Macron veut instaurer le service militaire et menace de frapper la Syrie

Par Alexandre Lantier
16 février 2018

Mardi soir, devant l’Association de la presse présidentielle, Emmanuel Macron a appelé à un retour au service national universel et a menacé de frapper la Syrie, une ancienne colonie française. Ces remarques, quelques jours après une frappe américaine qui a tué des dizaines de soldats sous contrat russes en Syrie, constituent un avertissement sans équivoque du danger de guerre mondiale.

Il expose également le caractère de l’axe franco-allemand que Macron tente de rassembler avec un éventuel gouvernement de «Grande coalition» entre conservateurs et sociaux-démocrates à Berlin. Il vise à convertir l’Europe en un bloc militariste agressif, en envoyant des Français et Françaises se faire tuer dans des guerres impérialistes impliquant toutes les grandes puissances mondiales.

«Je souhaite un service obligatoire, ouvert aux femmes et aux hommes» avec «une ouverture sur la chose militaire», a-t-il déclaré, reprenant ainsi un thème de sa campagne l'année dernière. Il a ajouté que la durée du service pourrait être «entre 3 et 6 mois, ce n’est pas encore établi.»

Comme lorsqu'il a proposé d'instaurer le service militaire en 2017, Macron a essayé de minimiser l'importance de cette proposition, qu'il a traitée de service «civique». Bref, les jeunes enrôlés pourraient aussi finir par patrouiller dans les villes de France, comme l’ont fait les soldats sous l’état d’urgence. Cependant, même en 2017, Macron avait laissé entendre que le retour au service militaire était un préparatif pour la guerre, en disant: «Nous sommes entrés dans une époque des relations internationales où la guerre est à nouveau un horizon possible de la politique.»

Mardi, Macron s’est dit prêt à lancer des frappes aériennes contre la Syrie, alors que les médias relayaient des allégations américaines non étayées, selon lesquelles Damas aurait utilisé du gaz de chlore. Dans la presse, on accusait Macron d’avoir oublié la «ligne rouge» qu’il avait définie en septembre dernier à l'ONU, en promettant d’attaquer la Syrie si la France ou ses alliés déclaraient que Damas avait utilisé des armes chimiques dans la guerre menée par l’OTAN en Syrie.

«Si [la France] a des preuves avérées que des armes chimiques proscrites sont utilisées contre les civils [en Syrie par le gouvernement], nous frapperons», a-t-il dit. «Nous frapperons l'endroit d'où ces envois sont faits ou là où ils sont organisés. La ligne rouge sera respectée.»

Macron a dit être en contact avec le président russe Vladimir Poutine, l'allié clé du président syrien Bachar el-Assad, pour faire parvenir des avertissements et des menaces au régime syrien. «Je l’ai redit au président Poutine, en [lui] demandant d’être très clair avec le régime syrien, qui a réaffirmé qu’il n’utilisait pas d’armes chimiques... Mais nous le surveillons», a déclaré Macron. «Dès que la preuve sera établie je ferai ce que j’ai dit.»

Si Macron lançait ces frappes, ce serait une agression militaire contre une ancienne colonie, encouragée par l’Otan, qui pourrait provoquer une guerre avec la Russie. Tenter de les justifier en citant des allégations non vérifiées à propos d'armes chimiques a tout d'une provocation. De telles allégations à propos d'attaques au gaz à Ghouta en 2013 et Khan Shaykhun en 2017 se sont avérées être des provocations: des milices islamistes soutenues par l’Otan utilisaient le gaz tout en les attribuant au régime afin de fournir un prétexte aux attaques de l’Otan contre la Syrie.

Cela fait suite au voyage de la ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen, en Irak le week-end dernier pour y annoncer une escalade de la présence militaire allemande, et la publication la semaine dernière du programme d’un gouvernement de «Grande coalition» à Berlin.

Un élément-clé du programme est la collaboration avec la France en matière de politique commerciale et militaire et au Moyen-Orient. Von der Leyen et son homologue française, Florence Parly, doivent ouvrir conjointement la Conférence de Munich sur la sécurité ce week-end.

L'évocation par Macron d'une attaque contre la Syrie souligne que l’axe Berlin-Paris prépare une vaste expansion de l’agression militaire européenne, avec des conséquences explosives. Au cours des 25 années écoulées depuis la dissolution de l'URSS par le régime stalinien, qui a éliminé le principal contrepoids militaire aux guerres impérialistes, Washington a cherché à contrebalancer sa faiblesse économique croissante en recourant à la guerre et à ses avantages militaires.

