Des manifestations éclatent à travers le Canada après l'acquittement d'un fermier de la Saskatchewan qui a abattu un jeune autochtone

Par Roger Jordan
17 février 2018

Des manifestations ont été tenues à travers le Canada le weekend dernier à la suite de l'acquittement de Gerald Stanley, un fermier de la Saskatchewan, pour avoir abattu Colten Boushie âgé de 22 ans, membre de la Première nation du Faisan rouge. La réaction au verdict a été motivée par le caractère discriminatoire du système de justice canadien, mais également par la compréhension grandissante du fait que les promesses du gouvernement Trudeau concernant la «réconciliation» avec la population autochtone sont fausses.

Boushie a été tué quand Stanley a tiré un coup de feu par-derrière le touchant à la tête en août 2016. L'adolescent passait la journée avec ses amis, avec lesquels il s'était rendu sur la ferme de Stanley près de Battleford, Saskatchewan après une crevaison. Stanley, qui accuse le groupe d'avoir tenté de voler l'un de ses véhicules, a sorti une arme semi-automatique de sa remise et a tiré une volée de balles d'avertissement.

Stanley a ensuite tenté de confronter le groupe. Se rendant vers le véhicule, il a tiré le coup mortel tuant Boushie à bout portant. Plus tard, il a affirmé qu'il essayait d'éteindre le moteur par la fenêtre quand l'arme a été déclenchée accidentellement. Stanley a également affirmé qu'il pensait avoir tiré toutes les balles qui se trouvaient dans son arme.

Même si c'est Stanley qui a appuyé sur la gâchette, les autorités ont réagi comme si le meurtrier était Boushie. La police, armes en main, a fait un raid chez sa mère, lui demandant si elle avait bu, fouillant sa maison sans permission. La police n'a pas conservé le véhicule dans lequel Boushie a été abattu, ce qui veut dire qu'ils n'ont pas été en mesure d'obtenir des échantillons de son sang qui auraient pu contenir des indices importants sur les circonstances de sa mort.

C'est seulement après de longs délais et beaucoup de pression de la part des Premières nations que des accusations ont été portées contre Stanley pour la mort de Boushie.

Plusieurs mois après la fusillade de 2016, le gouvernement de droite du Saskatchewan Party a dépensé 6 millions $ pour stationner des policiers dans la région rurale environnant Battleford. Ceci a été justifié au nom du combat contre le «crime rural», un prétexte constamment utilisé pour attiser les sentiments anti-autochtones dans l'Ouest canadien. C'est également l'argument que Stanley a utilisé pour justifier son utilisation d'une arme à feu, malgré que Boushie et ses amis n'étaient pas armés.

Lors du procès, l'avocat de Stanley a mis de l'avant l'argument absurde selon lequel le tir mortel fut le résultat d'un «tir à retardement» – un délai entre le déclenchement de la gâchette et le tir. Des experts ont réfuté cette suggestion, soulignant que de tels incidents ne retardent généralement le tir que d'une seconde, et qu'ils étaient d'ailleurs extrêmement rares.

Malgré tout ceci et bien d'autres lacunes et contradictions dans le témoignage de Stanley, le jury l'a non seulement jugé non coupable de meurtre. Il a été également acquitté d'homicide involontaire.

Le dégoût populaire face à un tel cas d'injustice claire s'oppose aux protestations cyniques et hypocrites du gouvernement libéral et l'élite politique dans son ensemble.

Le premier ministre Justin Trudeau a affirmé lors de son dernier voyage aux États-Unis, «Je sais que des Canadiens autochtones et non autochtones savent qu'on doit faire mieux.» Autant Trudeau que la ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould, elle même une ancienne chef des Premières nations, ont exprimé leurs condoléances à la famille Boushie et ont promis d'en faire davantage pour promouvoir la «réconciliation», à travers la «réforme» du système de la justice.

En réponse aux critiques selon lesquelles le jury ne contenait pas d'autochtones même s'ils représentent un quart de la population de la région de Battleford, Wilson-Raybould a annoncé un plan pour éliminer les «récusations péremptoires», qui permettent à la Couronne ou à des avocats de la défense d'exclure un possible membre du jury sans explications. Même des commentateurs dans les médias officiels ont souligné que cette mesure elle-même ne ferait pas grand-chose pour améliorer la représentation autochtone dans les jurys, puisque d'autres facteurs, tels que les coûts du transport, représentent des obstacles pour beaucoup d'autochtones qui doivent participer dans un jury.

Et même si l’on acceptait qu'une augmentation des membres autochtones d'un jury soit possible, ceci ne changerait rien au caractère fondamental du système de justice pénale capitaliste. Wilson-Raybould elle-même représente une réfutation dévastatrice de telles affirmations frauduleuses, puisque sa présence au plus haut échelon judiciaire du pays n'a rien changé à l'impitoyable indifférence du système de justice concernant les problèmes auxquels les autochtones font face.

Bien que les peuples autochtones ne représentent que 5% de la population canadienne, plus de 25% de tous les hommes dans des prisons fédérales sont autochtones et 36% des femmes détenues sont autochtones.

