Black Panther de Ryan Coogler: Un «moment charnière» vide dissimulé sous la politique identitaire

Par Nick Barrickman
1 mars 2018

Le grand public est une fois de plus soumis à un nouveau titre de la série de films de superhéros de l'univers Marvel. Le dernier film s'intitule Black Panther (réalisé par Ryan Coogler et mettant en vedette Chadwick Boseman, Michael B. Jordan et Lupita Nyong’o), basé sur le personnage éponyme d'une bande dessinée de Stan Lee et Jack Kirby de 1966.

Le film a été célébré par la grande majorité des critiques comme un «moment charnière» dans l'histoire du cinéma afro-américain à cause de ses acteurs presque exclusivement noirs, son réalisateur noir, ses scénaristes noirs (Coogler et Joe Robert Cole). De tels compliments ne font que témoigner du déclin général de l'art, de la culture et de la critique de film aux États-Unis de nos jours. Les présumés accomplissements du film ne changent rien au fait qu'il s'agit d'un ouvrage superficiel qui ne peut faire face à la moindre réflexion critique.

Le film prend place dans le royaume fictif africain du Wakanda, où des tribus ont réussi à exploiter l'énergie d'un métal extraterrestre, le «vibranium», tombé sur terre dans une pluie de météorites des siècles de cela. Ce métal donne à ceux qui le possèdent la «force, la vitesse et les instincts» d'une panthère noire.

Avec l'utilisation de cette ressource, Wakanda s'est transformée en nation technologiquement avancée, dissimulée du reste de la planète grâce à un bouclier d'invisibilité. Son dirigeant, le roi T'Challa/Panthère noire (Boseman), défend son royaume paré d'un costume de panthère pare-balles.

Chadwick Boseman as T'Challa/Black Panther in Black Panther

Nous sommes supposés admirer ces bêtises comme si elles provenaient d'un lieu de sagesse profonde pour la simple raison que Black Panther, tout comme la bande dessinée en son temps, est le premier film de Marvel qui contient un superhéros d'origine africaine. Évidemment, les pourvoyeurs de la politique identitaire ne cessent de déclarer que le film possède une vaste importance sociale et artistique.

À part son thème racialiste, le film n'est rien de plus qu'un «blockbuster» hollywoodien conventionnel, rempli d'action, d'explosions et du reste. Mais le public est informé de son devoir civique d'aller le voir parce qu'il montre à l'écran des noirs «en position de pouvoir».

L'idée selon laquelle de nos jours, un superhéros noir représenterait une sorte de percée sociale ou morale est déjà absurde. Les États-Unis, après tout, ont élu Barack Obama président deux fois et ont porté une section privilégiée d'Afro-américains – non pas moins réactionnaires que leurs collègues blancs – aux sommets de l'État (Colin Powell, Condoleezza Rice, Eric Holder, etc.) La présence de noirs à la tête d'États capitalistes, des États-Unis à l'Afrique du Sud, n'a rien changé pour améliorer les conditions de la majorité des travailleurs et des pauvres, qu'ils soient noirs ou blancs.

Plus fondamentalement, le fait de se baser sur la «race» pour évaluer un film ou toute autre œuvre créative est artistiquement fatal et politiquement réactionnaire. Les ancêtres de telles conceptions se trouvent dans la théorie et la pratique de l'art aryen, qui fleurissait sous le régime nazi.

La couverture médiatique précédant la parution du film, un aspect clé de la campagne de publicité qui a coûté des millions de dollars, véhiculait l'impression qu'il suffirait aux enfants noirs défavorisés de visionner le film pour se «prendre en main». Bobby Seale, le cofondateur du Black Panther Party, s'est joint aux médias bourgeois pour promouvoir le film en envoyant des tweets encourageant ses partisans à aller le voir.

Ce cirque publicitaire bien financé et minutieusement orchestré pousse des millions à aller voir Black Panther, procurant d'immenses profits à son distributeur, Walt Disney Studios.

