incluent le déploiement de milliers de soldats des Forces spéciales sur la péninsule coréenne sous prétexte de fournir la sécurité pour les Jeux olympiques d'hiver.

Le président Donald Trump a lancé une série de menaces de guerre terrifiantes contre la Corée du Nord au cours des derniers mois, de sa menace faite en août du déluge de «feu et fureur» sur le pays, à sa déclaration devant l'assemblée générale des Nations unies en septembre selon laquelle l'armée américaine était prête à «détruire totalement» la Corée du Nord et ses 25 millions d'habitants.

La tentative de Freeland de présenter Pyongyang comme l'agresseur est un mensonge pur et simple. Le danger de guerre sur la péninsule coréenne est provoqué par Washington et ses alliés, surtout le Canada. Ottawa a évité toute critique du rôle provocateur de Washington tout au long de la crise coréenne, même quand Trump a fait ses remarques incendiaires devant les Nations unies.

Cela fait partie du programme du gouvernement libéral de Justin Trudeau qui vise à approfondir le partenariat stratégique et militaire, déjà vaste et de longue date, avec Washington. Le Canada a été un participant clé dans presque toutes les guerres d'agression de l'impérialisme américain au cours du dernier quart de siècle, et le gouvernement actuel a clairement affirmé son désir de perpétuer de telles politiques avec une hausse massive de ses dépenses militaires de 70 % pour la prochaine décennie.

Dans un discours du mois de juin, qui accompagnait l'annonce d'une augmentation des dépenses pour la défense, Freeland a explicitement loué le «rôle démesuré» joué par les États-Unis pour stabiliser «l'ordre mondial» dans l'Après-guerre, ce qui devait être défendu conte des «menaces» telles que la montée de la Chine.

La ressemblance du sommet de Vancouver à un conseil de guerre a été soulignée par la décision de n'inclure que les nations qui s'étaient battues aux côtés des États-Unis pendant la guerre de Corée ou celles qui avaient offert un appui logistique, comme le Japon. Du point de vue de la Corée du Nord, qui a souffert des millions de morts lors du conflit et qui a vu 18 de ses villes rasées, la rencontre ne peut qu'être perçue comme une provocation.

Les commentaires du ministre des Affaires étrangères russe Sergei Lavrov ont attaqué la décision de tenir une rencontre qui excluait sont pays et la Chine, déclarant, «Nous avons affirmé ouvertement que nous pensons que cette rencontre est dommageable.»

Même certains commentateurs canadiens et américains ont admis que la présence de la Chine et de la Russie lors de toute rencontre où il est sujet de sanctions contre la Corée du Nord était essentielle pour que les sanctions soient efficaces. Cela impliquerait, comme l'a souligné la correspondante pour Radio-Canada Murray Brewster, que les discussions ont déjà progressé vers l'action militaire, incluant l'usage de navires de guerre pour bloquer les navires commerciaux à destination de la Corée du Nord. Cela rend l'absence de la Chine et de la Russie de la rencontre de mardi «plus compréhensible et sans doute plus terrifiante».

Un analyste de la défense qui a récemment témoigné devant un comité de la Chambre des communes a résumé la frénésie guerrière, écrivant pour le magazine Maclean's, «Je pense que malgré les risques, les États-Unis et leurs alliés doivent considérer la reprise de la guerre coréenne afin de dénucléariser la péninsule coréenne. Il existe un bref intervalle peut-être d'un an durant lequel les alliés ont de “bonnes” options militaires – c'est-à-dire des options qui n'entraineraient pas une destruction mondiale – pour l'élimination permanente de l'arsenal nucléaire de la Corée du Nord.»

Des estimations affirment qu'une guerre menée «uniquement» sur la péninsule coréenne avec des armes conventionnelles entrainerait la mort de 300.000 personnes en quelques heures. Le conflit provoquerait rapidement l'intervention d'autres nations comme la Chine et la Russie, soulevant le spectre que la «bonne option militaire» devienne une conflagration mondiale, avec des conséquences catastrophiques non seulement pour la population de la péninsule coréenne, mais pour des milliards de personnes en Asie de l'Est et à travers le monde.

La rencontre de Vancouver a été précédée par un nombre d'incidents qui indiquent à quel point les discussions pour la participation dans un conflit militaire sont avancées dans l'élite dirigeante canadienne. Le général Jonathan Vance, chef d'état-major, a déclaré que la Marine royale du Canada avait suffisamment de personnel pour se joindre à l'interdiction proposée du transport maritime vers la Corée du Nord. Le sérieux des remarques de Vance est démontré par le fait que la marine canadienne a déjà un sous-marin, le HMS Chicoutimi, stationné au large du Japon, et a participé avec deux frégates à une série d'exercices avec la marine des États-Unis et de la Corée du Sud.

L'interdiction maritime irait encore plus loin que la résolution du conseil de sécurité de l'ONU adoptée le mois dernier qui a demandé aux nations d'arrêter les navires dans leurs eaux territoriales qui transportaient des biens illicites vers la Corée du Nord. L'adoption d'une politique d'interdiction entrainerait la possibilité d'une confrontation directe avec des navires russes ou chinois, créant un point de tension capable de déclencher un conflit militaire beaucoup plus vaste.

La nuit avant la rencontre, Freeland et Tillerson ont eu un souper ministériel avec le ministre canadien de la Défense Harjit Sajjan et le secrétaire américain à la Défense James Mattis. Bien que les sujets de leurs discussions n'ont pas été rendus publics, on peut imaginer les options agressives envisagées par les quatre ministres.

Le Globe and Mail, le journal de référence de la bourgeoisie canadienne, a publié un éditorial sur son site le jour de la conférence exhortant le gouvernement libéral à saisir l'opportunité présentée par la crise coréenne pour ouvrir les négociations d'entrée au programme de défense antimissile balistique (BMD) de Washington. Malgré sa désignation officielle, le BMD a été développé pour que les États-Unis puissent mener une guerre nucléaire pouvant être «gagnée».

Alléguant que les villes canadiennes font face au risque réel d'être visées par un missile de la Corée du Nord, le Globe a conseillé au gouvernement libéral de «découvrir ce qui est sur la table et d'entamer les discussions pour se joindre au programme de défense antimissile». Le Globe a affirmé que le Canada était toujours voué à la solution diplomatique, avant de déclarer que «parfois il faut faire de la diplomatie tout en portant une veste pare-balles».

Le désir de l'élite dirigeante canadienne de se joindre au BMD dépasse le cadre de la Corée du Nord. En 2005, le gouvernement libéral de Paul Martin était forcé d'abandonner la participation d'Ottawa au BMD face à l'opposition populaire répandue à l'invasion illégale de l'Irak menée par l'administration Bush. L'armée et les services de renseignement n'ont jamais accepté cette décision, la percevant comme une barrière au partenariat stratégique avec l'impérialisme américain. De leur point de vue, la participation du Canada au BMD serait utile aux revendications impérialistes du Canada dans le monde, incluant l'Arctique, où deux principaux rivaux qui participent à la compétition pour le contrôle de voies maritimes en train de se dégager à cause du réchauffement climatique sont la Russie et la Chine.

(Article paru en anglais le 18 janvier 2018)