Le Parti travailliste britannique cherche une entente avec les Blairistes et le patronat

Par Chris Marsden
30 janvier 2018

Le premier vote du Comité exécutif national du Parti travailliste (NEC) après la consolidation d’une majorité derrière le chef du parti Jeremy Corbyn a été unanime.

Le Comité exécutif (NEC) a exhorté la municipalité de Haringey à Londres contrôlé par les travaillistes à abandonner le projet de privatisation d’un vaste secteur de biens publics, y compris les HLM, sous l’égide du Haringey Development Vehicle (HDV) brassant des millions de livres sterling. Le projet a rencontré une opposition locale massive et l’éjection de nombreux conseillers associés au projet.

Le vote unanime du NEC est un appel lancé à la direction blairiste de droite de la municipalité, dirigé par Clare Kober, pour s’incliner devant les rapports de forces politiques. C’est un appel à la trêve pour que les autres conseillers et députés du Labour ne se fassent pas éconduire dans les batailles de primaires qui pourraient relancer une guerre intestine dans le parti que les partisans de Corbyn cherchent à étouffer.

Ce mois-ci, trois nouveaux sièges, créés dans le NEC pour tenir compte du triplement du nombre d’adhérents à 600 000 membres, ont été remportés par des candidats pro-Corbyn, dont Jon Lansman, qui dirige Momentum, le groupe de campagne qui avait soutenu la candidature de Corbyn à l’élection à la tête du parti.

L’année dernière, Lansman s’est frayé un chemin à son intégration dans la direction du parti en expulsant de Momentum des membres de divers groupes de pseudo-gauche, le laissant sous le contrôle des forces regroupées autour de Corbyn, dont figurent de nombreux staliniens de l’ancienne faction Straight Left du Parti communiste.

La victoire « écrasante » au NEC a suscité des avertissements apocalyptiques de la part des forces de droite du parti, lancés par la presse de Murdoch, sur une hypothétique élimination des opposants à Corbyn et la transformation du parti en un parti d’inspiration bolchevique.

« Les alliés de Jeremy Corbyn complotent l’éjection de 50 députés travaillistes », a déclaré le Sunday Times. « Le plan de nationalisation de Corbyn est un pari de 176 milliards de livres », a ajouté le Times. « Jeremy Corbyn mettra notre politique étrangère en lambeaux », a averti Daniel Finkelstein, affirmant le soutien de Corbyn à la définition de Lénine selon laquelle « l’impérialisme est le stade suprême du capitalisme ».

D’autres ont attiré l’attention sur le danger sous-jacent qui a donné naissance au leadership de Corbyn et maintenant le quasi-contrôle du parti. Le Financial Times a averti que : « Le Parti travailliste obtient de plus en plus de soutien pour sa solution fondée sur un secteur public capable de corriger beaucoup des maux britanniques », en particulier à la suite de la faillite du mastodonte du bâtiment Carillion. Il a averti que « jusqu’à ce que d’autres puissent monter une défense appropriée […] le message travailliste continuera à trouver une audience. Surtout chez les électeurs mécontents qui sont disposés à être séduits par une rhétorique anticapitaliste ».

Alors que le gouvernement conservateur minoritaire de Theresa May est empêtré dans une guerre de factions sur le Brexit si grave que le remplacement de May serait imminent, le virage à gauche parmi les travailleurs et les jeunes suscitent des craintes dans les cercles dirigeants d’un gouvernement travailliste élu sur les promesses de mettre fin à l’austérité et freiner les excès du patronat.

En réponse, Corbyn et ses alliés cherchent à nouveau à rassurer les grandes entreprises sur le fait qu’elles peuvent leur faire confiance pour récupérer en toute sécurité l’opposition politique et sociale d’une manière qui ne met pas en péril les intérêts fondamentaux du capitalisme britannique.

Répondant directement aux suggestions d’une purge de l’aile droite du parti, Lansman a accordé un long entretien à l’Independent. En faisant référence à la chasse aux sorcières contre la gauche du parti dans les années 1980, il voulait rassurer tous les intéressés que : « Je ne veux pas que cela arrive à d’autres personnes, jamais […] Je veux un Parti travailliste pluraliste inclusif qui reste une coalition. »

En ce qui concerne Momentum, il a poursuivi : « Nous avons clairement fait savoir que nous n’allons pas faire campagne pour remplacer qui que ce soit [d’élus parlementaires du parti], du tout, où que ce soit. »

Pour la plupart, les Blairistes sont enclins à croire Lansman sur parole. Sans nombre suffisant de députés pour prendre la tête du parti, ils se concentrent pour l’instant sur l’obtention de concessions maximales de la part de Corbyn, notamment en ce qui concerne la position du Labour sur le Brexit.

