Jeremy Corbyn du Parti travailliste britannique rampe vers la trahison

Par Chris Marsden
2 mars 2018

L'ampleur de la crise politique à laquelle fait face l'impérialisme britannique est illustrée par la réponse généralement favorable des principales organisations patronales au discours sur le thème majeur du Brexit prononcé lundi par le chef du Parti travailliste Jeremy Corbyn.

Sur fond de discussion intense sur la durée de la survie politique de la première ministre Theresa May, l'engagement de Corbyn à chercher une nouvelle union douanière négociée avec l'Union européenne (UE) a été salué pour avoir créé la possibilité de contrer la domination de l’aile du Parti conservateur en faveur du «Brexit dur» (sortie de l’UE sans accord). Ceci, espère-t-on, pourrait rendre possible un accord négocié permettant un accès libre de droits de douane au marché unique européen et même renverser le Brexit si Theresa May était incapable de négocier un accord acceptable sur le Brexit.

Le Financial Times a salué le «changement bienvenu de Corbyn sur l'union douanière» pour avoir servi «l'intérêt national» en poussant peut-être les conservateurs à poursuivre «un Brexit plus raisonnable».

Carolyn Fairbairn, directrice générale de la Confédération britannique de l'industrie, a salué «l'engagement du dirigeant travailliste à une union douanière» qui place «les emplois et le niveau de vie au premier plan en restant dans une relation économique étroite avec l'UE». Stephen Martin de l’Institut des PDG a ajouté que «beaucoup d’entreprises, en particulier les fabricants, seront ravies d'entendre la proposition de l'opposition travailliste de garder l’union douanière comme option».

L'accueil réservé à Corbyn par de telles forces est un avertissement du caractère propatronal et anti-ouvrier de son programme. Une lecture attentive de son discours fournit une mesure du rôle qui serait joué par tout futur gouvernement travailliste, dans des conditions où une crise du Parti conservateur de plus en plus profonde pourrait précipiter une élection générale.

Les médias de droite sont remplis de dénonciations de Corbyn pour sa «trahison» du vote du Brexit. Cependant, le programme que Corbyn avance est une trahison de la classe ouvrière, que la Grande-Bretagne quitte l'UE ou non.

L'appel central de Corbyn était dirigé à l’élite dirigeante pour qu’elle accepte le Parti travailliste comme une solution viable à un gouvernement conservateur dysfonctionnel et profondément divisé: prisonnier de son aile droite, représentant une couche de gestionnaires de fonds spéculatifs, dont les intérêts strictement personnels risquent de couper les capitaux britanniques de son principal marché international qu’est l'Europe.

L'engagement du Parti travailliste à défendre les intérêts du patronat a été souligné par des références visant à mettre fin à «l’écart dangereux de productivité par rapport à d’autres grandes économies», ce qui signifie une intensification de l'exploitation de la classe ouvrière et une critique à l’égard des conservateurs de ne pas avoir réussi à combler le déficit budgétaire «qui devait être éradiqué d'ici 2015, puis 2016, puis 2017, puis 2020 doit maintenant être reporté à 2025». Quoi que dise Corbyn en sa défense, «éradiquer le déficit» signifie que l'austérité et les coupes sociales devront être amplifiées.

Le discours de Corbyn a maintes fois engagé les travaillistes au Brexit, tout en promettant de rechercher une relation «étroite» post-Brexit qui sauvegarderait l'accès au marché unique européen et le commerce sans droits de douane incarné par l'union douanière. Le Parti travailliste voulait «une relation négociée sur mesure», après une période de transition au cours de laquelle le Royaume-Uni «chercherait à rester dans une union douanière avec l'UE au sein du marché unique [ ...] aux conditions existantes». Il veut un accord final qui maintient «les avantages du marché unique et de l'union douanière» – à condition que la Grande-Bretagne soit «en mesure de négocier une entente sur de nouveaux accords commerciaux dans l'intérêt national».

Il a maintenu la possibilité que le Brexit puisse encore être renversé à une date ultérieure – étant donné que les travaillistes «ne soutiendront aucun accord conservateur qui nuirait de manière durable aux emplois, aux droits et au niveau de vie» et assureraient «au parlement un vote significatif sur l'accord final».

C'est sur cette base que Corbyn a fait un appel extraordinaire à l'unité nationale: «aux députés de tous les partis, prêts à mettre les intérêts du peuple avant les fantasmes idéologiques, à nous rejoindre pour soutenir l'option d'une nouvelle union douanière britannique avec l'UE, qui nous donnerait voix au chapitre dans les accords commerciaux futurs».

Cette perspective procapitaliste est centrée sur l'affirmation que le Parti travailliste peut garantir un nouveau pacte social entre les classes – à condition que la City de Londres et la grande entreprise, aux ardeurs refroidies, acceptent, verbalement au moins, les avantages d'une taxation légèrement plus élevée, un financement accru du Service national de santé et une lutte contre l'inégalité sociale comme programme nécessaire pour la Grande-Bretagne post-Brexit.

