Canada: La fraude du «virage à gauche» du NPD

Par Roger Jordan
26 février 2018

De nombreux commentateurs dans les médias de la grande entreprise ont souligné le caractère terne du congrès fédéral du Nouveau Parti démocratique (NPD) tenu à Ottawa la fin de semaine dernière. Au milieu des rivalités géopolitiques qui pourraient déclencher une guerre majeure dans la péninsule coréenne ou au Moyen-Orient, des atteintes aux droits démocratiques et sociaux et la réapparition de la lutte ouvrière au Canada et à l'étranger, les sociaux-démocrates ont seulement livré de tièdes critiques à l'égard des politiques libérales – des critiques qui, il y a trois ans, auraient bien pu être formulées par le premier ministre actuel, Justin Trudeau.

La pièce maîtresse du rassemblement était un discours d'ouverture du nouveau chef du NPD, Jagmeet Singh, un chouchou de l'establishment de droite du parti et ancien vice-président du NPD de l'Ontario. La politique insipide de M. Singh inspirée de celle d'Obama – parfaitement incarnée dans sa devise «amour et courage» – a donné lieu à un discours de 40 minutes dans lequel il a affirmé la continuité de sa direction avec celle de ses prédécesseurs de droite, Thomas Mulcair et Jack Layton.

Singh a critiqué l'inégalité sociale croissante et a présenté quelques propositions de réforme tièdes, y compris un système d'assurance-médicaments géré par le gouvernement, un financement supplémentaire pour le logement et une augmentation de l'impôt sur les «ultra-riches», faisant dire à La Riposte de pseudo-gauche que le «message» semble «finalement avoir passé» que «le réformisme sans réformes» n'est «pas ce que les gens veulent entendre».

En réalité, comme toujours le NPD demeure aussi inféodé aux grandes entreprises et reste un instrument souple de l'élite capitaliste pour dissiper et faire dérailler l'opposition sociale. Quiconque prétend le contraire souffre d'amnésie politique ou cherche à tromper la population. Tous les gouvernements néo-démocrates provinciaux qui ont détenu le pouvoir au cours des trois dernières décennies, de la Nouvelle-Écosse à la Colombie-Britannique, ont imposé des réductions des dépenses sociales, des réductions des salaires réels des travailleurs du secteur public et des hausses d'impôt pour les travailleurs. C'était le cas du gouvernement néo-démocrate de Bob Rae en Ontario au début des années 1990, et c'est aussi celui du gouvernement néo-démocrate actuel de Rachel Notley en Alberta, qui collabore étroitement avec les grandes sociétés pétrolières de la province et a imposé des mesures d'austérité pendant les trois années qu'il a tenu les rênes du pouvoir.

Le bilan proguerre du NPD

La véritable orientation du NPD et de ses alliés dans la bureaucratie syndicale a été démontrée de manière frappante lors du congrès de la fin de semaine par leur silence honteux et complice sur le rôle majeur de l'impérialisme canadien dans les offensives militaires stratégiques de Washington dans le monde.

Depuis sa publication en juin dernier, les sociaux-démocrates canadiens ont gardé le silence sur la nouvelle politique de défense nationale du gouvernement libéral, qui comprend un engagement à augmenter de 70% les dépenses militaires au cours de la prochaine décennie. Et ce silence s'est poursuivi le week-end dernier.

La convention biennale du NPD a eu lieu seulement un mois après que la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a coorganisé une conférence avec le secrétaire d'État de Trump, Rex Tillerson, à Vancouver, qui a rassemblé la coalition dirigée par les États-Unis de 1950 à 1953. Pourtant, le NPD n'a pas jugé bon de critiquer le sommet de Vancouver, ni les maintes déclarations de Freeland et de Trudeau qui ont promis de faire preuve de solidarité avec les États-Unis, alors qu'ils menacent «d'anéantir» le peuple nord-coréen.