Ceci est défini comme le prix d’un compromis entre les Blairistes et d’autres au sein du Parti travailliste parlementaire et les municipalités travaillistes et la direction de Corbyn. Dans un article du Guardian le 28 décembre, Martin Kettle a exhorté Corbyn à « créer un Parti travailliste de tous les talents ». Compte tenu du danger d’un Brexit dur (sans accord avec l’UE) sous les conservateurs, « tous ceux qui rejettent les extrêmes doctrinaires » doivent reconnaître que « l’intérêt national d’empêcher ou d’adoucir le Brexit devrait l’emporter sur toute inquiétude partisane au sujet de ce que pourrait signifier un gouvernement de Jeremy Corbyn ».

Il a applaudi ce qu’il appelle un « cessez-le-feu » au sein du parti travailliste et a insisté pour que cela soit « la teneur des choses à venir ». Et ce ne sont pas tous « les membres de Momentum qui sont des sectaires obsédés par la machine [du parti], ajoute-t-il, tandis que « jusqu’ici il y a peu d’évidence d’une tentative systématique de purger les centristes et les sociaux-démocrates ».

Reprenant sa plume le 11 janvier, Kettle a reconnu que « le dilemme de Jeremy Corbyn est réel » : le parti est pro-Remain (pour rester dans l’UE), mais il ne peut pas se permettre de perdre des électeurs pro-Brexit et être en mesure de remporter des élections législatives. Il exhorte les partisans de Remain à se concentrer sur la garantie des « relations commerciales de la Grande-Bretagne avec l’UE après le Brexit » et de ses relations avec l’Irlande. « Être obnubilé avec un second référendum, c’est mettre la charrue avant les bœufs, a-t-il ajouté. « La question centrale pour les huit ou neuf mois à venir est ce qu’ils devraient être [les termes de l’accord avec l’UE]. Le temps du référendum viendra. »

Tony Blair lui-même a fait marche arrière cette semaine quant à son hostilité ouverte envers Corbyn, en citant des calculs similaires.

Le travailliste Keir Starmer, le ministre fantôme chargé du Brexit, a mis en garde contre les manœuvres pour « effacer » le vote en faveur du Brexit, insistant sur le fait que « je ne pense pas que nous saurons à quoi ressemblera la « sortie » en 2021 au plus tôt et soulignant la nécessité de défendre l’accès du Royaume-Uni au marché unique européen dans les négociations.

S’exprimant lors du sommet de Davos en Suisse, à Bloomberg TV, Tony Blair a déclaré qu’il pensait que Corbyn était un politicien « pro-européen » et qu’il s’attendait à ce que le Parti travailliste modifie éventuellement sa politique pour rester dans l’UE.

« Le Parti travailliste, pour des raisons que je comprends, en passant, il doit dire « bon, nous sommes toujours en faveur du Brexit » – mais si vous voyez comment le Parti travailliste évolue, ça bouge beaucoup vers une position de « Restons dans le marché unique ». Il y a des nuances dans ce qu’il dit, mais je pense qu’à la fin, il y a une majorité dans le Parti travailliste pour maintenir une relation étroite avec l’Europe. »

Plaider en faveur de l’accès au marché unique sans adhésion, comme le fait le Parti travailliste, est « un très court pas en avant » pour maintenir l’adhésion à l’UE si cela n’est pas sur la table.

S’adressant à la présence du ministre fantôme des finances le travailliste John McDonnell à Davos, Blair a interprété ceci comme « une indication que le Parti travailliste a changé d’une manière assez fondamentale ».

La prétendue mission de McDonnell à Davos était d’expliquer aux super-riches et aux dirigeants des grandes puissances que le Parti travailliste a l’intention de mettre en place une « taxe Robin des bois » sur les transactions financières. Mais cette seule mesure politique concrète a été encadrée de propos rassurant que lui et Corbyn cherchent à sauver le capitalisme, pas l’enterrer.

Il a mis en garde les hommes d’affaires « bien intentionnés » sur la nécessité d’éviter « une avalanche de mécontentement, de ressentiment et d’aliénation […] il y a une montée de colère dans la société qu’ils doivent reconnaître ».

Il y avait un « devoir moral » pour « ceux qui gagnent plus et pour les entreprises de rejeter l’évasion fiscale […] Je pense que de cette façon cela pourrait changer l’attitude de millions et de milliards de personnes qui pensent ne pas avoir été traitées équitablement par le système ».

L’appel de McDonnell a été entendu par une audience de seulement 20 personnes.

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UK : Election of pro-Corbyn slate to Labour’s National Executive Committee underscores left shift in working class (en anglais)
[16 janvier 2018]