Les travailleurs d’Air France font grève pour réclamer des augmentations

Par Anthony Torres
23 février 2018

Les travailleurs d'Air France se sont mobilisés en lutte hier contre un accord salarial misérable négocié par des appareils syndicaux à la botte de la direction. Face à colère sociale, les syndicats se sont sentis obligés d'organiser une journée d’action de toutes les catégories de personnels pour la première fois depuis 1993.

Les travailleurs réclament une hausse des rémunérations de 6 pour cent, vu les excellents résultats enregistrés en 2017 par Air France, avec 590 millions d’euros de bénéfices. A l’issue des négociations annuelles obligatoires, la direction a fait ratifier une augmentation de 1 pour cent par deux syndicats «représentatifs», mais largement minoritaires, la CFE-CGC et la CFDT. Surtout face à des augmentations à deux chiffres que s'accordait la direction, cela a provoqué la colère des travailleurs, qui subissent un blocage des salaires depuis six ans, et 10.000 suppressions de postes.

La grève réunit toutes les catégories de personnels – des pilotes aux hôtesses, en passant par les non-navigants. En France, 50 pour cent des long courriers étaient annulés, ainsi que 25 pour cent des moyen courriers et 15 pour cent des vols intérieurs. Mais la direction a refusé l'augmentation exigée par les travailleurs, qui coûterait 240 millions d'euros selon Patrick Terner, directeur-général d'Air France, et serait ainsi «déraisonnable» et «pas réaliste», car elle engloutirait selon lui tous les bénéfices de la société.

Les travailleurs sont prêts à en découdre et à se mobiliser à nouveau pour défendre leurs revendications. En même temps, les organisations qui composent l’intersyndicale ayant organisé la grève d'hier ont prévu de se réunir aujourd'hui «afin de décider de la suite à donner» à la grève, a fait savoir Sandrine Techer, secrétaire de section du Syndicat national du personnel navigant commercial (SNPNC).

La question décisive pour les travailleurs qui entrent en lutte est de se préparer politiquement aux défis que posera une lutte de longue haleine. Il faut dépasser une orientation catégorielle et syndicale, pour organiser une lutte commune internationale avec d'autres sections de grévistes, et se préparer à une lutte politique contre Macron et l'Union européenne.

Cette grève participe à une montée de grèves pour des augmentations partout en Europe, face à l’offensive contre-révolutionnaire de la bourgeoisie pour démanteler les acquis afin de s'enrichir et de financer le militarisme. Alors qu'Air France déclare qu'il est impossible de trouver de l'argent pour des augmentations, Macron casse le Code du Travail, élimine l'impôt sur la fortune et annonce des dépenses de 300 milliards d'euros sur les forces armées.

Les travailleurs se mobilisent à l'international, y compris en Iran et en Turquie où les métallos ont obtenu une augmentation de 20 pour cent. Des centaines de milliers de travailleurs de la métallurgie, de l’automobile et de l’électricité ont fait en grève en Allemagne. En Roumanie et en Serbie, les travailleurs de l’automobile se sont mis en grève. En Grèce, la classe ouvrière a fait grève et protesté contre le diktat d’austérité de l’Union européenne et du gouvernement Syriza. Le Royaume-Uni a connu une série de grèves de cheminots.

Pour mener à bien ces luttes, pourtant, il est nécessaire de tirer les leçons des grèves précédentes, notamment à Air France, qui démontrent l'impossibilité de lutter sérieusement avec une optique purement nationale, sous le contrôle des appareils syndicaux.

Air France n’aurait pas pu licencier et geler les salaires des travailleurs d’Air France depuis si longtemps sans la complicité des appareils syndicaux. En 2014, les pilotes s’étaient mis en grève contre le projet Transavia, une filiale low cost d’Air France qui engagerait les pilotes et autres travailleurs de la filiale avec des salaires moins élevés que chez Air France. La grève des pilotes, qui dura 14 jours, entraîna la perte de centaines de millions d’euros qui fragilisa la compagnie mais aussi le gouvernement Hollande, le plus impopulaire de la Vème République.

Le PS craignait que cette grève soutenue par l’opinion n'entraîne de plus larges sections de travailleurs en France et aussi en Europe, les travailleurs ayant été en lutte notamment chez Lufthansa contre la baisse des salaires et pour la défense des retraites. Manuel Valls est intervenu pour exiger la fin de la grève, que le Syndicat national des pilotes de lignes (SNPL) imposa en prétextant qu'il « est de notre devoir de préserver l’avenir de notre compagnie et de panser ses plaies avant que des dommages irréversibles n’apparaissent ».

Le SNPL a ajouté que les syndicats avaient un rôle crucial à jouer pour imposer et faire accepter les plans de restructuration: «la direction ne peut mettre en œuvre seule le développement de Transavia-France. Elle ne peut également mettre en œuvre seule son projet ‘Perform 2020’.»

En imposant la fin de la grève, le SNPL a ouvert la voie à d’autres attaques contre les acquis. Et des groupes petit-bourgeois tels que le Nouveau parti anticapitaliste et Lutte ouvrière ont applaudi l'action du SNPL. A présent, les travailleurs de la filiale Transavia ont des salaires qui sont entre 25 et 30 pour cent moins élevés que ceux de la maison mère, pour 30 à 40 pour cent de plus d’heures de vol. Un an après la trahison du SNPL, Air France annonça le licenciement de plusieurs milliers de personnels de la compagnie.

L’application de l’accord s’accompagne de baisses de rémunération pour les pilotes. La majoration de 50 pour cent des heures de nuit passera à 40 pour cent, il y aura un calcul moins favorable pour les activités au sol et la durée de préparation au sol sera réduite de moitié pour les instructeurs. Enfin, à partir de 2017, la compagnie prévoit l’annualisation de 12 jours de repos.

La journée d’action organisée par l’intersyndicale sert à contenir la colère et la méfiance légitimes des travailleurs d’Air France vis à vis de la compagnie et des syndicats. L'intersyndicale, dirigée par des confédérations qui ont négocié la Loi travail avec le PS et les ordonnances de Macron, refusera toute lutte sérieuse contre le gouvernement, nécessaire pour remporter une vraie victoire.

Car c'est bien cela ce qui est posé, même les dirigeants syndicaux l'avouent. Comme le souligne Techer, « Ce n’est pas une journée de grève qui fera réfléchir la direction, malheureusement! ... (Une) importante grève tournante est menée depuis un mois déjà au sein des activités de maintenance, sans résultats».

Même son de cloche au SNPL. « Le conflit va se durcir », prévient déjà M. Evain. Il signale que les « pilotes sont solidaires des autres catégories de personnel pour le rattrapage de l’inflation, mais qu’ils ont aussi d’autres revendications catégorielles », qui demeurent insatisfaites.

Les travailleurs qui veulent lutter pour améliorer leurs salaires et leurs conditions de travail doivent prendre leurs luttes en leurs propres mains, rompre avec les syndicats et former des comités d’action indépendants.