Le film a généré des revenus sans précédent de près de 750 millions $ de dollars mondialement jusqu'à présent, ce qui en fait le film avec réalisateur noir le plus lucratif à la sortie. Il pourrait bien devenir le film le plus lucratif de tous les temps, garantissant une série de suites, de produits dérivés, d'attractions et de partenariats publicitaires.

Les louanges du film dans la presse bourgeoise, avec le New York Times comme chef de file, comme d'habitude, sont tout à fait révoltantes sans être toutefois inattendues. Le New York Times Magazine a publié un long article («Pourquoi “Black Panther” est un moment charnière pour l'Amérique noire») saluant le film parce qu'il est «ancré très spécifiquement et volontairement dans son être noir».

L'article cite Jamie Broadnax, créateur du site web de culture populaire Black Girl Nerds, qui se réjouit de la «première fois depuis longtemps qu'on peut voir un film centré sur des noirs, où on a beaucoup d'autonomie... [Les acteurs] sont les dirigeants d'un royaume, des inventeurs et des créateurs de technologie avancée. On ne se préoccupe pas de la souffrance noire.» En d'autres mots, Black Panther est une sorte de film plein de bons sentiments parce qu'il se concentre sur les exploits d'un monarque et son entourage et qu'il ignore la vulgaire populace.

L'accueil enthousiaste pour Black Panther a été bien planifié d'avance. Les critiques savent ce qui est attendu d'eux, et fournissent le produit désiré. Plus troublants encore sont ces écrivains profondément et obstinément absorbés par la vision d'un monde racial qui infecte la pseudo-gauche petite-bourgeoise. Andrew Stewart écrit dans Counterpunch qu'il n'arrive pas à critiquer ce «superbe film». Pourquoi? Parce qu'il est affligé de la «terrifiante névrose d'être blanc». Ceci, avoue Stewart, représente «l'un des échecs le plus douloureux et insurmontables» de sa vie. Sa vie est «un échec parce que, alors que je souhaite sincèrement ... pouvoir un jour cesser d'être un raciste et suprémaciste blanc, je n'y parviendrai jamais entièrement.»

On ne peut que se sentir gêné pour l'auteur de cette autohumiliation ridicule.

Mais qu'en est-il du contenu du film?

Même si l’on suspend sa crédulité en ignorant les éléments fantastiques du genre, l'affirmation selon laquelle un roi africain armé d'une force et d'une agilité surhumaines faisant des pirouettes d'un bout à l'autre de l'écran concernerait de quelconque façon profonde la situation à laquelle font face les masses de la population, noirs, blancs, ou toute autre pigmentation épidermique, contient un élément de folie, pour demeurer poli.

Bien que le cinéma et la littérature fantastique divergent radicalement de la réalité de nombreuses façons, les meilleures histoires sont ancrées dans une tentative de critiquer ce qui existe, ou encore de considérer de quelle façon la société pourrait être réorganisée au service de l'humanité. Avec Black Panther, Coogler et Cole présentent une société africaine apparemment idéale, sans colonialisme ni impérialisme, dans laquelle rien ne tient debout.

Tout au long du film de plus de deux heures, il n'y a aucune tentative d'expliquer pourquoi une société technologiquement avancée aurait besoin de se cacher du reste du monde derrière un mur d'invisibilité, ou pourquoi elle maintient une forme de gouvernement féodal, où un roi est choisi à travers un rituel de combat à mort ou de soumission.

Loin d'employer le fantastique afin d'imaginer une société plus avancée que la nôtre, Coogler et Cole, dénués de tout sens critique, réinventent bêtement un régime politique auquel appartiennent les pires caractéristiques de l'archaïsme social et politique. Le grand Wakanda est essentiellement une société monoculturelle fragile, dans laquelle une cabale militaire menée par un roi monopolise sa seule ressource rare et contrôle jalousement sa distribution.

