Un nouvel appel « de gauche » à l’intervention impérialiste en Syrie

Par Bill Van Auken
6 mars 2018

Le 27 février, la New York Review of Books a publié une lettre ouverte signée par quelque 200 personnes, dont beaucoup s’identifient comme des militants, des universitaires, des écrivains et des journalistes. À l’origine intitulé « Arrêtez de prétendre que vous ne pouvez rien faire pour sauver les Syriens », le titre a ensuite été remplacé par The World Must Act Now on Syria, « Le monde doit agir maintenant en Syrie ».

La lettre a été publiée sans introduction. Qui a écrit le texte de la lettre, qui a changé son titre, comment les signatures ont été recueillies et, en fait, toutes autres informations concernant le document, restent obscures.

Son objectif, cependant, est transparent. Publiée au milieu d’une campagne de propagande de guerre massive dans les médias occidentaux contre l’assaut du gouvernement russe et syrien sur la banlieue de la Ghouta à l’est de Damas, l’un des derniers bastions des milices islamistes soutenues par Washington et ses alliés régionaux, la lettre constitue un appel ouvert aux États-Unis et aux autres puissances impérialistes pour y lancer une intervention militaire à grande échelle.

À l’instar de la campagne de propagande médiatique dont elle fait partie intégrante, la « lettre ouverte » constitue une représentation totalement unilatérale, fausse et profondément hypocrite des développements syriens.

Elle s’élève uniquement contre « les crimes que le régime d’Assad a commis contre les Syriens, aidés par les milices locales et étrangères, par l’aide stratégique et financière iranienne, par la puissance aérienne et les mercenaires russes ».

Les crimes perpétrés par les États-Unis et les autres puissances impérialistes en Syrie, sans parler de la région dans son ensemble, sont visiblement absents de ses préoccupations. Les auteurs de la lettre ouverte et ses signataires n’étaient pas motivés pour lancer un tel appel lors des frappes aériennes et des bombardements d’artillerie américains qui ont rasé les villes de Mossoul en Irak et de Raqqa en Syrie, enterrant des dizaines de milliers d’habitants sous les décombres.

Seulement quelques jours après la publication de la lettre, il a été rapporté que le Pentagone avait déployé 600 autres soldats des forces spéciales, appuyés par des blindés, dans la zone stratégiquement vitale d’El Tanf, à la frontière irakienne. Loin de protester contre une telle intervention, ceux qui ont rédigé la lettre ouverte voudraient plus – beaucoup plus – d’interventions de ce genre.

En réprimandant les gouvernements impérialistes, la lettre déclare : « Ceux qui ont le pouvoir d’agir ont été généreux en expressions de sympathie mais n’ont rien proposé au-delà du souhait que cette guerre contre les civils – qu’ils appellent grotesquement une « guerre civile » – finisse. Ils appellent « tous les intéressés » à faire preuve de retenue, bien qu’une seule des parties ait le quasi-monopole de la violence. »

Les impérialistes n’ont « rien proposé » ? Le gouvernement Assad maintient un « monopole sur la violence » ? De qui se moquent-ils ? La CIA, la Turquie, l’Arabie saoudite et les autres pays de sheiks sunnites réactionnaires ont injecté des dizaines de milliers d’armes et de munitions, et des milliards de dollars, en Syrie pour armer des milices islamistes liées à Al-Qaïda qui ont fait régner la terreur en Syrie. Des dizaines de milliers de combattants étrangers ont été acheminés dans le pays et payés pour servir de forces terrestres par procuration dans la guerre orchestrée par les États-Unis pour un changement de régime visant à renverser le gouvernement du président Bachar al-Assad. Environ entre 130 000 et 170 000 soldats et membres des milices soutenant le régime d’Assad ont été tués en combattant ces forces soutenues par la CIA.

La lettre traite les Nations Unies d’« incapables », ajoutant : « Bien qu’il n’y ait plus d’illusions sur le rôle du Conseil de sécurité, chaque État membre a néanmoins adopté et promis de respecter la doctrine de la responsabilité de protéger (R2P). »

« Pour que l’agonie du peuple syrien cesse, il faut l’arrêter de force », poursuit la lettre, ajoutant qu’il existe « une myriade de raisons géopolitiques pour lesquelles c’est un impératif, mais aucune n’est aussi immédiate et importante que le caractère sacré de la vie et de l’exercice du libre arbitre. »

Le message est clair : l’impérialisme mondial doit agir ! Une intervention militaire est requise. La « myriade de raisons géopolitiques » pour une telle action n’est pas précisée, mais ces raisons sont néanmoins claires pour quiconque connaît la lutte complexe en Syrie. L’impérialisme américain voit l’influence de la Russie et de l’Iran dans le pays comme un obstacle à sa lutte sanglante et prolongée pour l’hégémonie sur le Moyen-Orient riche en pétrole, une lutte qui a littéralement laissé des millions de victimes dans son sillage. Avec leur discours sur le « caractère sacré de la vie », les auteurs de la lettre non seulement se moquent de ces victimes, mais offrent leurs services pour fournir une façade pour les opérations sanglantes de Washington.