De grandes parties de son discours ont été tirées de la rhétorique du «Brexit de gauche» du Parti communiste stalinien de Grande-Bretagne et des groupes de pseudo-gauche lors de la campagne référendaire de 2016, visant à faire appel à la base ouvrière des travaillistes et à détourner l’opposition à l’UE dans une direction nationaliste.

Corbyn a longtemps prôné le nationalisme de front populaire et de collaboration de classe associé au stalinisme et à sa «voie britannique vers le socialisme» par le biais du Parti travailliste. Sa carrière politique a commencé en tant que partisan de la stratégie économique alternative de Tony Benn dans les années 1980, qui est présentée sous une forme fortement édulcorée par ses principaux conseillers staliniens sur la politique de l'UE - Seumas Milne et Andrew Murray. Son discours a été salué par le Morning Star (quotidien stalinien) comme la réalisation de «Lexit» [Brexit de gauche] : «Corbyn a une longueur d’avance sur plusieurs de ses collègues parlementaires sur ce sujet-là.»

Les réformes proposées par Corbyn sont une bien maigre consolation qui ne correspond en rien à l'ampleur du cauchemar social auquel sont confrontés les travailleurs, mais même cela est de la poudre aux yeux politique. Tout empiétement réel sur les intérêts des grandes entreprises va nécessiter une lutte de classe, pas un compromis de classe.

L'élite dirigeante n'a pas l'intention d'abandonner sa richesse obscène en réponse à un appel moral de Corbyn. Tout en félicitant Corbyn pour sa position sur une union douanière, le Financial Times s'est solidarisé avec la presse pro-Brexit tel que le Sun de Rupert Murdoch en avertissant que Corbyn «favorise la nationalisation de masse et s’apprête à une baisse marquée du cours de la livre s'il arrive au pouvoir» et pose «une plus grande menace pour les perspectives de croissance du Royaume-Uni que presque toutes les conséquences d’un Brexit».

Plus fondamentalement, comme l'a clairement confirmé l'effondrement de l'Union soviétique, dans une économie mondialisée dominée par les multinationales et l'escalade des conflits commerciaux et militaires, il n'y a aucune possibilité de poursuivre une politique économique nationale autarcique réformiste. Même une tentative en ce sens rencontrerait une campagne vicieuse de sabotage économique et politique, non seulement de la part de l'élite dirigeante en Grande-Bretagne, mais aussi des États-Unis et des puissances européennes.

La version du «Lexit» de Corbyn reconnaît la réalité de la dépendance de la Grande-Bretagne envers le marché mondial, mais seulement du point de vue de la classe capitaliste. Corbyn ne s'adresse jamais à la classe ouvrière européenne et internationale. Au lieu de cela, il dépeint une orientation vers l'UE – le principal instrument de la bourgeoisie européenne – comme une expression des «meilleures traditions internationalistes du mouvement ouvrier et de notre pays». La seule préoccupation de Corbyn est de protéger les intérêts du capitalisme britannique dans l'UE, qui représente 44 % des exportations britanniques.

Dans un passage révélateur, Corbyn a parlé de la façon dont une voiture Mini, pendant sa production, traversera la Manche à trois reprises et sera assemblée en France et en Allemagne ainsi qu'au Royaume-Uni. Mais cette démonstration du caractère international unifié de la classe ouvrière n'a été mentionnée que dans le cadre de la façon dont «l'une des marques les plus emblématiques de Grande-Bretagne» dépend «d'une chaîne d'approvisionnement intégrée sans entraves».

Il a affirmé qu'une alliance «étroite» avec l'UE est un moyen de «soutenir nos secteurs industriels, en protégeant les travailleurs et les consommateurs et en protégeant l'environnement».

Corbyn a énuméré l'impact terrible de «huit années d'austérité du Parti conservateur, où les salaires sont encore plus bas qu'ils ne l'étaient il y a dix ans» et le programme Brexit du gouvernement visant à «pousser la Grande-Bretagne dans une spirale de déréglementation en droits et normes», seulement pour affirmer de cette façon que l'UE n’a relativement rien à se reprocher.

Mais il parle d'une institution qui a passé la dernière décennie à imposer des réductions massives de salaires et des attaques sur les conditions de travail et qui a éliminé de vastes pans des services publics.

Il est particulièrement frappant que, étant donné ses prétentions à défendre un programme anti-austérité, il ne fasse aucune référence à la façon dont Syriza a trahi des promesses similaires de rejeter l'austérité comme le prix à payer pour l'adhésion continue à l'UE.

Corbyn prétend faire le contraire, mais un accord transitoire de deux ans avec l'UE «avec les conditions actuelles» signifie accepter l'austérité. Cela confirme que chaque fois qu'un choix doit être fait entre ses promesses anti-austérité aux travailleurs et les exigences du capital britannique, il n'y aura qu'un seul vainqueur.

Une apologie similaire a été faite pour les politiques anti-migrants associées à la Forteresse Europe.