C'est parce que le NPD est un parti favorable à la guerre et pro-impérialiste. Depuis le bombardement de la Yougoslavie par l'OTAN en 1999, il a approuvé la participation du Canada à une liste toujours plus longue de guerres et d'interventions menées par les États-Unis, notamment la guerre en Afghanistan, la guerre de changement de régime en Libye et l'éviction du président élu Jean-Bertrand Aristide en 2004.

Compte tenu de ce bilan, il n'est pas surprenant que les responsables du parti aient recouru à des manœuvres antidémocratiques pour réprimer la discussion sur un certain nombre de résolutions jugées trop controversées, dont plusieurs critiquant l'oppression brutale des Palestiniens par Israël.

Le congrès de la fin de semaine dernière a été le premier depuis l'abandon sans ménagement de Mulcair comme chef en avril 2016, suite à la performance désastreuse du parti lors des élections fédérales de 2015. Lorsque les élections ont été déclenchées en août 2015, le NPD était prêt, selon les sondages, à devenir le plus important parti au Parlement pour la première fois. Mais avec le soutien du NPD et des hauts dirigeants syndicaux, Mulcair, ancien ministre libéral du Québec, a mené une campagne encore plus à droite que celle de Trudeau. Mulcair a promis d'équilibrer le budget à tout prix, de repousser toute hausse d'impôt, même pour le 1% supérieur, d'augmenter les dépenses militaires et de se joindre aux libéraux propatronaux dans une coalition ou une alliance postélectorale pour former un gouvernement «progressiste» comme solution à Harper et ses conservateurs.

Il n'y a eu aucune critique de cela de la part de la tribune présente à la convention du week-end dernier, seulement des promesses que le NPD allait désormais penser et agir de manière «plus audacieuse».

À certains égards, le discours de M. Singh et la convention du NPD ont marqué un nouveau virage à droite. Le NPD n'a pas contesté le projet de loi C-59 du gouvernement libéral qui, au nom de la réforme du projet de loi C-51, consacre les vastes pouvoirs que les conservateurs ont confiés à l'appareil de sécurité nationale du Canada en 2015 au nom du terrorisme. En fait, le projet de loi C-59 n'autorise pas seulement le Service canadien du renseignement de sécurité à enfreindre pratiquement toutes les lois afin de perturber des «menaces» à la sécurité nationale vaguement définies; il donne au Centre de la sécurité des télécommunications de nouveaux pouvoirs offensifs de cyberguerre.

Toujours dans l'évitement méticuleux des enjeux de politique étrangère cher au NPD, Singh n'avait rien à dire sur les efforts du gouvernement Trudeau, malgré les tensions avec Trump sur la renégociation de l'ALENA, pour approfondir le partenariat militaire et stratégique du Canada avec les États-Unis, notamment en «modernisant» le NORAD. Cela vient souligner le fait que Singh et l'establishment néo-démocrate, comme leurs maîtres bourgeois, soutiennent la coopération étroite et continue d'Ottawa avec l'impérialisme américain, le voyant comme le meilleur moyen de promouvoir les intérêts mondiaux prédateurs des grandes entreprises canadiennes.

La pseudo-gauche et le NPD

Chantal Hébert, chroniqueuse politique pour le Toronto Star, a justement fait remarquer que la convention a montré que les sociaux-démocrates ont du mal à se différencier des libéraux propatronaux. Le discours principal de Singh, a ajouté Mme Hebert, «est loin d'être une distanciation majeure du passé récent du parti». «L'idée, a-t-elle poursuivi, que les délibérations du week-end ont mis le NPD sur la voie de la gauche va prouver que le mouvement sur le spectre politique canadien est souvent une question de perception».

Le principal rôle dans la dissimulation de cette réalité incombe aux différents groupes de la pseudo-gauche de la classe moyenne qui opèrent au sein du NPD et à sa périphérie. Le Caucus socialiste du NPD (une faction au sein du parti dirigé par des membres du groupe pabliste Ligue pour l'Action socialiste), La Riposte (qui est aussi une faction loyale du NPD et la section canadienne de la mal nommée Tendance marxiste internationale) et International Socialists (qui maintiennent une forme d'«indépendance» organisationnelle du NPD) continuent tous à avancer l'idée absurde selon laquelle ce parti proguerre et propatronal peut être poussé vers la «gauche» et servir d'instrument des travailleurs pour combattre l'austérité et même lutter pour le socialisme.