Alors que la distribution du vibranium pourrait apparemment avoir un impact positif immense sur le développement de l'humanité, la Panthère noire se bat pour le garder derrière les murs de son pays, l'utilisant seulement pour développer des gadgets et des armes sophistiqués.

Cette vision d'une société «idéale» est un calque enjolivé des anciennes colonies où les bénéfices provenant du contrôle de ressources rares et chères atterrissent dans les poches d'une élite privilégiée fabuleusement riche.

Il n'est pas surprenant d'apprendre que Coogler a basé sa vision du Wakanda sur ses observations d'un voyage en Afrique du Sud, au Kenya et, notamment, au Lesotho, une monarchie constitutionnelle dirigée par le roi Letsie III, où 80% de la population dépend de l'agriculture de subsistance et la majorité vit dans l'extrême pauvreté, malgré des réserves lucratives de diamants.

Ironiquement, l'élément le plus attrayant de Black Panther est son personnage antagoniste principal, Erik «Killmonger» Stevens, joué par Michael B. Jordan (Fruitvale Station et Creed), un personnage qui finit par devenir plus sympathique que le héros principal. L'interprétation de Jordan apporte une complexité et un élément de tragédie à ce qui peut sembler être un «méchant» conventionnel.

Stevens a été corrompu par une vie de pauvreté et a éprouvé l'enfance orpheline à Oakland, en Californie, un clin d'oeil à la ville natale de Coogler et le lieu de naissance du Black Panther Party. Mais afin de cadrer ce personnage avec le discours réactionnaire du film, il s'avère que le pseudonyme de Killmonger provient de sa carrière en tant que spécialiste des forces spéciales américaines, qui a décoré son torse de brûlures pour chaque vie qu'il a prise lors de ses déploiements en Irak, en Afghanistan, et sur le continent africain.

Jordan a expliqué sa motivation pour le personnage de Killmonger dans une entrevue avec Rolling Stone: «Ce jeune homme noir d’Oakland, qui a grandi sous l'oppression systématique, sans connaître ni sa mère ni son père, vivant dans des familles d'accueil, faisant partie de ce système... je comprenais sa rage, et comment il pouvait se rendre au point où il devait faire ce qu'il devait faire, par tous les moyens nécessaires.»

Le moment le plus honteux du film survient quand un chef de tribu Wakandien fait la promotion explicite de l'isolationnisme national et de sentiments anti-réfugiés, déclarant que, «si on laisse entrer les réfugiés, on laisse entrer leurs problèmes».

En plus de cela, Coogler ne pouvait s'empêcher de promouvoir des illusions envers l'impérialisme américain avec l'inclusion d'un «bon» personnage blanc, l'agent de la CIA Everett Ross (Martin Freeman). Ross aide T'Challa à sauver le Wakanda de Killmonger en pilotant un aéronef télécommandé lourdement armé, faisant écho aux drones utilisés pour tuer les «combattants ennemis» dans les guerres américaines au Moyen-Orient et en Afrique.

D'après l'acteur Chadwick Boseman (42, Get on Up, Marshall), une inspiration majeure pour la personnalité de T'Challa/Panthère noire n’a été nulle autre que Barack Obama, «un dirigeant [qui] sait tenir sa langue et tenir son bout» (Rolling Stone).

Boseman compare le costume de combat en vibranium du héros à la possession d'armes nucléaires par les États-Unis, et affirme que «c'est quelque chose de similaire... qui préférerait-on pour recevoir un appel à trois heures du matin? Je préfère quelqu'un comme [Obama] où T'Challa que ... quelqu'un d'autre.»

Il n’est pas surprenant de voir le journaliste Ta-Nehisi Coates, un compagnon d'Obama et un défenseur de la philosophie raciale qui anime Black Panther et sa campagne publicitaire, recevoir des remerciements spéciaux lors du générique.

(Article paru en anglais le 22 février 2018)