Les signataires de ce document réactionnaire représentent un groupe disparate et douteux qui comprend un nombre non négligeable d’agents impérialistes directs, des « contacts » émigrés de l’un ou l’autre des organismes de renseignement occidental et, sans aucun doute, certains ont été enrôlés là-dedans sous de faux prétextes et au moyen d’un appel creux aux sentiments en faveur des « droits de l’Homme ».

Parmi ceux qui ont signé la lettre, il y a des personnes qui ont une longue et directe expérience des opérations de l’impérialisme dans la région. L’un d’eux est Burhan Ghalioun, ancien chef du Conseil national syrien, qui a servi d’intermédiaire pour l’argent et les armes acheminés aux milices islamistes syriennes par la CIA et les monarchies réactionnaires sunnites.

Il y en a d’autres, comme Moncef Marzouki, l’ancien président tunisien qui a joué un rôle clé en étouffant le soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière dans ce pays et en alignant la Tunisie sur les guerres réactionnaires que Washington et ses alliés européens ont menées en Libye et en Syrie.

Saad Bin Tefla, ancien ministre du gouvernement koweïtien et magnat des médias, a également rajouté son nom à la liste.

Parmi de telles personnalités figurent – et qui sans aucun doute ont joué un rôle clé dans la fausse rhétorique des droits de l’Homme, qui fait écho à la propagande utilisée pour justifier chaque intervention impérialiste majeure des Balkans à l’Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie et au-delà – un ramassis de « socialistes » et « gauchistes » autoproclamés.

Il s’agit notamment de Gilbert Achcar, professeur à l’École d’études orientales et africaines de l’Université de Londres et principal porte-parole sur le Moyen-Orient pour le Secrétariat unifié pabliste et son site Web International Viewpoint. Après avoir soutenu les interventions impérialistes en Libye et en Syrie, Achcar est allé au-delà de la simple propagande pour la guerre, rencontrant des responsables du Conseil national syrien (CNS), une collection de contacts du renseignement américains et français, pour les conseiller sur la meilleure stratégie à adopter pour rendre possible l’intervention impérialiste directe.

Également parmi les signataires, l’on compte Eric Ruder, membre éminent de l’Organisation Socialiste Internationale (ISO) aux États-Unis, et auteur pour sa publication Socialist Worker. Comme Achcar et International Viewpoint, l’ISO a soutenu dès le début l’intervention impérialiste en Syrie, fournissant des reportages et des analyses qui, dans l’essentiel, ne se distinguent pas de la propagande du Département d’État.

Dan La Botz, coéditeur de New Politics et un membre important de Solidarité qui a récemment rejoint les Démocrates socialistes d’Amérique, a également signé la lettre. Comme l’ISO, New Politics trouve ses origines dans la tendance politique fondée par Max Shachtman, qui a rompu avec le mouvement trotskyste en 1940 et est devenu plus tard un champion de l’intervention impérialiste américaine en Corée et au Vietnam.

Michael Karadjis, membre de l’organisation de pseudo-gauche australienne Socialist Alliance, a également signé cette lettre, c’est quelqu’un qui a une longue et sale histoire de promotion des interventions impérialistes dans le monde entier au nom des droits de l’Homme, du Kosovo au Timor, en Libye et Syrie. Sur la Syrie, il a écrit des billets justifiant un commandant « rebelle » syrien mangeant les organes du corps d’un soldat tué comme du « cannibalisme mineur » et se félicitant à la fois de la destruction turque en 2015 d’un avion de guerre russe et du tir de l’administration Trump de missiles de croisière contre une base aérienne syrienne en avril dernier.

Aucun de ces signataires de pseudo-gauche, qui invoquent la brutalité du gouvernement de Bachar al-Assad pour promouvoir l’intervention impérialiste en Syrie, n’a rien à voir avec le socialisme authentique ou le marxisme. Le régime d’Assad, comme ceux des anciens pays colonisés opprimés du Moyen-Orient, est finalement l’expression de l’incapacité de la bourgeoisie nationale à mener soit une véritable lutte contre l’impérialisme, soit une restructuration des anciennes formes coloniales de pouvoir selon des principes démocratiques.

Comme l’a établi la théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky, cette tâche ne peut être accomplie que par la classe ouvrière, à travers le renversement révolutionnaire de ces régimes dans le cadre de la lutte mondiale pour le socialisme. Elle ne peut pas, comme le prétendent ces pseudo-gauches, être confiée à l’impérialisme et à ses intermédiaires islamistes.

Achcar a vendu la mèche dans un entretien récent avec International Viewpoint. Soulignant l’utilisation par le Pentagone de la milice kurde syrienne comme principale force terrestre, il rejette « l’anti-impérialisme » – qu’il a placé entre guillemets – comme une perspective qui « ne correspond pas à la situation » en Syrie, où « les États-Unis soutiennent […] une force progressiste dans sa lutte contre un ennemi réactionnaire ».

Tous ces éléments de pseudo-gauche alignent leur politique directement sur celle de l’impérialisme américain et en particulier sur les sections de l’armée et des services de renseignement américains qui exigent un face-à-face plus agressif avec la Russie. Non seulement ils servent de complices directs aux crimes commis contre les masses de la Syrie, mais ils aident à ouvrir la voie à la guerre mondiale.

(Article paru en anglais le 2 mars 2018)