Cela a abouti à la publication en janvier d’une stratégie de défense nationale des États-Unis qui traite la Russie et la Chine, deux puissances nucléaires de premier plan, d’ennemis de Washington.

Au cours de la même période, Paris a poursuivi une politique étrangère de plus en plus belliqueuse. Outre ses guerres dans son ancien empire colonial africain, il a rejoint plusieurs guerres menées par les États-Unis: en 1991 contre l’Irak, en 2001 en Afghanistan, et les guerres de 2011 en Libye puis en Syrie. Sous Macron, Paris intensifie cette offensive, tout en remettant des milliards d’euros de réductions d’impôts aux riches et en finançant ces politiques réactionnaires avec des coupes sociales profondes visant les travailleurs.

Un effondrement politique explosif du capitalisme mondial est en cours, qui menace les travailleurs en Europe et dans le monde de conséquences catastrophiques. Cela implique non seulement des conflits de l'Otan avec la Russie et la Chine, mais aussi des conflits à peine dissimulés entre les puissances de l'OTAN, qui ont abouti deux fois au XXe siècle à des guerres mondiales.

Les remarques de Macron mardi soir ont notamment mis en évidence des différences significatives entre Washington et l’axe Berlin-Paris sur la Russie et le Moyen-Orient.

D'abord, malgré ses menaces belliqueuses contre la Syrie, Macron a exclu une frappe immédiate et exprimé sa méfiance envers les allégations américaines d’utilisation de gaz par les Syriens. «Mais aujourd’hui, nous n’avons pas, de manière établie par nos services, la preuve que des armes chimiques proscrites par les traités ont été utilisées contre les populations civiles», a-t-il dit.

Si c'est le cas, pourquoi Macron a-t-il réagi à ces allégations non vérifiées, en lesquelles il n'a apparemment pas confiance, en menaçant de bombarder la Syrie?

Ensuite, selon Les Echos, Macron a appelé à un rapprochement avec la Russie et à l'ouverture d'un «dialogue avec les trois États membres du processus d’Astana» sur la guerre en Syrie, à savoir l’Iran, la Turquie et la Russie. Cela semble mettre Macron sur une trajectoire différente de la stratégie de défense nationale des États-Unis et des bombardements américains en Syrie. En plus, Macron avait passé un appel téléphonique cordial le 9 février à Poutine, dans lequel il a également appelé à intensifier les échanges commerciaux et politiques avec le Kremlin.

Selon un communiqué de l’Élysée, Macron a félicité Poutine sur «la dynamique de nos relations bilatérales depuis la rencontre de Versailles, le 29 mai dernier» et a observé que «les échanges politiques sont réguliers.» Il a aussi applaudi le développement continu des relations entre «nos acteurs économiques, culturels, nos penseurs, nos jeunesses».

Enfin, Macron a salué le «dialogue permanent» en cours entre la France et la Turquie. Macron avait déjà déclaré qu'Ankara l'avait « rassuré » sur son invasion de la Syrie visant les Kurdes. Par contre, le secrétaire d’État américain Rex Tillerson est arrivé hier pour des négociations de crise en Turquie. Le ministre des Affaires étrangères turc Mevlüt Çavuşoğlu a dit que son alliance avec Washington pourrait «briser totalement» à cause du soutien américain aux forces kurdes en Syrie.

Ces divergences euro-américaines ont refait surface lors du sommet des ministres de la Défense des pays de l'OTAN à Bruxelles. Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a averti que cela «n'aurait aucun sens si l'Otan et l'UE commençait à se concurrencer.»

L’ambassadrice des États-Unis à l’OTAN, Kay Bailey Hutchison, a cité le risque d'une rupture des relations euro-américaines face à la coopération militaire européenne entre Berlin et Paris. Elle a dit, «Nous ne voulons certainement pas que cela devienne une véhicule protectionniste pour l'UE, et nous la surveillerons de près car si les choses vont dans ce sens-là, cela pourrait briser l'alliance de sécurité forte que nous avons. Nous voulons que les Européens aient des capacités et des forces, mais pas qu'ils se coupent des produits américains ou norvégiens, voire britanniques.»

(Article paru d’abord en anglais le 15 févier 2018)