En cela, ils reprennent le rôle joué par leurs homologues de la pseudo-gauche en Grande-Bretagne, qui ont salué l'élection de Jeremy Corbyn comme chef du parti travailliste. Corbyn a reçu un soutien écrasant avec ses promesses de mettre fin à l'austérité et au programme d'armement nucléaire du Royaume-Uni, mais il les a rapidement mises sous le tapis lorsqu'il est devenu chef en 2015 et a fait des compromis avec le parti Blairite sur toutes les questions essentielles. Corbyn a demandé aux autorités locales dirigées par les travaillistes de mettre en œuvre des mesures d'austérité conservatrices, a permis à l'aile droite du parti de donner aux conservateurs les voix nécessaires pour mener la guerre en Syrie et a abandonné son opposition au programme d'armes nucléaires Trident.

Le but de Corbyn n'était pas de ramener le parti travailliste au «socialisme», mais de s'assurer que les jeunes et les ouvriers radicalisés restent enfermés dans la camisole de force du Parti travailliste, qui fut pendant un siècle l'un des deux principaux partis de l'impérialisme britannique. Le proche collaborateur de Corbyn et chancelier du cabinet fantôme, John McDonnell, a résumé leur objectif quand il a dit à une réunion des activistes travaillistes en octobre dernier qu'ils devaient «sauver le capitalisme».

Au cours de la course à la direction du NPD de l'an dernier, la pseudo-gauche a désespérément cherché un candidat pour «Corbyniser» le NPD. La Riposte a opté pour Niki Ashton, qui a voté deux fois pour l'implication du Canada dans le bombardement de la Libye en 2011, la qualifiant de Corbyn du Canada. Quand le WSWS a exposé les antécédents proguerre d'Ashton, La Riposte s'est indignée. (Voir: «Le NPD au Canada, la guerre en Libye et les mensonges de Niki Ashton»)

La campagne pour «Corbyniser» le NPD s'est poursuivie la semaine dernière avec un événement intitulé «Courage to Leap», tenu en marge de la convention et promu par International Socialists. Il était organisé par un groupe s'appelant «Courage» et par des partisans du Leap Manifesto. Ce dernier est un document nationaliste prônant la «justice sociale» et la transition vers une économie «verte» dans les limites du capitalisme et du système des États-nations. Ses principaux auteurs et défenseurs sont Naomi Klein et son mari, le cinéaste et le rejeton de la «première famille» du NPD, Avi Lewis.

L'objectif de la réunion «Courage to Leap» était de convaincre les quelque 300 personnes présentes que le NPD pourrait être transformé en une organisation de lutte pour les travailleurs. Ont pris la parole, entre autres, Emma Rees et Adam Klug, deux principaux militants de Corbyn au Royaume-Uni, et Becky Bond, conseillère politique de Bernie Sanders – le sénateur américain «indépendant» qui a utilisé la rhétorique socialiste pour piéger les travailleurs et les jeunes dans les filets du Parti démocrate et la campagne présidentielle d'Hillary Clinton.

Personne ne se souciait du fait que le Leap Manifesto de Klein et Lewis est un document explicitement procapitaliste qui a même circulé parmi les politiciens du Parti libéral lorsqu'il a été publié à l'automne 2015. Cela a été parfaitement résumé par Lewis lorsqu'il a écrit dans le Globe and Mail, que le Leap Manifesto est un «plan Marshall pour l'emploi», faisant référence au plan de Washington pour raviver le capitalisme en Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale afin de prévenir la révolution sociale, créer des marchés pour les biens américains et créer une base plus solide pour mener la guerre froide.

(Article paru en anglais le 22 février 2018)

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