Allemagne : de violents conflits au sein du Parti de gauche

Par Peter Schwarz
24 janvier 2018

Après le virage à droite lors des élections fédérales de l’année dernière et la décision des sociaux-démocrates de poursuivre la grande coalition avec les démocrates-chrétiens, les conflits qui couvaient depuis longtemps au sein du parti de gauche se sont intensifiés.

Au début de l’année, l’ancien président du SPD et fondateur du Parti de gauche Oskar Lafontaine a appelé à un nouveau mouvement de gauche. « Nous avons besoin d’un mouvement de gauche global, une sorte de parti du peuple de gauche, dans lequel le Parti de gauche, des éléments des Verts et du SPD peuvent se réunir », a-t-il déclaré à Der Spiegel. « Ce mouvement ne doit pas seulement inclure les partis traditionnels, mais aussi les syndicalistes, les organisations sociales, les scientifiques, les travailleurs culturels et d’autres », a-t-il expliqué dans sa proposition à l’Osnabrücker Zeitung.

Sahra Wagenknecht, dirigeante de la faction du Parti de gauche au Bundestag (parlement) et épouse de Lafontaine, soutient sa proposition. « Bien sûr, je veux un parti du peuple de gauche fort », dit-elle dans le dernier numéro de Der Spiegel. « En fin de compte, cela ne peut fonctionner que si des personnalités bien en vue le rejoignent rendant aux gens l’espoir que quelque chose change politiquement en leur faveur. » À titre d’exemple, Wagenknecht a pointé le mouvement de « La France insoumise » de Jean-Luc Mélenchon, qui « a obtenu 20 pourcents du vote à partir de rien ».

La direction du Parti de gauche autour de Bernd Riexienger et de Katja Kipping, qui sont à couteaux tirés depuis longtemps avec Wagenknecht, a interprété cette proposition comme une déclaration de guerre. Kipping l’a décrite comme un « projet pour un schisme » et a répliqué avec un « projet 15 », qui vise à augmenter le nombre de voix obtenues aux élections du parti d’un peu moins de dix à 15 pour cent. Riexinger a déclaré qu’ « aucune nouvelle construction n’est nécessaire, mais seulement un Parti de gauche plus fort ».

Le week-end dernier, il y a eu deux réunions distinctes du Parti de gauche pour marquer la nouvelle année. Les dirigeants du parti ont rencontré des représentants des länder, dont beaucoup ont des fonctions dans les gouvernements des länder. Le groupe parlementaire a organisé un rassemblement dans le cinéma Kosmos à Karl-Marx-Allee, le plus grand cinéma de l’ex-Allemagne de l’Est, où Jean-Luc Mélenchon est apparu en tant qu’invité spécial aux côtés de Wagenknecht et Lafontaine.

La seule manifestation conjointe du parti et des dirigeants du groupe parlementaire a eu lieu lors de la cérémonie annuelle de dépôt de couronne sur la tombe de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht – un « hommage » contre lequel les deux socialistes révolutionnaires, assassinés il y a 99 ans, ne peuvent plus se défendre.

La crise du Parti de gauche est une conséquence de l’échec de la perspective sur laquelle il a été fondé il y a plus de dix ans. Les héritiers de l’État stalinien est-allemand au sein du Parti du socialisme démocratique (PDS) et des anciens fonctionnaires du SPD, des bureaucrates syndicaux et des pseudo-gauchistes du WASG (Alternative électorale travail et justice sociale) ont uni leurs forces en 2005 pour compenser le déclin du SPD, qui avait rapidement perdu de son influence dans la classe ouvrière après la mise en œuvre des « réformes » de Hartz sur l’aide sociale et le marché du travail.

Oskar Lafontaine, qui avait occupé pendant quarante ans des fonctions dirigeantes au sein du SPD, en tant que président du parti et ministre fédéral des finances, avant de démissionner de son poste en 1999 après des différends avec le chancelier Gerhard Schröder, avait toujours considéré que la tâche du SPD était de maintenir un contrôle sur la classe ouvrière. S’il dénonçait les problèmes sociaux, ce n’était pas pour développer un mouvement pour renverser le capitalisme, mais pour capter et arrêter un tel développement.

Contrairement à beaucoup d’autres politiciens du SPD, dont Gerhard Schröder, qui sont passé par la phase « marxiste » en tant que membres des Jeunes socialistes avant de devenir les piliers de l’État, Lafontaine a toujours défendu l’ordre bourgeois et défendu des positions très à droite en matière de politique intérieure. En tant que maire de Sarrebruck, il a assuré l’équilibre budgétaire dans les années 1970 et a été l’un des premiers à introduire le travail obligatoire pour les allocataires de l’aide sociale. En tant que premier ministre de la Sarre, il était responsable de la fermeture sans opposition d’une grande partie de l’industrie du charbon et de l’acier de la région.

Après la fin du gouvernement fédéral SPD-Verts en 2005, Lafontaine a soutenu la fondation du Parti de gauche et, avec Gregor Gysi, s’en mis à sa tête, parce qu’il espérait ainsi pouvoir retrouver une majorité pour un gouvernement dirigé par le SPD. « Mon espoir était que le SPD soit contraint par la concurrence de la gauche de mener à nouveau une politique sociale-démocrate », a-t-il récemment déclaré à l’Osnabrücker Zeitung, justifiant ainsi sa position à l’époque.

