Le Pen vire vers une sortie de l’UE et de l’euro

Par Francis Dubois
30 janvier 2018

Dans une interview parue dans Le Monde du 26 janvier, la dirigeante du Front national néo-fasciste Marine Le Pen a exposé un revirement de son parti vers une politique ouvertement anti-européenne à deux mois de son prochain congrès.

La politique europhobe personnifiée par l‘ex-chevènementiste et bras droit de Le Pen, Florian Philippot avait été massivement critiquée et son principal tenant écarté du parti suite à la défaite face à Macron à la présidentielle et les scores médiocres du FN aux législatives un mois plus tard. Philippot a entre-temps monté sa propre formation souverainiste, Les patriotes.

Un problème majeur de la campagne de Le Pen avait été l‘hostilité des banques à son programme de «Franxit» et de sortie de l‘euro. Cette politique avait été suspendue durant l‘été et un refus catégorique de laisser la France dans la zone euro escamoté. Depuis, Le Pen était restée largement silencieuse au parlement comme dans les médias.

Dans sa longue interview, Le Pen dessine une politique d‘opposition nationaliste à l‘Union européenne, de sortie de l‘Union Européenne (UE) et de l‘euro, et un plan d‘alliances avec d‘autres forces droitières anti-UE en France.

Sous le slogan «retrouver nos souverainetés» elle avance une sortie progressive de l‘UE avec sortie de Schengen et rétablissement des frontières nationales «tout de suite», l’attaque en grand des immigrés, une politique sociale privant une bonne partie de la population travailleuse de protection sociale et une répression ouverte de l‘opposition sociale avec immunité totale des forces de l‘ordre.

La sortie de l‘euro mise sous le boisseau depuis juillet est remise à l‘ordre du jour: «En l’état, l’euro est un inconvénient absolument majeur pour notre économie, nos entreprises, nos exportations… Ça me paraît très clair», déclare-t-elle dans l‘interview.

Son projet d‘alliances avec d‘autres partis souverainistes n‘exclut pas un rassemblement avec Philippot et Nicolas Dupont-Aignan, qui avait rompu son alliance avec le FN après la présidentielle suite à la répudiation du Franxit par le FN. Mais la principale force visée par Le Pen est Les Républicains, le parti conservateur en plein éclatement de l‘ex-président Nicolas Sarkozy et dont une partie du personnel a rejoint Macron ou collabore avec lui au parlement.

Son nouveau dirigeant, Laurent Wauquiez, suit une ligne très nationaliste, proche du FN, alors que des ténors du parti comme l‘ex-candidat à la présidentielle François Fillon, et Alain Juppé, rival de Fillon aux primaires, en sont partis. «Il y a sûrement une partie de personnalités, et surtout d’électeurs Les Républicains, qui sont opposés à ce que la nation disparaisse au bénéfice d’une structure supranationale», explique Le Pen au Monde.

Le Pen, tout comme Wauquiez, réagit à l‘aggravation de la crise internationale et de l‘UE et estime que, malgré son échec aux présidentielles, l‘espace pour une politique nationaliste et protectionniste va s’ouvrir en France et en Europe et qu‘elle et le FN vont en profiter. Rompant soudain son silence, elle met le cap sur l‘opposition à l‘euro.

Le projet d‘alliance politique et militaire entre la France et l‘Allemagne, opposé aux Etats-Unis, devenu le nouvel axe franco-allemand suite au Brexit et à l‘arrivée de Trump au pouvoir, est malgré l‘unité de façade, marqué par de fortes tensions. C’est une alliance instable ou pointent les intérets divergents des deux puissances impérialistes.

Quelques jours avant l‘annonce d‘un «nouveau traité de l‘Elysée» le 22 janvier, les dirigeants politiques et militaires britanniques et français avaient décidé, malgré le Brexit, l‘intégration renforcée des forces militaires britanniques et françaises.

Alors que s’effondre le cadre politique international de la période où les Etats-Unis étaient le seul pouvoir hégémonique, l‘axe franco-allemand ambitionne une stratégie impérialiste européenne mondiale pour rassembler les pays européens. Il sert de cadre au réarmement et à des attaques sociales et anti-démocratiques majeures contre la classe ouvrière. Il ne représente pas un «nouvel avenir pour l’Europe» comme le laisse entendre les propagandistes pro-UE.

Berlin ne soutient pas la politique française de répartition des déficits financiers en Europe, ni la politique d‘intervention militaire en Afrique et au Moyen-Orient. Berlin ne renoncera pas à son hégémonie économique ni ne laissera Paris l‘exclure des sources de matières premières en Afrique et au Moyen-Orient.

L‘Italie, le troisième pilier de l‘UE se dirige vers une crise politique ouverte, les élections prévues pour mars ne laissant entrevoir aucune majorité capable de gouverner et une abstention massive.

Le Pen se présente comme l‘anti-Macron, et compte ouvertement sur l‘impopularité croissante de celui qui impose le programme d‘attaques massives de l‘aristocratie financière européenne en France. «Les Français vont voir précisément les conséquences des décisions prises par M. Macron. Les atteintes assez violentes au pouvoir d’achat, notamment des classes populaires et des classes moyennes: augmentation de l’essence, du diesel, de la contribution sociale généralisée [CSG], des péages, du forfait hospitalier… la liste est longue», dit-t-elle dans l‘interview.

La responsabilité des syndicats qui organisent les attaques contre la classe ouvrière avec Macron et celle de l‘«opposition» discréditée du LFI de Mélenchon, soutenu par la pseudo-gauche, est ici écrasante. Si Le Pen tente à présent de positionner les néofascistes sur un programme anti-euro pour le cas ou ils pourront se présenter en « recours » face à un gouvernement isolé, c‘est bien grâce à ces forces.

La politique de Le Pen n‘est en rien une alternative à celle de Macron. Elle n‘est pas opposée ou même fondamentalement différente de celle de la bourgeoisie française où européenne en général. Elle ne fait que refléter l‘éclatement européen et le retour à des rapports ouvertement antagonistes entre pays impérialistes. Pays après pays, la bourgeoisie impérialiste prépare la guerre et a recours au nationalisme et à la xénophobie pour ses objectifs. La politique du FN n‘en concentre que les aspects les plus extrêmes.

«La France est de retour» de Macron est le pendant du retour de l‘Allemagne à une politique de grande puissance hégémonique en Europe et de l‘«Amérique d‘abord» de Trump. Sa politique étrangère comme celle des autres pays impérialistes européens est de plus en plus basée sur l‘intervention militaire pour imposer des intérêts qu’il ne peut imposer économiquement et politiquement.

Sa politique migratoire, fixée dans une nouvelle loi anti-immigrants et anti-réfugiés qui représente une attaque radicale contre le droit d’asile, a de plus en plus de similitudes avec celle de Le Pen – et les mêmes objectifs. Elle s‘appuie essentiellement sur des forces de police, dont la moitié votent pour Le Pen.

Pour s’opposer avec succès à la politique de guerre et de paupérisation menant à la catastrophe des impérialismes européens, qu’ils opèrent au sein de l’UE ou hors d’elle, la seule perspective est celle des États socialistes unis d’Europe, c’est à dire la lutte unie de la classe ouvrière européenne sur la base d’un programme socialiste pour l’établissement d’États ouvriers et l’unification économique et politique du continent sous le contrôle du prolétariat.