Allemagne : la direction du SPD cherche à tromper les membres du parti qui votent sur la grande coalition

Par Christoph Vandreier
24 février 2018

Le Parti social-démocrate (SPD) a récemment envoyé des bulletins de vote à ses quelque 464 000 membres, leur demandant de voter pour une nouvelle édition de la grande coalition avec les chrétiens-démocrates (CDU/CSU). Le vote contraignant sur l’accord de coalition, négocié entre les parties, se déroulera jusqu’au 2 mars.

Le bulletin de vote est accompagné d’une lettre de trois pages de l’exécutif du parti, signée par les 37 membres de l’équipe de négociation du SPD. Il appelle explicitement les membres à voter oui. Les opposants à l’accord de coalition n’ont cependant pas eu l’occasion d’expliquer leur position.

Clairement, l’exécutif du parti a des craintes considérables que même les membres de son propre parti ne rejettent la grande coalition s’ils connaissaient ne serait-ce qu’une partie des plans réels sur lesquels la CDU/CSU et le SPD se sont mis d’accord.

C’est pourquoi l’exécutif déploie tant d’efforts pour déguiser le véritable contenu de l’accord de coalition. La grande coalition a accepté de mettre en œuvre le plus grand réarmement militaire depuis la Seconde Guerre mondiale, des mesures d’État policier, ainsi que des coupes sociales profondes. Mais dans la lettre de l’exécutif et une brochure en couleur qui l’accompagne, l’accord est présenté comme un paradis pour les familles, les travailleurs et les personnes âgées.

Apparemment, la direction du SPD suppose que ses propres membres et la population dans son ensemble peuvent être pris pour des idiots.

Sous le titre « Pour une Europe démocratique et sociale », l’exécutif prétend que les partis de la coalition ont décidé « de mettre fin aux diktats d’austérité ». Au contraire, l’accord de coalition stipule que le « Pacte de stabilité et de croissance » et le « Mécanisme européen de stabilité » seront maintenus, les deux instruments de torture les plus importants dans la politique d’austérité européenne. Le ministre des finances désigné par le SPD, Olaf Scholz, a déjà déclaré dans l’hebdomadaire Der Spiegel qu’il poursuivrait le programme d’austérité rigide de son prédécesseur, Wolfgang Schäuble (CDU).

Dans le domaine de l’éducation, la lettre de l’exécutif promet d’augmenter les dépenses de 11 milliards d’euros, soit 2,75 milliards d’euros par an. Cela aussi est une tromperie délibérée. Ces 11 milliards d’euros font en réalité référence au 51ᵉ plan de financement du précédent gouvernement fédéral, qui a été décidé expressément par les partis de la coalition comme base de leurs futurs accords.

Ce plan de financement ne prévoit aucun investissement supplémentaire dans l’éducation et la recherche, mais plutôt des coupes. De 2017 à 2021, les dépenses devraient passer de 17,65 milliards d’euros à 17,23 milliards d’euros. Compte tenu du taux d’inflation attendu, il s’agit de coupes massives. Les 2,75 milliards d’euros promis aujourd’hui seront comptabilisés dans ce budget réduit.

La même chose s’applique aux dépenses pour les familles. Ici, la lettre énumère des prétendus investissements supplémentaires dans la pension alimentaire, les soins de santé, etc., mais dissimule le fait que le budget du Ministère de la Famille, de la Jeunesse, des Femmes et des Personnes âgées passera de 9,52 milliards d’euros en 2017 à 9,16 milliards d’euros. en 2021, selon le 51ᵉ plan de financement.

La lettre de la direction du SPD omet complètement de mentionner qu’une grande coalition entrante adopterait la politique des réfugiés de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) d’extrême droite. D’une limite supérieure pour l’accueil des réfugiés à la « création d’infrastructures d’accueil, de prise de décision et d’expulsion », l’imposition d' « expulsions systématiques », « la protection effective des frontières intérieures » à l’abolition barbare du regroupement familial pour les réfugiés des régions affectées par guerre civile, tout cela est dans l’accord de coalition.

L’un des rares départements à recevoir plus d’argent est le ministère de l’Intérieur. Après avoir augmenté son budget de plus de 1 milliard d’euros à 8,98 milliards d’euros en 2017, le budget devrait atteindre plus de 9 milliards d’ici 2021. L’accord de coalition comprend 15 000 agents de sécurité, de « meilleurs équipements de police », « l’extension des analyses ADN » « la vidéosurveillance dans les endroits propices aux attentats » et le renforcement et la centralisation des agences de sécurité et des services secrets.

