Trump et l’armée réclament les pleins pouvoirs pour mener la guerre en Syrie

Par Patrick Martin
27 février 2018

Le gouvernement Trump a réclamé pour lui le pouvoir d’étendre la guerre des États-Unis en Syrie et, concrètement, d’annexer ou d'occuper des parties importantes du pays sans même un semblant d’autorisation internationale, de validation par le Congrès, ou de débat public.

Le New York Times a fait connaître cette position, défendue dans des réponses adressées au sénateur Tim Kaine par le Pentagone et le ministère des Affaires étrangères, dans un article perdu dans les pages intérieures du journal et intitulé « Le gouvernement dit que les forces en Syrie n’ont pas besoin d’une autorisation supplémentaire ». Ces réponses soulignent l’ampleur de l’assaut contre la Constitution lancé par la Maison Blanche qui prétend que l’éxécutif a un pouvoir général de mener des guerres, non seulement en Syrie, mais, en suivant cette logique, partout dans le monde.

Kaine, un Démocrate de Virginie, avait présenté une demande, pour la forme, qu’une nouvelle autorisation de l’usage de la force militaire (AUMF) soit passée pour donner une apparence de légalité à la guerre en Syrie, lancée pour faire tomber le gouvernement du président syrien Bachar el-Assad.

L’escalade en cours des opérations militaires américaines en Syrie était une revendication du Parti démocrate. C’était le point central du programme présidentiel de Hillary Clinton concernant la politique étrangère – Kaine était le vice-président choisi par Clinton – et cela aurait été l’un des premiers actes de Clinton si elle avait été élue. Rien que la semaine dernière, le Times a publié un éditorial demandant une escalade de cette guerre, se plaignant que la Syrie, la Russie et l’Iran « ont exploité les succès contre l’État islamique sur le champ de bataille […] pendant que les dirigeants des États-Unis et d’autres puissances mondiales, se contentaient de regarder, ne voulant, ou ne pouvant, rien faire pour l’empêcher. »

D’après la réponse fournie par le Pentagone, les opérations en cours en Syrie rentrent toujours dans le cadre de la campagne censée battre l’État islamique [ÉI], alors même que toutes les villes contrôlées par l’ÉI ont été reprises. Le gouvernement Trump, comme le gouvernement Obama avant lui, avance l’idée absurde que « la guerre contre l’ÉI » rentre dans le cadre de l’AUMF de 2001 qui visait Al Qaïda, adoptée il y a plus de 16 ans comme composante du prétexte à l’invasion de l’Afghanistan.

« La campagne pour battre l’ÉI est en train d’évoluer vers une nouvelle phase en Irak et en Afghanistan », affirme la lettre. L’armée américaine « optimise et adapte notre présence militaire pour maintenir une pression antiterroriste sur l’ennemi, tout en facilitant les tentatives de stabilisation et de réconciliation politique qui sont nécéssaires pour que la défaite de l’ÉI soit durable. »

Ces affirmations ont un caratère tellement général – et sont sujettes à tellement d’interprétations – qu’elles pourraient justifier une occupation à durée indéterminée de la Syrie.

Les réponses du Pentagone et du ministère des affaires étrangères admettent que ni les forces du gouvernement syrien, ni celles de leurs alliés comme le Hezbollah et l’Iran, ne peuvent être considérées comme des « forces liées » à Al-Qaïda et l’ÉI, comme l’exige l’AUMF de 2001. Mais les attaques des forces du gouvernement américain contre les forces du gouvernement syrien et de ses alliés sont qualifiées d’actes « de légitime défense », alors même que les États-Unis sont en Syrie en violation de la souveraineté du gouvernement syrien, sans son autorisation.

La justification juridique avancée pour défendre les frappes de missiles que Trump avait ordonné contre une base aérienne syrienne en avril dernier est encore plus inquiétante. Trump avait ordonné ce raid après une campagne des médias américains affirmant que le gouvernement syrien avait utilisé du gaz neurotoxique contre une ville de la province d’Idlib tenue par des forces anti-Assad. D’après le Pentagone, « le président a autorisé cette frappe dans le respect de son pouvoir, prévu à l’Article II de la Constitution en tant que commandant en chef et chef de l’éxécutif, d’utiliser ce genre de force militaire outre-mer pour défendre des intérêts nationaux importants des États-Unis. »

Ces termes laissent l’éxécutif libre d’agir comme bon lui semble et se moquent complètement de la structure constitutionnelle des États-Unis; celle-ci réserve au Congrès le pouvoir de déclarer la guerre, et le président n’est censé être commandant en chef que pour l’éxécution des opérations autorisées par les législateurs. Cette séparation constitutionnelle des pouvoirs est tombée en désuétude depuis longtemps, la démocratie américaine s’étant drastiquement érodée. Cela fait plus de 75 ans que la dernière déclaration de guerre par le Congrès est intervenue, à la suite de l’attaque japonaise contre Pearl Harbor en décembre 1941.