Les fausses promesses des libéraux visent à obscurcir la réalité de leur rôle dirigeant dans l'oppression brutale, et son maintien, de la population autochtone du Canada. En tant que parti préféré de l'élite dirigeante, les libéraux sont impliqués dans tous les crimes horribles commis par le capitalisme canadien contre les peuples autochtones, depuis la fondation de l'État capitaliste canadien au milieu du 19e siècle. Ils incluent une politique d'extermination délibérée de la population autochtone dans le but de «dégager les plaines» pour la colonisation européenne, les mauvais traitements horribles associés au système de pensionnats, le «système de permis» digne de l'apartheid sur les réservations indiennes et le refus de citoyenneté jusque dans la seconde moitié du 20e siècle.

Justin Trudeau et son gouvernement libéral perpétuent cet héritage. Pendant la campagne électorale de 2015, Trudeau a parlé de «changement» et d’entreprendre la «réconciliation» autochtone. La nomination de Wilson-Raybould comme première ministre de la Justice autochtone, et la convocation d'une enquête nationale autour des milliers de femmes indigènes assassinées ou disparues (MMIW) dont les dossiers demeurent non résolus, ont été beaucoup vantées.

Et pourtant, plus de deux ans après son arrivée au pouvoir, le gouvernement Trudeau n'a rempli aucune de ses fausses promesses. Il n'a même pas réussi à augmenter le financement par personne en santé et en éducation dans les communautés autochtones afin d'égaler ce qu'offrent les provinces à d'autres Canadiens.

Les conditions dans beaucoup de réserves autochtones ressemblent au tiers monde plutôt qu'à l'une des sociétés du capitalisme avancé: l’absence fréquente d'eau potable, le manque chronique d’habitations, peu de services publics et un manque d'opportunités d'emploi. Les conditions ne sont pas bien meilleures pour ceux qui déménagent en ville, où les taux d'itinérance, de dépendance aux drogues et d'autres maux sociaux sont bien au-dessus des taux du reste de la population.

À l'autre bout de l'échelle, une fine couche d'entrepreneurs autochtones et de chefs, dont Wilson-Raybould est l'un des meilleurs exemples, a été promue dans le cadre d'initiatives de gouvernements canadiens successifs pour «réconcilier» la population autochtone au capitalisme, en cultivant une mince petite-bourgeoisie de professionnels et d'entrepreneurs autochtones. Le gouvernement Trudeau espère utiliser l'appui de ces milieux privilégiés pour étouffer l'opposition croissante parmi la population autochtone et fournir une «licence sociale» pour de lucratifs projets d'extraction de ressources sur des terres des Premières nations.

L’indignation soulevée par l'affaire Boushie arrive à un moment inopportun pour les libéraux, étant donné qu'ils font face à une pression croissante de la grande entreprise pour remplir leur promesse de développer le pipeline de Kinder Morgan face à une vaste opposition populaire, incluant parmi les autochtones.

La réaction de la part des médias contrôlés par la grande entreprise à l'affaire Boushie a été tout aussi malhonnête que celle du gouvernement. Le magazine Maclean, le Toronto Star et d'autres journaux ont tout fait pour présenter le verdict purement en termes ethniques. Maclean a noté dans un article sur le résultat que «système de justice blanc» et un «jury entièrement blanc» a provoqué l'acquittement de Stanley, tandis qu'un article de David MacDonald dans le National Post parlait d'un «système judiciaire canadien basé sur le colonialisme».

Au sujet de la décision du jury d'acquitter Stanley, le journaliste du Star, Tim Harper, a écrit: «[I]ls vivent dans une monde blanc, tout comme moi, et nous serions tous incapables de savoir dans quelles conditions grandissent les autochtones dans ce pays.»

Ces conceptions profondément erronées et visent à masquer la vérité quant aux véritables coupables de la discrimination à laquelle fait face la population autochtone aux mains du système de justice pénale et la misère sociale et économique qui en est à la base. En proclamant l'existence d'un gouffre insurmontable entre «blancs» ou «colons» et «autochtones», ces commentateurs bourgeois tentent de rejeter la responsabilité pour les crimes de leur propre classe sur la population entière.

Le racisme a certainement joué un rôle dans l'affaire Boushie, qu'il s'agisse du traitement qu'a subi la mère de Boushie, de l'injustifiable délai dans l'accusation de Stanley, ou de la réaction brutale de type «loi et ordre» du gouvernement provincial de la Saskatchewan.

La Saskatchewan a été le lieu d'autres meurtres racistes. En 1991, Carney Nerland, un membre du Ku Klux Klan, a tué le trappeur cri Leo LaChance. Tout comme Stanley, à son procès, il a utilisé le prétexte selon lequel il ne savait pas combien de balles se trouvaient dans son arme. Il a été acquitté.

Mais le racisme ne provient pas des gènes des «blancs» ou des «colons», mais a été cultivé et employé de façon persistante pendant plus d'un siècle et demi par la classe dirigeante du Canada et son État capitaliste. Afin de consolider l'ordre bourgeois, le capitalisme canadien devait déposséder la population autochtone et détruire ses formes de propriété collective.

La seule façon d'atteindre la justice pour Boushie et confronter l'oppression à laquelle fait face la population autochtone est de lier leurs luttes à celle de la classe ouvrière de toutes origines «raciales», ethniques ou linguistiques pour mettre fin au capitalisme. C'est uniquement sur la base d'un programme socialiste qu'il sera possible de réparer les crimes historiques commis contre la population autochtone du Canada, incluant à travers l'abolition du système de «justice» capitaliste, et assurer pour tous des droits élémentaires et l'égalité sociale.

(Article paru en anglais le 15 février 2018)