Surtout, la lettre de l’exécutif du parti SPD couvre ce qui est au cœur de l’accord de coalition : un programme d’armement massif pour la Bundeswehr (forces armées) et la création d’une armée européenne. Alors que les dépenses pour l’éducation et les familles sont réduites, le budget de la défense devrait être massivement augmenté. Avec une hausse de 14,5 %, il augmente plus vite que tout autre département. Après l’augmentation de près de 2 milliards d’euros du budget de la défense en 2017 à 37 milliards d’euros, il devrait passer à 42,39 milliards d’ici 2021, selon le plan de financement.

Mais ce n’est pas tout. Dans un acte sans précédent dans l’histoire de la République fédérale d’Allemagne, le SPD et la CDU/CSU ont décidé que toute marge de manœuvre budgétaire sera utilisée en priorité pour armer la Bundeswehr et, dans la même proportion, pour une intervention dans une crise sociale. Si l’on considère l’excédent budgétaire de l’année dernière de 10,4 milliards d’euros comme valeur de référence, cela entraînerait à lui seul des dépenses supplémentaires de 20,8 milliards d’euros pour la Bundeswehr au cours de la prochaine législature. Le budget de la défense en 2021 serait alors d’environ 50 milliards d’euros.

L’accord de coalition stipule également que l’Allemagne adhère à l’accord de l’OTAN pour augmenter le budget de la défense à 2 % du PIB d’ici 2024, ce qui correspondrait à plus de 70 milliards d’euros, en fonction de l’évolution économique. Avec la priorisation des dépenses militaires, le SPD et la CDU/CSU ont créé un instrument grâce auquel chaque réduction des dépenses en faveur de la famille, de l’éducation ou des retraites rapproche la Bundeswehr de la réalisation de cet objectif.

Non seulement les partenaires de la coalition se sont engagés dans des dépenses militaires effroyables pour l’OTAN, mais ils ont également décidé de construire une « Armée des Européens ». La première étape consiste à développer la « coopération structurée permanente » (PESCO), le « Fonds de la Défense européenne » ; et « un siège de l’UE bien équipé pour les missions civiles et militaires ».

Ce programme de réarmement massif ne peut être financé même avec des excédents budgétaires généreusement calculés. Puisque les partis de la coalition ont exclu de nouvelles dettes et la taxation des riches, les fonds ne peuvent être levés que par des coupes dans d’autres domaines. La question se pose donc de savoir quelles coupes ont déjà été convenues dans les pourparlers secrets afin de lancer les mécanismes européens d’armement que la grande coalition a décidés. Les membres du SPD ont le droit de savoir ce qui a été négocié s’ils doivent maintenant voter sur le futur gouvernement.

Cela s’applique également à de nombreuses autres questions, qui ne sont que partiellement évoquées dans l’accord de coalition. Par exemple, il indique que l’Allemagne a « intérêt à participer aux discussions stratégiques et aux processus de planification » concernant les armes nucléaires. Qu’est-ce qui a été convenu ici ? Y a-t-il des plans pour la construction d’une bombe nucléaire allemande ? Y a-t-il des accords avec le président Emmanuel Macron concernant la participation allemande à la Force de Frappe française ? Ces questions doivent avoir une réponse.

De telles questions ne sont pas non plus soulevées par les opposants à la grande coalition au sein du SPD. Le président des Jusos (Jeunesses socialistes), Kevin Kühnert, dit qu’il n’a aucune différence avec ce programme, mais qu’il pense seulement qu’il peut être mieux exécuté par un gouvernement minoritaire de la CDU, avec le SPD qui joue le rôle d’opposition officielle. Il a explicitement soutenu les plans de modernisation militaire et a salué les résultats des négociations.

En revanche, le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP, Parti de l’égalité socialiste) exige la divulgation de tous les pourparlers secrets des partis de la grande coalition. Toutes les informations nécessaires doivent être mises à la disposition des membres du SPD afin qu’ils puissent porter un jugement sur le contrat de coalition.

Le SGP rejette la grande coalition. La seule façon d’arrêter ses politiques réactionnaires est de mobiliser la classe ouvrière pour de nouvelles élections et un programme socialiste. Ce n’est que de cette manière que les travailleurs pourront être éduqués sur le caractère réactionnaire de la grande coalition et que la lutte contre les coupes sociales et la guerre sera gagnée.

(Article paru en anglais le 23 février 2018)