Mais cette perspective a échoué lamentablement. Non seulement le SPD – qui a été aux manettes pendant deux périodes législatives dans une grande coalition sous Angela Merkel – mais aussi le Parti de gauche, ont viré de plus en plus à droite.

Lors des élections législatives de septembre 2017, les deux partis ont reçu un peu moins de 30 pourcents des voix, soit 16 pourcents de moins qu’en 1998, quand Lafontaine était toujours président du SPD. Le SPD a perdu la moitié de son soutien électoral, passant de 40 à 20 pourcents, tandis que le Parti de gauche à 9 pourcents n’a gagné que 4 pourcents de plus que le PDS en 1998. Même si on y ajoute les résultats des Verts, une majorité parlementaire n’est pas réalisable pour former un gouvernement. Au lieu de cela, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) d’extrême droite est entrée au Bundestag avec 12 pourcents.

« Je me suis souvent demandé s’il aurait été plus judicieux de se battre au sein du SPD pour un renouvellement », a déclaré Lafontaine à l’Osnabrücker Zeitung. « Mais de l’eau a coulé sous les ponts. Aujourd’hui, un nouveau mouvement de gauche très large serait la bonne réponse à la montée de la droite. »

La tâche de ce mouvement est de bloquer le développement de la classe ouvrière vers la gauche et de canaliser l’indignation sociale croissante dans une direction de droite. Lafontaine et Wagenknecht dénoncent régulièrement le « néolibéralisme » et l’inégalité sociale, mais au cœur de leur programme, il y a l’entretien du nationalisme. Leurs positions sur la politique à l’égard des réfugiés et le renforcement des pouvoirs de l’État ne se distinguent pas de celles de l’AfD. Ils attaquent la politique du gouvernement sur les réfugiés depuis la droite. Ces derniers jours, ils l’ont confirmé dans de nombreux entretiens.

Wagenknecht a déclaré au journal Südwest Presse que les pertes du Parti de la gauche parmi les travailleurs avaient « à voir avec le débat sur l’immigration ». Elle a déclaré au Donaukurier : « L’impression que le Parti de gauche préconise beaucoup d’immigration a découragé beaucoup de gens dans cette couche sociale lors des élections précédentes. » Selon elle, personne ne pourrait « sérieusement exiger une immigration illimitée ». Nous ne pouvons pas « donner à tous ceux qui veulent l’avoir l’opportunité de vivre en Allemagne », a-t-elle ajouté.

Sur sa page Facebook, Lafontaine accuse les « fardeaux de l’immigration » pour « une concurrence accrue dans le secteur faiblement rémunéré, des loyers croissants dans les quartiers urbains et des difficultés croissantes dans les écoles ».

Ce n’est pas un hasard si Lafontaine et Wagenknecht collaborent avec Mélenchon qui a avoué à Berlin « fièrement » qu’il était « un produit du Parti de gauche ».

Mélenchon a été haut fonctionnaire du Parti socialiste pendant trente ans, notamment en tant que ministre délégué à l’enseignement professionnel dans le gouvernement de Lionel Jospin, avant de lancer une version française du Parti de gauche en 2008. Il tente maintenant de détourner l’opposition grandissante aux politiques anti-ouvrières du président Emmanuel Macron dans une impasse nationaliste.

« La France insoumise », taillée sur mesure pour le personnage de Mélenchon, ne se fonde pas sur la classe ouvrière et le socialisme, mais sur « le peuple » et la nation française, à laquelle elle veut donner une nouvelle constitution bourgeoise sous la forme d’une « Sixième République ». Comme Lafontaine, Mélenchon est un adversaire de l’Union européenne. Cependant, il ne l’attaque pas depuis la gauche, du point de vue de l’unité de la classe ouvrière européenne, mais depuis la droite, du point de vue des intérêts nationaux de la France, alimentant ainsi le nationalisme anti-allemand.

Les adversaires de Lafontaine et de Wagenknecht dans le Parti de gauche n’en sont pas moins réactionnaires. D’une part, ils sont orientés vers des groupes de la classe moyenne urbaine, devenus des sans-abri politiques en raison de l’évolution vers la droite des Verts. C’est parmi ces éléments-là que le Parti de gauche a gagné des voix lors des élections législatives, tout en perdant près d’un demi-million d’électeurs au profit de l’AfD parmi les travailleurs et les chômeurs. Katja Kipping, dirigeante du parti, qui est considérée comme l’ennemi juré de Wagenknecht, représente cette tendance, qui se focalise sur les questions environnementales, les politiques fondées sur l’identité et autres choses du même genre, et soutient l’Union européenne.

D’autre part, ils ne s’intéressent qu’au pouvoir, pour accéder à la responsabilité gouvernementale dans les länder et les municipalités et, en étroite coopération avec le SPD, les Verts et les Démocrates-Chrétiens, effectuer des coupes sociales et budgétaires. Ils considèrent chaque conflit politique comme une perturbation. Les représentants typiques de cette tendance sont le premier ministre de l’État de Thuringe, Bodo Ramelow, et Dietmar Bartsch, qui dirige le groupe parlementaire avec Wagenknecht.

Dans la lutte de pouvoir avec la direction du parti, Bartsch avait longtemps formé un front commun avec Wagenknecht. Cependant, il rejette son appel à un mouvement de gauche inclusif.

Ce qui unit toutes les tendances du Parti de gauche est leur hostilité à un mouvement de la classe ouvrière qui soit socialiste et indépendant. Plus l’opposition sociale devient aiguë, plus ils virent ouvertement vers la droite.

(Article paru en anglais le 22 janvier 2018)