Cependant, même durant le dernier quart de siècle de guerres américaines quasi-ininterrompues, il a semblé nécéssaire, pour pouvoir manipuler l’opinion publique, d’obtenir un accord du Congrès sur les principaux engagements militaires américains. Des débats et des votes au Congrès, non formellement sur des déclarations de guerre, mais pour autoriser l’usage de la force militaire par le président, ont eu lieu avant la Guerre du Golfe persique de 1990-1991, l’invasion de l’Afghanistan en 2001, et celle de l’Irak en 2003.

Il est remarquable que ce soient deux gouvernements démocrates qui aient lancé des guerres d’envergure sans même la prétention d’un accord du Congrès. Le président Bill Clinton a ordonné le bombardement de la Serbie par les États-Unis et l’OTAN en 1999 sans pouvoir obtenir l’accord du Congrès républicain. Le président Barack Obama a lancé le bombardement de la Syrie, également avec l’OTAN, en 2011, sans même tenter d’obtenir l’accord du sénat pourtant tenu par les démocrates. Ces deux Démocrates ont affirmé un pouvoir de décision inhérent à la pésidence.

Maintenant, sous couvert de mensonges sur les droits de l’Homme et de dénonciations cyniques du « boucher » Assad (identiques aux dénonciation antérieures des « bouchers » Milosevic, Saddam Hussein et Kahdafi), les États-Unis mènent ce qui revient à l’annexion d’une partie stratégiquement importante de la Syrie. Ce n’est là qu’un premier pas, qui sera suivi de la transformation de tout le pays en une colonie de fait des États-Unis.

Ces actions confirment ce qu’écrivait Lénine en 1916, que l’impérialisme est caractérisé par « la tendance à s’annexer […] toutes sortes de pays. » [l’impérialisme et la scission du socialisme, Oeuvres complétes, (Moscou 1977), volume 23]

De plus, comme l’avait annoncé Lénine, le processus d’asservissement des pays faibles par les puissances impérialistes est inexorablement lié à la destruction des formes de pouvoir démocratiques à l’intérieur. « La réaction politique sur toute la ligne est le propre de l'impérialisme. Vénalité, corruption dans des propor­tions gigantesques, panamas de tous genres. » [ibid.]

Qu’une occupation militaire majeure puisse être lancée sans aucun débat public et sans opposition au sein de l’establishment politique révèle la pourriture définitive de la démocratie américaine. Les décisions qui sont prises unilatéralement par l’armée et les services de renseignements ont les conséquences les plus graves pour les populations du Moyen-Orient, des États-Unis et du monde entier.

L’absence d’une opposition organisée à l’occupation de la Syrie révèle également le rôle des organisations de la pseudo-gauche, des groupes qui affirment être socialistes et qui ne sont que les avocats de ces boucheries impérialistes. Des groupes comme l’International Socialist Organisation sont des annexes du Parti démocrate. Ils ont soutenu l’intervention militaire américaine en Syrie, ne se lamentant que sur la prétendue retenue d’Obama et Trump accusés de ne pas vouloir mener une véritable guerre de grande ampleur contre Damas.

La guerre civile syrienne s'est transformée en conflit impliquant puissances régionales et mondiales, dont la Russie, l'Iran, la Turquie, l'Irak, l'Arabie saoudite et Israël, ainsi que les Etats-Unis. Plus tôt ce mois-ci, dans des circonstances toujours peu éclaircies, des chasseurs américains ont attaqué une force pro-gouvernementale syrienne composée de mercenaires ou de soldats russes et en aurait tué 200. Si le gouvernement Poutine n'a pas encore protesté officiellement, c'est seulement que Moscou craint les conséquences d'un conflit militaire de grande ampleur entre les forces russes et américaines, qui pourrait déclencher une guerre plus large entre les deux premières puissances nucléaires au monde.

La poudrière syrienne n'est qu'un élément dans une longue liste de conflits qui pourraient provoquer une éruption de guerres impérialistes: Corée du Nord, Iran, Mer de Chine méridionale, Ukraine, et les Etats baltes, pour n'en citer que les plus criants. Il y une nécessité urgente de construire un mouvement indépendant de la classe ouvrière internationale contre la poussée de toutes les puissances impérialistes, surtout les Etats-Unis, vers la guerre. C'est la tâche qui revient au Comité international de la Quatrième Internationale et à ses sections, par la construction de partis révolutionnaires de la classe ouvrière dans tous les pays.

(Article paru en anglais le 26 février 2018)