Les syndicats négocient la privatisation de la SNCF avec l'Etat

Par Anthony Torres
2 mars 2018

Ce jeudi, la ministre du Transport Elisabeth Borne recevait les syndicats en vue de privatiser la SNCF et de casser le statut des cheminots. Conscients de la colère des cheminots et la détermination du gouvernement de passer en force, les appareils syndicaux ont néanmoins décidé de négocier avec Macron et de remettre toute décision sur une grève pendant plusieurs semaines.

Pour préparer l’ouverture du réseau ferroviaire à la concurrence européenne, les syndicats et le gouvernement doivent discuter durant deux mois des conditions de cette ouverture, de la privatisation de la SNCF et du calendrier de l'arrêt du recrutement au statut de cheminot. Macron et la direction exigent l’alignement vers le bas des salaires, sur ceux, dans les compagnies étrangères afin d'assurer la compétitivité de la SNCF.

Le gouvernement indique haut et fort qu'il n'y a rien à négocier, et qu'il est déterminé à réduire les cheminots, comme les travailleurs PSA eux aussi visés par les ordonnances de Macron, à un statut d'intérimaire sans protection sociale réelle. En conseil des ministres, Macron a insisté que la «nécessaire transformation de l’entreprise ferroviaire ... sera conduite avec détermination». Lundi, le gouvernement a annoncé son intention de déposer mi-mars un projet de loi d’habilitation pour recourir aux ordonnances afin d'imposer la privatisation de la SNCF.

Toutefois, les appareils syndicaux refusent d'organiser des grèves et mènent des négociations réactionnaires avec Macron. Leurs tergiversations sont un avertissement aux cheminots ainsi qu'aux travailleurs à travers l'Europe visés par les mesures d'austérité de l'Union européenne. Les syndicats refusent un affrontement avec l'Etat et l'UE. Contre ces mesures illégitimes, les travailleurs doivent se préparer à une lutte politique, menée par des organisations qu'ils créereont indépendamment des appareils syndicaux, et ensemble avec leurs frères et sœurs de classe à l'international.

Hier matin, les syndicats ont déposé une «alerte sociale» qui permettrait éventuellement de faire grève, tout en affirmant vouloir «calmer le jeu.»

A la sortie de la réunion entre la ministre du Transport, le secrétaire général de la CGT-Cheminots, Laurent Brun, a dit qu'il y avait eu «beaucoup d'échanges, mais pas beaucoup de marges de manœuvre». Selon lui, la CGT sait ce qui se trame et participer quand même a aux réunions «sans beaucoup d'illusion».

Didier Aubert, secrétaire de la fédération des cheminots de la CFDT, centrale proche de Macron, a dit: «Si la première réunion de chauffe devait se confirmer à travers les futures réunions, bien entendu, ça va être difficile d'éviter la grève».

S'ils se plaignent de Macron, les appareils syndicaux soutiennent son action en se refusant à contester politiquement une privatisation au cœur de son programme contre-révolutionnaire et en remettant toute décision sur une grève. L'intersyndicale se réunira le 15 mars pour arrêter d’une éventuelle date de grève. La CGT a appelé les cheminots à manifester le 22 mars, en même temps que les fonctionnaires, qui défileront contre la réforme de la fonction publique.

Sans surprise, la direction et l'Etat – qui se rappellent et craignent la mobilisation explosive des cheminots lors des grèves de novembre-décembre 1995 – dénoncent l'idée d'une grève. Mercredi, le président de la SNCF, Guillaume Pépy, a défendu la réforme sur Cnews, citant les gros profits de la SNCF pour dire: «personne, ni les cheminots, ni les syndicats, ni les clients, ni notre pays n'a intérêt à ce qu'il y ait une grève longue au moment où le train repart».

En 1995, lorsque Juppé a annoncé son plan de réforme de la sécurité sociale et des régimes spéciaux de retraite, les travailleurs ont dû déborder les syndicats pour entrer en lutte. Avec les grèves et les manifestations, plus d’un million de personnes sont entrées en lutte. Ceci a paralysé la France pendant trois semaines, du jamais-vu depuis la grève générale de Mai-juin 1968. Terrifiés par une situation qui risquait de leur échapper, des groupes petit-bourgeois tels que LO et la LCR (le prédécesseur du NPA) se sont précipités dans les assemblées générales pour mettre fin aux grèves.

Deux décennies plus tard, la situation est même plus tendue. Macron présente son projet de liquidation de la SNCF, après une décennie de régression sociale en Europe et de tensions politiques de plus en plus vives depuis le krach de 2008. Et en même temps, le système politique post-68 est en crise, avec en France l’effondrement du PS et des gaullistes et le discrédit du NPA et de LO.

Une nouvelle offensive internationale des travailleurs se développe. Depuis le début de l'année, il y a eu de grosses manifestations ouvrières en Iran et en Tunisie, ainsi que des grèves des métallos turcs et allemands, du rail britannique, et des travailleurs grecs contre l'austérité du gouvernement Syriza de pseudo-gauche. Aux Etats-Unis, les travailleurs entrent en lutte, les enseignants de tout l'état de la Virginie de l'Ouest défiant un gouverneur réactionnaire. Et en France, la lutte des cheminots se déroule sur fond de mobilisation des travailleurs d'Air France et de la santé.

Pour lutter contre les attaques de Macron, les travailleurs ne peuvent se limiter à une lutte organisée à l'échelle nationale, qui serait dominée par les syndicats. Les travailleurs veulent défendre leurs acquis et faire augmenter des salaires qui stagnent depuis longtemps, alors que l'aristocratie financière se gave de milliards d'euros via le sauvetage des banques et la course aux armements. Malgré leurs postures, les appareils syndicaux craignent profondément cette radicalisation et s'alignent de plus en plus sur les mesures réactionnaires de l'aristocratie financière.

La veille de la première journée de concertation, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez a déployé toute sa démagogie stalinienne. Invité sur France2, il a assuré être «gonflé à bloc». «Le gouvernement dit qu’il veut discuter, on va voir s’il veut réellement discuter», a-t-il dit, martelant que les cheminots «ne sont pas des privilégiés», et que leur statut «n'est pas négociable».

Mais si le statut des cheminots «n’est pas négociable» selon Martinez, pourquoi la CGT participe-t-elle aux concertations? Malgré la vantardise de Martinez, n'est-il pas clair que les appareils syndicaux, qui ont négocié pendant plusieurs mois la loi travail du PS et les ordonnances de Macron, qui détruisent le Code du Travail, préparent à nouveau à une mobilisation symbolique impuissante qui ne ferait qu'accompagner l'imposition d'une vaste régression sociale?

C'est que Martinez refuse d’organiser des grèves contre des mesures qu'il négocie, grèves dont la CGT risquerait de perdre le contrôle. La seule voie pour aller de l'avant pour les travailleurs est de s'organiser indépendamment des syndicats et d'unifier les luttes à l'international afin d'engager une lutte politique sur une perspective socialiste, révolutionnaire et internationaliste contre les mesures antidémocratiques de Macron et de l'UE.