Corbyn a identifié le troisième grand fléau du monde que sont les 65 millions de réfugiés à travers le monde «fuyant les conflits, les persécutions, les violations des droits de l'homme, l’effondrement social et les catastrophes climatiques». Mais sa réponse a été de soutenir les efforts de l'UE de contenir les migrants piégés en Afrique «en sévissant contre les passeurs de clandestins». Il a salué l’opération navale Sophia de l’UE dans la Méditerranée, et affirmé que la Royal Navy britannique était engagée dans une quête humanitaire pour empêcher «les personnes désespérées [...] de se noyer à la recherche d’un refuge».

Le soutien de Corbyn aux mesures anti-migrants est entièrement conforme à sa propre politique intérieure. Son soutien à l'UE n'est pas récent – il a fait campagne pour rester dans l’UE en 2016. Mais son «scepticisme» déclaré sur l'adhésion était lié à l'argument anti-migrants des militants du Brexit de gauche, qui décrivaient cela comme un moyen d'éviter l'emploi de main-d'œuvre bon marché venant d’Europe de l'Est pour miner les salaires et les conditions de travail. Le référendum ayant tranché, Corbyn se sent maintenant libre de déclarer: «Notre système d'immigration va changer, et la liberté de mouvement prendra fin lorsque nous quitterons l'Union européenne».

Pour renforcer l’idée qu’il faille maintenir des relations commerciales avec l'UE, Corbyn a tourné en dérision ceux qui «semblent très désireux de dégrader nos liens commerciaux avec l'Europe» quand «les accords avec les États-Unis ou la Chine ne compenseraient pas une perte significative de commerce avec nos partenaires commerciaux de l’UE». Aligner le Royaume-Uni sur «l’Amérique de Trump», a-t-il dit,« ouvrirait la porte à un flot de nouvelles privatisations» et forcerait «la population britannique à manger du poulet au chlore».

Qu'est-ce qu'une telle position implique? Corbyn n'a pas été converti au projet franco-allemand d'intégration européenne, et il précise qu'il s'opposera aux mesures de l'UE lorsque celles-ci entreront en conflit avec les intérêts nationaux britanniques. Au contraire, en tant que représentant de l'impérialisme britannique, il calcule déjà quelles sont les plus importantes alliances commerciales et politiques à cultiver, en Europe et au-delà.

De telles considérations sans scrupules ne feront qu'entraîner les travailleurs britanniques dans ces mêmes conflits commerciaux qu’il accuse d’être la cause d’un «nivellement par le bas des protections vitales et des droits du travail». Plus dangereux encore, il le fait dans des conditions où la lutte impérialiste pour l'hégémonie mondiale par les puissances de l'OTAN soulève le danger croissant de guerre avec la Russie et la Chine.

L'une des principales raisons de l'attrait populaire de Corbyn chez les travailleurs et les jeunes est son bilan d’opposition à la guerre. Mais son discours lie l'opposition à «l'engagement d'une action et d'une intervention militaires unilatérales» et les futures «guerres de changement de régime» à un «partenariat avec l'UE».

Corbyn s'appuie sur les illusions que l'UE est en quelque sorte moins militariste que l'impérialisme américain et britannique. Mais l'Allemagne, la France et d'autres grandes puissances sont frénétiquement engagées dans une course aux armements et développent une armée européenne pour rivaliser avec l'influence mondiale de l'OTAN. Le président Emmanuel Macron a annoncé une augmentation stupéfiante de 35 % du budget militaire de la France, a appelé à la réintroduction du service militaire et a menacé de bombarder la Syrie. Sigmar Gabriel, ministre social-démocrate allemand des Affaires étrangères, déclare que l'Europe a besoin de «projeter en commun sa puissance autour du monde» et ne peut le faire sans moyens militaires, «parce qu'en tant que seul végétarien, ce sera rudement difficile pour nous dans un monde de carnivores».

La classe ouvrière ne peut pas défendre ses intérêts sur une base nationaliste – à travers un «Brexit de gauche», même celui axé sur le maintien du commerce avec l'UE ou une nouvelle adhésion à l'UE.

Lors de la campagne référendaire de 2016, le Parti de l'égalité socialiste a appelé à un boycottage actif, avertissant que les deux camps, Rester et Quitter l’UE, articulaient les intérêts de sections concurrentes de la bourgeoisie. Leurs divergences étaient sur la meilleure façon de défendre les intérêts du capitalisme britannique contre ses rivaux européens et internationaux dans des conditions de récession économique et d'escalade du militarisme et de la guerre.

Le Parti de l’égalité socialiste a exhorté la classe ouvrière à maintenir son indépendance politique vis-à-vis toutes les sections de la classe dirigeante, en avançant un programme internationaliste pour unifier les luttes des travailleurs à travers l'Europe pour défendre le niveau de vie et les droits démocratiques, contre le militarisme et la guerre – pour les États socialistes unis d’Europe. Cet appel a jeté les bases du réarmement politique et de la réorientation de la classe ouvrière en Grande-Bretagne et dans toute l'Europe, sous la direction du Parti de l’égalité socialiste et ses camarades du Comité international de la Quatrième Internationale qui partagent la même perspective .

(Article paru en anglais le 1er mars 2018)